L'historien était âgé de 91 ans (actualisé) :

Eugène Rousse, collecteur de mémoire infatigable, s'en est allé...


Publié / Actualisé
Il était né dans une famille de 13 enfants le 5 mars 1928 à Saint-Denis (La Montagne), déclaré à la mairie sous le prénom de Paul, qui laissa la place au prénom Eugène quand il fut hébergé à la suite de l'incendie de la paillote de ses parents par une famille qui comptait déjà un petit Paul en son sein. Grâce à son papa facteur qu'il accompagnait dans ses tournées, il s'intéressa très tôt à l'actualité qui inspirait les titres des journaux distribués et il écoutait d'une oreille attentive les conversations de son père aux convictions progressistes (Photo rb/www.ipreunion.com)
Il était né dans une famille de 13 enfants le 5 mars 1928 à Saint-Denis (La Montagne), déclaré à la mairie sous le prénom de Paul, qui laissa la place au prénom Eugène quand il fut hébergé à la suite de l'incendie de la paillote de ses parents par une famille qui comptait déjà un petit Paul en son sein. Grâce à son papa facteur qu'il accompagnait dans ses tournées, il s'intéressa très tôt à l'actualité qui inspirait les titres des journaux distribués et il écoutait d'une oreille attentive les conversations de son père aux convictions progressistes (Photo rb/www.ipreunion.com)

Au moment de choisir une voie professionnelle, il passe le concours d'entrée à l'École normale qu'il réussit en juin 1945, seul garçon parmi 12 filles. Il part se former à Aix-en-Provence. À son retour à La Réunion, le vice-recteur Hippolyte Foucque lui propose plusieurs postes : Eugène Rousse choisit Le Port où il fera toute sa carrière. C'est en pleine grève des dockers et des cheminots, en octobre 1950, qu'il commence à enseigner et s'engage dans les batailles syndicales, un engagement auquel il sera fidèle toute sa vie.

En effet, il se syndique dès le lycée et, quand il se raconte, il affirme " j'étais un syndicaliste, je ne dirais pas de premier plan, mais j'ai travaillé beaucoup pour le syndicat acceptant de nombreuses responsabilités et cela très tôt. " (entretien avec B. Croisier, 2008). Il parcourt l'île avec Raymond Mondon, directeur de l'école de garçons du Port et qui fut élu député avec Paul Vergès en 1956. Il est co-fondateur du courant "École réunionnaise" au sein du SNI (Syndicat national des instituteurs), création qui provoque des manifestations d'hostilité révélatrices d'une époque où l'usage du mot "Réunionnais" était perçu comme une menace de séparatisme. Enfin, ultime signe de son lien avec le syndicalisme, son dernier ouvrage, écrit dans des conditions difficiles dues à son état de santé, est consacré à Bruny Payet, la vie d'un lutteur infatigable.

Son engagement fut aussi politique : élu sur la liste conduite par Paul Vergès en 1971, il aura été conseiller municipal du Port jusqu'en 2008. Outre son engagement syndical et politique, il se sera énormément investi dans la restitution du passé par un travail rigoureux où ce qui pourrait passer pour un détail est vérifié minutieusement à plusieurs sources pour être transmis dans une exactitude irréprochable. Ses thèmes de recherche sont parfois liés à des épisodes qu'il a lui-même vécus ou des personnages qu'il a côtoyés. il s'agit souvent d'hommages, ce qui n'exclut pas l'objectivité. Ainsi Raymond Mondon (1972, 1992), Victor Schœlcher qu'il admirait (1994), Théodore Drouhet (1995), Léon de Lépervenche (2007), Raymond Vergès, père fondateur de La Réunion moderne,  (2007) sont des biographies publiées sous le titre Hommage à…., souvent  à l'occasion de la commémoration d'une disparition ou d'un événement marquant.

Dans un autre registre, il s'est affronté à la question Qui a tué Alexis de Villeneuve ? (2000).

En lien avec son engagement syndical et politique, il a publié 3 tomes intitulés Combat des Réunionnais pour la liberté (1993, 1994), chronique où il reconstitue les luttes des Réunionnais.es depuis la Seconde Guerre mondiale, et, en particulier, contre les fraudes électorales et les violences de ce qu'on a appelé les "années Debré". 

L'histoire du Port lui a inspiré 4 tomes (La commune du Port a 100 ans, (1995, 1996,1997, 2000) ainsi que Le 50e anniversaire de la libération de la ville du Port le 28 novembre 1942. Une ville du Port qui a compté pour lui, puisqu'il y enseigna les sciences et y fut conseiller municipal pendant 37 ans. Choqué que peu de monde connaisse à quel personnage  correspond le nom des rues et qui est représenté dans les statues  de la ville, il tint à corriger cette méconnaissance de l'histoire, il s'en faisait un devoir, collecteur et passeur de mémoire exigeant.

Si son champ d'exploration est dominé par l'histoire de La Réunion et celle du Port, il a aussi évoqué l'histoire malgache et l'insurrection de 1947.

Il faut ajouter à cette bibliographie les nombreux "papiers" envoyés à la presse pour rappeler tel événement jugé important ou pour faire connaître une figure oubliée. En effet, il était important pour lui d'évoquer et de restituer le parcours de telle ou telle personne dont le souvenir public s'était estompé, mais dont l'action, aussi discrète fût-elle, avait eu son importance. C'était sa façon à lui d'exprimer sa gratitude à celles et ceux qui aiment la Réunion et qui se sont investis dans la défense de ses droits. Il a mené ce travail jusqu'au bout avec une détermination qui n'a jamais été entamée par ses soucis de santé, comme s'il accomplissait là une mission.

Ce devoir de transmission mené avec obstination et rigueur lui valut le prix Zarboutan nout kiltir 2008 décerné par la Maison des Civilisations et de l'Unité Réunionnaise(MCUR), ainsi qu'à Daniel Honoré, René Payet et  Daniel Singaïny, la même année.

Là finissent 92 ans d'une vie vouée à un travail de restitution concrète, précise, détaillée, circonstanciée, d'événements et de personnages historiques appartenant pour la plupart au XXe siècle. Tel est le trésor qu'il laisse à La Réunion. Qu'il en soit remercié !

Brigitte Croisier

Réactions

• Olivier Hoarau, maire du Port

Nous apprenons avec une très grande tristesse qu’Eugène Rousse nous a quittés aujourd’hui. Il a marqué le récit de l’histoire de La Réunion au travers de ses combats sociaux et de
celle du parti communiste réunionnais. Il a su nous rendre ce passé avec tellement de talent et de rigueur scientifique que notre jeunesse se référait à ses travaux.

Le Port, sa ville d’adoption, Le Port dont il a su conter les combats, auxquels il a su se joindre lui même, Le Port se doit aujourd’hui de lui rendre hommage alors qu’il
disparaît. Avec gentillesse, délicatesse, et toujours grande élégance, il savait répondre à toutes les sollicitations dès lors que celles ci appelaient son intelligence et son savoir.

Chercher, Apprendre, Ecouter, Comprendre, et Témoigner, donnaient du sens à l’accomplissement à sa vie, de ce qui lui revenait de faire, en ce qu’il croyait : construire
un monde nouveau, libre, équitable, et fraternel.

À ses enfants, à ses proches, à ses amis et à tous les camarades, et frères de combat, j’adresse en mon nom et au nom du Conseil Municipal de Le Port, mes très sincères
condoléances.

Avec toute mon affection.

• Huguette Bello, députée

Je présente mes sincères condoléances à la famille d’Eugène Rousse, qui a beaucoup œuvré pour l’Histoire de La Réunion, l’Histoire des luttes syndicales et du PCR.

• Jean Hugues Rateenon, député

C’est avec tristesse que j’apprends la mort d’Eugene Rousse à l’âge de 91 ans. De toute sa vie, il aimait enseigner et transmettre son savoir. Homme de conviction, il détestait les injustices et s’est très vite engagé dans de nombreux combats avec sa casquette de syndicaliste, mais aussi politique dans sa ville au Port.

Passionné d’histoire, il a su restituer le passé avec un sens d’objectivité dans le but de le transmettre aux nouvelles générations pour que nou oubli pas ousa nou sorte. Merci pour ce travail de mémoire qui perdurera à jamais.

À ses enfants, à ses proches et à ses amis, je présente mes sincères condoléances.

• Julie Pontalba

C'est avec tristesse que j'ai appris le décès de Eugène Rousse. Je présente à toute sa famille mes sincères condoléances.

Je partage la reconnaissance des camarades du PCR pour son oeuvre remarquable sur l'histoire politique de La Réunion. C'est une perte immense, une bibliothèque qui disparaît.

J'ai eu la chance de le côtoyer lorsque je me suis intéressée à la loi du 19 mars 1946. Le 19 mars 2013, nous étions ensemble à la Conférence organisée par le PCR pour présenter le 67ème anniversaire de cette loi. Nous avions eu le privilège d'être accompagnés de Paul Vergès.

En sa qualité de Sénateur, Paul Vergès avait déposé, le 13 février 2016, une proposition de loi pour faire du 19 mars, jour de l'abolition du statut colonial, aux Antilles, en Guyane et à La Réunion, un jour férié et chômé comme celle du 20 décembre 1848.

La disparition de ces illustres personnalités nous rappelle l'urgente nécessité d'accentuer le travail de mémoire et de connaissance sur l'Histoire politique réunionnaise.

• Gilbert Annette, maire de Saint-Denis

Actuellement à Phnom Pen, à l'invitation de l'Association Internationale des Maires Francophones, c'est avec tristesse que j'apprends la disparition d'Eugène Rousse.

Historien par passion et militant par devoir, ses trois tomes de "Combats des Réunionnais pour la liberté" restent un travail unique sur les luttes politiques et sociales de notre île, dont il fut aussi acteur dans les rangs du Parti Communiste Réunionnais.

Chaque page rappelle que derrière chaque avancée en faveur de l'épanouissement des Réunionnaises et des Réunionnais, il y a une lutte politique et des militants, il y a des femmes et des hommes engagés, qui y consacrent leur vie.

A une époque où tout semble être un dû, il rappelle que les acquis ne sont pas un fait naturel, mais le résultat de conquêtes et donc de luttes. La lecture de cet ouvrage est essentielle pour tout militant politique à La Réunion.

Eugène Rousse avait mis sa plume au service de ces luttes en en consignant la mémoire.

L'histoire de La Réunion perd l'un de ses grands combattants.

A sa famille, à ses proches et à ses camarades de combat, je présente mes plus sincères condoléances.

   

1 Commentaire(s)

Justin, Posté
J'ai eu le plaisir d'avoir ce monsieur comme professeur de sciences alors que j'étais en classe de 6e au collège Edmond Albius au Port. J'habitais alors la SIDR comme on disait à l'époque et lui, juste derrière l'école de la SIDR. Et souvent le soir, après les cours il me proposait de me proposait de me ramener dans sa Peugeot 504. Et déjà là, il me parlait de l'Histoire de la Réunion. A à peine 11 ans, je ne comprenait pas trop ce qu'il me racontait. Mais bien plus tard, j'ai saisi le sens. Dans mon cadre professionnel, j'ai eu souvent l'occasion de le revoir, de discuter avec lui. Je n'étais pas toujours d'accord avec ce qu'il racontait, mais il avait le mérite de le dire avec conviction.
RIP Monsieur Rousse