Chlordécone en Guadeloupe, leucose bovine à La Réunion (actualisé) :

Quand la loi n'est pas appliquée de la même façon partout


Publié / Actualisé
Les Antilles françaises souffrent du scandale sanitaire provoqué par l'utilisation d'un pesticide, le chlordécone, un produit interdit partout ailleurs en France. À La Réunion, la leucose bovine fait des ravages dans les élevages... en toute impunité, alors que dans l'Hexagone toutes les bêtes malades sont abattues pour éviter la propagation de la maladie. Ou lorsque la loi n'est pas appliquée de la même façon partout en France
Les Antilles françaises souffrent du scandale sanitaire provoqué par l'utilisation d'un pesticide, le chlordécone, un produit interdit partout ailleurs en France. À La Réunion, la leucose bovine fait des ravages dans les élevages... en toute impunité, alors que dans l'Hexagone toutes les bêtes malades sont abattues pour éviter la propagation de la maladie. Ou lorsque la loi n'est pas appliquée de la même façon partout en France

- Rappel des faits  -

La quasi-totalité des Guadeloupéens et des Martiniquais sont contaminés par le chlordécone, un pesticide ultra-toxique utilisé massivement de 1972 à 1993 dans les bananeraies alors que dès les années 60, les scientifiques avaient alerté sur la toxicité de ce produit phytosanitaire dont la commercialisation a été interdite en France seulement en 1990 et dans les Antilles française, après quelques pirouettes législatives, le 30 septembre 1993. Résultat, les Antilles sont contaminées pour des siècles, jusqu'à sept cents ans selon les sols. Il n'existe actuellement aucune solution de décontamination. Des générations d’Antillais vont devoir vivre avec cette pollution, dont l’ampleur et la persistance en font un cas unique au monde. Lire l'article paru sur Le Monde à ce sujet

À La Réunion, la leucose bovine enzootique (LBE) est une maladie qui touche le cheptel bovin local depuis que des génisses malades ont été importées de France hexagonale pour développer l’élevage "dans les années 1983-1984" selon l'Adefar. Or, les services sanitaires de l’Etat, responsables des contrôles vétérinaires, avaient déclaré saines ces bêtes malades. Depuis des décennies, cette maladie a contaminé les bovins et son éradication semble impossible à mettre en œuvre. De plus, aucune étude n’a été conduite pour établir la non-nocivité pour l’homme alors que dans cinq pays, des études ont démontré un lien de cause à effet entre la leucose bovine et l’apparition de certains cancers féminins.

Ces deux situations sanitaires dramatiques ont un point commun : la non application de la réglementation française et/ou européenne dans les territoires ultramarins, même si pour les bananes de Guadeloupe, ce ne sont pas trente-six malheureux mois en plus qui pouvaient changer la donne, au vu de trente années de pollution par ce produit toxique avant son interdiction. Des lois qui auraient dû être appliquées sur tout le territoire ne l’ont pas été en Outre-Mer.

- Abattre les animaux malades c’est "rendre des comptes à l’Europe" –

Le cheptel importé à La Réunion dans les années 1980 l’a été grâce aux financements européens. L’Europe a financé le transport des bêtes. Daniel Bègue, le vice-président de l’Adefar (association de défense des agriculteurs réunionnais) explique : " En métropole, il y avait des génisses malades qui ont été vendues à de éleveurs peu scrupuleux. En 1990, la leucose, déjà connue comme pathologie bovine, a été réglementée. Abattre ces animaux malades impliquait de devoir rendre des comptes à l’Europe qui avait donné des financements pour le transport d’animaux sains ".

L’ancien éleveur rappelle que c’est "la Sicalait qui avait importé des bêtes malades et que les services sanitaires ne les avaient pas bien contrôlées".

Nous avons posé la question à la Sicalait et aux services de la DAAF (direction de l’alimentation de l’agriculture et des forêts), mais nous n’avons eu aucune réponse.

- Une maladie à vice rédhibitoire soumise à une réglementation stricte –

La LBE est une maladie dite à " vice rédhibitoire ", ce qui implique l’application d’une stricte réglementation sanitaire.
Les animaux des élevages bovins doivent subir une prophylaxie, un examen ayant pour but de prévenir l'apparition, la propagation ou l'aggravation d'une maladie. Si les bêtes sont positives à la leucose, qui est une maladie réglementée, " elles ne doivent plus sortir de l’élevage et sont strictement interdites à la vente " déclare Daniel Bègue.

Or, depuis les années 1990, "la Sicalait a vendu aux éleveurs des animaux contaminés".

En 1999, la commission européenne a déclaré la France métropolitaine indemne de la leucose bovine. Ce n’est pas le cas de La  Réunion.

Lire aussi : Leucose bovine, La Réunion en est malade

C’est la non application de la réglementation qui a contribué à la propagation de la maladie dans le département.

- Au lieu d’appliquer la loi, "  le préfet prend des dérogations " -

Un arrêté d’octobre 2017 entré en vigueur le 1er novembre 2017 prévoit "de tenir en compte la situation particulière de La Réunion ". C’est-à-dire, même si une prophylaxie est prévue chaque année pour les animaux de plus de 12 mois, l’arrêté prévoit que "les dispositions générales d’assainissement ne soient pas appliquées dans les cheptels infectés".

Lire aussi : un dépistage sanguin annuel pour les bovins de plus de 12 mois

Cette "adaptation" ou plutôt cette non application de la réglementation en vigueur en France métropolitaine dans notre département aurait pour but "de préserver l'élevage bovin et d’adapter les mesures de lutte" dit la préfecture.

Pour la préfecture, c’est l’absence de commerce de bovins vivants qui a permis l’adaptation de ces mesures pour " envisager un assainissement progressif ".

Lire aussi : La Réunion exclue du droit commun sanitaire et vétérinaire

"Il est rappelé que l'éradication de la leucose en métropole est fondé sur des impératifs économiques pour l'exportation de bovins sur pied. " ajoute la préfecture. Et comme à La Réunion, il n’y a pas " d’impératifs d’export ", on n’éradique pas la leucose ?

Pour Jean-Paul, l’éleveur, et pour l’Adefar, le préfet doit "prendre ses responsabilités" car "au lieu d’appliquer la loi, il prend des dérogations".

Dans un tel contexte, le préfet a pris un arrêté le 6 juillet dernier renouvelant l’interdiction d’importer des animaux en vigueur depuis 2008.

Lire aussi : l’introduction de ruminants reste interdite à La Réunion

La CGPER déclare à ce propos "  le préfet prend un arrêté pour interdire l’import d’animaux, mais il faut quand même se mettre aux normes ".

Se mettre aux normes signifie appliquer la loi. Appliquer la loi voudrait dire abattre toutes les bêtes malades mais les conséquences financières pour l’élevage seraient dramatiques "les laitiers doivent déjà 1,6 millions à la Sicalait" assure Jean-Paul.  Il poursuit, " c’est un engagement financier, c’est pour ça que personne veut prendre la responsabilité ".

Appliquer la loi voudrait dire éradiquer le vecteur, "même en abattant toutes les bêtes, la maladie serait toujours là à cause du vecteur, la mouche" déclare la CGPER.

Les éleveurs attendent que l’Etat agisse et que des solutions soient trouvées. Tous veulent sortir de "cet engrenage".
Daniel Bègue conclut "on veut que la loi soit appliquée, et les familles indemnisées ", et Jean-Paul de déclarer "soit on est français et européen, et on applique la loi, soit on ne l’est pas ".

Lire aussi : les éleveurs demandent l'éradication des maladies du cheptel bovins

- "Vu de Paris, on est un gravillon dans la chaussure de la République" -

L’éloignement géographique, le temps politique, la méconnaissance des territoires et le "formatage" de la République sont, selon Ericka Bareigts, députée et ancienne Ministre des Outre-mer, les raisons de ce défaut d’application de certaines lois dans les départements d’Outre-mer.

"Comme on est loin, on n’est pas toujours considéré comme un département à part entière" soutient la députée.

Pour elle, "vu de Paris, on est un gravillon dans la chaussure de la République".  Ce n’est pas seulement pour La Réunion, mais pour tous les DOM que se pose ce genre de difficulté dans l’application de la législation.

L’exemple criant de cette déconsidération se retrouve dans le rapport de l’agence nationale de santé (Anses) de 2015 sur la leucose bovine à La Réunion. Ce rapport parle de la viande bovine malade comme d’un produit "à usage local", donc sans gravité sur le plan national, puisque circonscrit à ce seul territoire d’Outre-mer.

Lire le rapport  de l’ANSES ici

D’autant plus que la DAAF sans étude aucune déclare "qu’il n’y a aucun problème" et la préfecture de rajouter qu’elle "ne présente strictement aucun danger pour l’homme ou pour les autres espèces".

La question de la leucose bovine à La Réunion cristallise les difficultés à trouver l’équilibre entre le droit commun et l’exception, entre l’application similaire et l’application singulière des lois.

Dans une situation qui implique un risque sanitaire pour la population, le principe de précaution voudrait que la règlementation soit appliquée sur tous les territoires sans distinctions et de la même manière. Mais que ce soit aux Antilles ou à La Réunion, la distance, et le temps semblent être du côté de ceux qui préfèrent fermer les yeux.

sjb/www.ipreunion.com


 

   

4 Commentaire(s)

Patricia, Posté
Pfff... non la Sicalait, n'a pas vendu de bêtes malades, oui la leucose a été importée via des bêtes à la sérologie positive peut-être même pas par la sicalait (elles étaient très nombreuses en métropole dans ce cas à l'époque car non interdit - d'ailleurs des pays comme les USA ont aujourd'hui un bétail quasiment totalement ayant été en contact avec la leucose), oui il y a eu des études mais aucune démonstration formelle d'un passage à l'être humain (même la scientifique américaine qui avait émis une hypothèse dans ce sens, a tenu à revenir sur ses propos)...
GERARD97460, Posté
Qu'attends t-on à la Réunion pour éliminer toutes ces bêtes malades, on attend une autre épidémie pour le faire ou quoi, il faut faire comme en FRANCE, on est vraiment à se demander si la Réunion est vraiment française, je me demande qui outrepasse les lois..
Foutô!, Posté
Au final, quelle solution? Il serait bien de faire un article à ce sujet.
Bruno Bourgeon, Posté
Bravo, Daniel! Je soutiens depuis le début votre combat. Un scandale de plus à mettre dans l'escarcelle de nos gouvernants de tous bords. Seule solution : abattre tout le cheptel, indemniser les éleveurs à hauteur, mettre un temps de latence entre l'abattage et la venue d'autres têtes de bétail pour ne pas risquer une recontamination par la mouche, enfin repeupler le bétail réunionnais par insémination avec les vaches venues de France, ET SAINES. On pourrait aussi profiter de ce temps de latence dans l'élevage pour prendre un tiers de la sole cannière et y faire pousser de la bonne herbe pour nourrir les bêtes à venir. De plus, le boeuf moka est particulièrement adapté à déguster l'herbe péi. ce serait l'occasion de relancer son élevage, non?