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Au Brésil, le paradis perdu des photographes de la marée noire


Publié / Actualisé
Rio - Quand les premières boulettes de pétrole sont apparues non loin d'une ville du littoral du nord-est brésilien, la course a commencé au bureau de l'Agence France-Presse à Rio de Janeiro. Où se trouve cette ville ? A combien de kilomètres de la capitale de l'Etat? On connaît des photographes dans la région? Le photojournaliste Mauro Pimentel nous emmène à la rencontre des photographes qui ont couvert la pire marée noire de l'histoire du Brésil.
Rio - Quand les premières boulettes de pétrole sont apparues non loin d'une ville du littoral du nord-est brésilien, la course a commencé au bureau de l'Agence France-Presse à Rio de Janeiro. Où se trouve cette ville ? A combien de kilomètres de la capitale de l'Etat? On connaît des photographes dans la région? Le photojournaliste Mauro Pimentel nous emmène à la rencontre des photographes qui ont couvert la pire marée noire de l'histoire du Brésil.

Le pétrole est apparu sur les côtes du Nordeste environ un mois après le déversement d'hydrocarbures détecté par les autorités à plus de 700 km des côtes de l'Etat de Paraïba. Il a ensuite progresse vers le sud, jusque dans l'Etat de Bahia.

Quelque 2.000 km de côtes ont été souillés, notamment la région d'Abrolhos, sanctuaire de baleines à bosse et habitat de formations coralliennes uniques au monde.

Boulettes, galettes et plaques de pétrole ont fait leur apparition dans neuf Etats, maculant des plages paradisiaques et des récifs, emprisonnant des mangroves et engluant des tortues et autres animaux marins. Et même si un pétrolier battant pavillon grec a été désigné comme " le principal suspect " par Brasilia, on ne sait toujours pas, plus de deux mois plus tard, ce qui a provoqué cette marée noire, ni quelle sera la prochaine région victime sur le littoral brésilien à l’approche de l’été dans l’hémisphère Sud.

Très vite des photos et des vidéos ont inondé les réseaux sociaux, mais la plupart du temps leur authentification était impossible.

Les organismes de protection de l’environnement et instituts de recherche ont été les premiers à apporter des images fiables à l’AFP. Celles-ci images ont eu le mérite de remplir " les blancs " pour l’agence, mais ne suffisaient pas à raconter cette tragédie environnementale.

La majorité des photographes de presse, pour des raisons liées au marché du travail, sont basés dans les capitales des Etats du Brésil.. or le pétrole insistait pour atteindre des zones de plus en plus distantes de ces capitales, dans ce pays aux dimensions continentales.

En quelques jours, je suis devenu un lecteur assidu de toute la presse locale du Nordeste, à la recherche de professionnels qui pourraient nous envoyer des images. Un contact que j’avais trouvé m’aiguillait sur un autre qui m’en recommandait un troisième, et ainsi de suite.

Puis des photos de volontaires, de pêcheurs, de riverains ou de touristes nettoyant les plages, parfois à mains nues, ont commencé à arriver à l’AFP à Rio.  Et enfin, nous avons identifié et collaboré avec des photo-journalistes locaux de talent qui ont apporté au pays, et au monde entier, les images de ce qui pourrait être la pire catastrophe environnementale du Brésil.

"La première sensation qui m’a marqué est celle de mes pas foulant la plage et les rochers souillés. La présence du pétrole est invasive. Tu essaies d’enlever le pétrole  de ton corps, et ça ne part pas. Le pétrole s’accroche à la peau, aux équipements, à tout”, témoigne Antonello Veneri, un des premiers photographes à nous avoir envoyé ses images.

A chaque série de photos, il se concentrait sur le travail ardu des volontaires, sur toutes les plages touchées de la zone. "Pour plusieurs religions afro-brésiliennes, cette région est sacrée", témoigne-t-il. Je suis beaucoup allé dans ces lieux, j’aime cette ville et cette nature. Cela me fait très mal de voir ces plages et ses rochers recouverts de pétrole”. Cet italien installé à  Bahia depuis dix ans a pris les premières images avec son smartphone sur la plage de Pituba, à Salvador, la capitale de l’Etat de Bahia.

Au nord de Bahia, Mateus Morbeck, un autre photographe free-lance, architecte de formation, transporte deux sacoches ces temps-ci. Dans l’une, un appareil photo, ses objectifs et un drone, dans l’autre, toutes sortes d’équipements de protection contre les hydrocarbures.

Dans le coffre de sa voiture on peut trouver un masque à gaz, des gants, des bottes. Lui se dit qu’il a plus l’air d’un ouvrier du bâtiment que d’un photojournaliste.

"C’est une horreur, un désastre et je me retrouve à ramasser le pétrole tout en faisant des photos. Au début on ne savait pas comment retirer le pétrole. Nous n’avions aucune protection, ni gants, ni masques. Les gens l’arrachaient à mains nues et certaines personnes ont commencé à s’évanouir, à vomir. Avec le temps, on a appris à se protéger" explique Mateus.

Mais il est hanté par l’idée que rien ne suffira à nettoyer les plages.

"J’ai la sensation d’éponger de la glace. Nous ne savons pas qui est l’ennemi, ni jusqu’à quand il va continuer à nous attaquer", dit-il. "Les volontaires ont monté un groupe sur WhatsApp pour coordonner leurs efforts, et accourent à l’endroit où est signalée une arrivée de pétrole. Depuis je n’ai pas lâché mon équipement".

Le Pernambouc est devenu le symbole de la lutte de la population contre ce fléau noir et visqueux, incarnée par une photographie de Leonardo Malafaia, qui a grandi sur le littoral de cet Etat dont Recife est la capitale.

Le 21 octobre, un adolescent, Everton Miguel dos Anjos, émerge de l’eau noirâtre sur la plage d’Itapuama, à Cabo de Santo Agostinho, avec le torse recouvert d'un grand sac en plastique maculé de pétrole. Dans son regard:  l’accablement.

Les deux natifs du Pernambouc – l’un devant la caméra et l’autre derrière  - ont fait comprendre au monde l’ampleur de la crise environnementale qui jusqu’alors n’avait pas réellement attiré l’attention du gouvernement de Jair Bolsonaro ni de la communauté internationale.

Everton, ce garçon de 13 ans, voulait juste aider sa mère, Ivaneide Maria de Oliveira, propriétaire d’une gargote sur la plage. Leonardo Malafaia, ce photographe de 28 ans, était seulement venu de son côté pour se souvenir le plus fidèlement possible de cette plage sur laquelle il s’était rendu avec sa planche de surf, des années plus tôt.

La nature est indissociable de l’identité pernamboucaine, explique Leonardo. "A bien des égards, ces plages font partie intégrante de notre identité. C’est triste de voir ces souillures. J’ai grandi sur cette côte, mon grand-père était pêcheur. Ce sont nos plages, mais  cela touche également la vie de centaines de personnes qui vont payer les conséquences de la marée noire pendant des années. Tout ceci est révoltant".

Quand j’ai dit à Leonardo que sa photo commençait à être reprise dans le monde entier, il n’a pas voulu me croire.

Puis elle est devenue virale sur les réseaux sociaux et a été publiée dans les sélections de  “meilleures photos de la semaine” de médias internationaux comme The Guardian ou France 2, sur une double page dans Libération, et dans tous les grands quotidiens brésiliens, notamment O Globo et la Folha de Sao Paulo. Ce cliché pris sur le vif a valu au jeune pigiste du Pernambouc, via ses comptes sur les réseaux sociaux, des félicitations du monde entier, des propositions d’aide pour nettoyer les plages et des offres de reportages photo.

"Cette semaine-là, j’ai appris plus que pendant des années de photo-journalisme", m’a confié Leo Malafaia.

Récit de Mauro Pimentel, traduit et édité par Pascale Trouillaud à Rio, mis en forme par Michaëla Cancela-Kieffer à Paris.

AFP

   

1 Commentaire(s)

Mc ALYSTER, Posté
This is so crasy !!!