Jardin de la préfecture (actualisé) :

Saint-Denis : à la rencontre des Gilets jaunes de la Kaz du peuple


Publié / Actualisé
Depuis le 17 novembre 2018, le mouvement des gilets jaunes à La Réunion a mobilisé de nombreux citoyens. Blocages, couvre-feu, violences urbaines, ont rythmé le quotidien de l'île pendant plus de 23 jours. La situation s'est apaisée avec l'arrivée de la ministre des Outre-mer Annick Girardin qui a annoncé de nombreuses mesures. Début décembre, les gilets jaunes ont entrepris une structuration pour faire valoir les demandes citoyennes particulières à la Réunion. Nous sommes allés à la rencontre des gilets jaunes à la case du peuple à Saint-Denis en face de la préfecture. Hugues, Didier, Kévin, Jasmine et les autres se sont confiés et ont fait le point en ce début d'année 2019 sur le mouvement et la suite à donner à cette mobilisation citoyenne. Reportage
Depuis le 17 novembre 2018, le mouvement des gilets jaunes à La Réunion a mobilisé de nombreux citoyens. Blocages, couvre-feu, violences urbaines, ont rythmé le quotidien de l'île pendant plus de 23 jours. La situation s'est apaisée avec l'arrivée de la ministre des Outre-mer Annick Girardin qui a annoncé de nombreuses mesures. Début décembre, les gilets jaunes ont entrepris une structuration pour faire valoir les demandes citoyennes particulières à la Réunion. Nous sommes allés à la rencontre des gilets jaunes à la case du peuple à Saint-Denis en face de la préfecture. Hugues, Didier, Kévin, Jasmine et les autres se sont confiés et ont fait le point en ce début d'année 2019 sur le mouvement et la suite à donner à cette mobilisation citoyenne. Reportage

Les tentes sont installées sur le jardin de la préfecture, lieu symbolique pour ce mouvement. Sous celles-ci, nous sommes accueillis par des sourires et des "bonne année", Hugues se présente et m’invite à prendre une chaise pour discuter. Installé, j’échange avec M. Grondin*, il vient se renseigner concernant l’allocation handicapée que touche son épouse.

Depuis la crise des gilets jaunes, l’installation de la case du peuple accueille tout le monde pour discuter de sujets divers et variés. Certains viennent donc pour exposer des situations qu’ils ne comprennent pas afin de voir s’il n’y a pas d’abus. Notamment de la part des collectivités concernant l’attribution de certaines prestations. Le mouvement a eu le mérite de recréer un lien social très fort. Les gens ont un espace de parole libre où chacun peut donner son avis afin de faire avancer les revendications. Depuis le 17 novembre 2018, de nombreuses initiatives citoyennes se sont créées en ligne et des pétitions sont signées sur plusieurs plateformes et en direct avec les Réunionnais.

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Ici chacun peut apporter son expertise, ses compétences sur des thèmes qui lui sont chers. M. Grondin* lui se pose des questions sur l’attribution de l’allocation adulte handicapée qui n’est plus versé à partir d’un seuil de revenu. "À partir de 1800 euros, ma femme ne touche plus l’allocation, je viens voir si quelqu'un peut m'expliquer pourquoi". Au-delà des revendications, les gens se font de plus en plus confiance avant d’affronter les administrations. M. Grondin* aura un rendez-vous le 11 janvier prochain à la Caf mais il souhaitait savoir pourquoi selon la caf il serait en tort. Alors ces échanges le confortent dans sa démarche pour défendre son dossier.

- Entre 15 et 20 nouvelles personnes par jour -

Depuis le 20 novembre environ, ce point de rendez-vous permet se faire voir juste à l’entrée du Barachois à Saint-Denis. Des roulements sont effectués afin de toujours avoir des personnes présentes sur le site. En moyenne ils reçoivent entre 15 et 20 nouvelles personnes par jour. Les habitués eux se retrouvent souvent, pour échanger ou faire preuve de solidarité. D’ailleurs à proximité sur une autre table, un couple de migrants du Sri Lanka vient demander de l’aide pour leurs démarches.

Tout ce petit monde s’active dans un anglais approximatif afin de trouver une solution. Si beaucoup de personnes expriment leur rejet massif de ces migrants, ici des petites mains et des cerveaux s’activent pour donner un maximum d’informations pour leur venir en aide.

Une scène d’humanité touchante : "doman azot si zot i manz pork" lance Jasmine qui s’active du côté de la cuisine. Car même si le couple est réticent à s’installer et à déjeuner avec les personnes autour, Didier et Kevin insistent afin qu’ils mangent avant de retourner au foyer. En effet, le couple se retrouve dans l’impossibilité d'échanger leurs roupies sri-lankaises en euros. Ils ont aussi un document qui leur permet de toucher une allocation de demandeur d’asile mais le service chargé de la procédure à la préfecture n’est pas ouvert l’après-midi. Hugues s’active au téléphone pour contacter l’avocat ou la Cimade pour trouver une solution.

- Barbecue et du kari d'zèf -

Vers midi, Jasmine prépare ses brèdes et Didier est en charge du barbecue et du kari de zèf. L’odeur que dégage les marmites attire d’ailleurs des curieux voir même des opportunistes. Ce qui agace Hugues et Jasmine. "Lé bizarre zot i vien zit dann llèr manzé " lâche-t-elle. Il faut dire que tout est équipé sous les tentes, réchauds, barbecue, machine à café, boissons fraîches, à plusieurs moments les gilets jaunes nous proposent de quoi boire, ou manger avec un sourire. Un couple arrive et s’installe, une discussion se crée rapidement autour du RIC (référundum d’initiative populaire)

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Les gilets jaunes expliquent ce RIC et invitent le couple à signer la pétition. Toutes les mesures sont détaillées à l’aide de prospectus et de brochures. "Nous sommes désormais dans une structuration du mouvement" délcare Hugues. Beaucoup de pédagogie est faite sur place afin d’informer un maximum de personnes. C’est le moment de se poser et Hugues nous invite à discuter à part. Il semble épuisé, "j’ai discuté avec les gens jusqu’à 4 heures du matin" confie-t-il.

- Démarche pédagogique -

Le mouvement a changé depuis la visite de la ministre, si les blocages ne sont plus effectifs, la mobilisation reste active. Hugues explique que maintenant, à la case du peuple, ils ont une démarche de pédagogie. Les sujets de discussion sont libres et chacun peut apporter ses idées, il y a une démarche d’ouverture.

"C’est délirant si je me disais aujourd’hui on allait me parler de Platon, de parler de pleins de choses en remontant jusqu’au grecs. On repart sur des idéologies, idéologie plutôt que démocratie" explique le gilet jaune. Ces débats ouverts apportent du contenu, pour pouvoir rechercher des éléments qu’il ne maitrise pas. Les gilets jaunes de la case du peuple se forment sur l’octroi de mer, sur les taxes, analysent les mesures annoncées par la ministre, ils semblent être sur tous les fronts. D’ailleurs sur ce point, la discussion dérive sur le sujet du minimum vieillesse.

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- Comité citoyen pour diriger une mairie -

"Les effets d’annonce c’est malheureux" lance-t-il. Sur le fond, les gilets jaunes souhaitent arriver à changer la perception des citoyens sur le modèle démocratique actuel. Même à aller plus loin comme par exemple sortir de la cinquième République qui selon Hugues ne représente plus les citoyens mais seulement les élus : "ça ne correspond pas à l’humain, il faut remettre l’humain au centre de la démocratie". Par exemple les gilets jaunes proposent un comité citoyen pour diriger une mairie. Ce concept permet à 120 personnes (cinq citoyens par mairie, sur 24 communes 120 personnes) de pouvoir s’occuper d’une ville. Les mandats seront uniques afin d’éviter les conflits d’intérêts : "on est dans une démarche d’ouverture pour proposer un mieux-vivre". 

À la case du peuple il n’y a pas de leader, chacun peut porter quelque chose du moment qu’il a les capacités de le faire. C’est ce que les gilets jaunes souhaitent c’est d’écarter les arrivistes, ceux qui ne maitrisent pas les choses. Difficile de savoir si chaque personne est honnête ou souhaite porter un projet plus personnel avec d’autres ambitions. Hugues fait le parallèle avec un match de football. "On se cherche des arbitres, on a besoin de canaliser qu’il n’y ait pas trop d’interférences. Les arbitres sont là pour guider, pour encadrer. Après le numéro 10 c’est n’est pas nous qui le choisissons. Si tu joues bien on te colle un n°10 et si tu joues mal tu vas t’assoir dans les buts là-bas. Et si chacun peut faire des petits trucs comme ça tout le long de l’île. Et arriver à sortir des n°10 et à les mettre ensemble. Je pense qu’on pourrait magnifier le système. Arriver à quelque chose de vraiment solide".

- Travail de structuration -

Des individus commencent à sortir du lot selon Hugues, reste maintenant à structurer le mouvement pour passer à la prochaine étape. Rassembler les initiatives, rassembler les mesures et les présenter au peuple. Autre point évoqué, la limite des mandats. "2 ans, 5 ans peu importe mais ils viennent pour une fois. Après tu te casses". Le peuple a perdu la confiance des élus, il y a une crédibilité qui est perdue. Les gilets jaunes par leurs propositions souhaitent réellement remettre l’humain au centre des débats.

Les propos de Hugues sont sublimés par l’accueil réservés par les gilets jaunes au couple de Sri Lankais présent. "J’ai rencontré des Sri Lankais qui m’ont renoué avec l’humain. Après ça ne nous empêche pas un questionnement, de savoir ce qu’ils font ici, pourquoi ils venus ? Aujourd’hui ils sont là on les nourrit. On se pose les questions après. Dans l’urgence on fait notre devoir. On est tous des êtres humains" déclare-t-il.

- "Pran un ti boushé manzé avan alé oté" -

La discussion tourne court car Hugues se rend au tribunal pour soutenir les gilets jaunes qui sont jugés suite aux évènements au Port-Est lors de la visite de la ministre Annick Girardin. 

Difficile de partir sans gouter le kari de Didier et les brèdes préparées par Jasmine. Pendant notre discussion avec Hugues, ils ont réussi à convaincre les migrants de rester pour le déjeuner. Jasmine m’invite à les rejoindre pour déjeuner. Inutile de refuser, le ton chang. "Pran un ti boushé manzé avan alé oté".

À table, les discussions continuent et les migrants semblent apprécier le repas. C’est une situation qu’on retrouve dans beaucoup de familles réunionnaises, tous à table à prendre soin les uns des autres qu’importe la couleur de peau ou la nationalité. Les gilets jaunes de la case du peuple à Saint-Denis l’ont bien compris, et c’est ensemble qu’ils organisent désormais la pédagogie, qu’ils s’informent, qu’ils consultent les citoyens afin de préparer la suite de la mobilisation. 

Au-delà des taxes, de la vie chère ou du prix de l’essence, les gilets jaunes veulent changer le système politique actuel et mettre l’humain au centre du débat démocratique. Selon eux, les citoyens souhaitent être plus impliqués dans les décisions locales et nationales.

À la case du peuple, c’est la direction qu’ont choisi ces gilets jaunes pour la suite de la mobilisation.

* Le nom a été modifié.

jb/www.ipreunion.com

   

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