Mémoire collective :

L'esclavage a trouvé sa place dans les manuels scolaires, pas La Réunion


Publié / Actualisé
"Nos ancêtres les Gaulois... Cheveux blonds et têt's de bois" chantait Henri Salvador. De quoi "rigoler" comme le dit la chanson. Car les origines du peuple réunionnais sont "légèrement "différentes, et la journée du 20 décembre nous l'a rappelée une fois de plus. Célébrer l'abolition de l'esclavage c'est aussi réactiver cette mémoire collective visant à se souvenir ensemble du passé de l'île. Pourtant dans les salles de classe, les lacunes persistent. Beaucoup d'enfants encore connaissent peu, trop peu l'histoire de leur île. Ceux de métropole, eux, se cantonnent à la traite négrière transatlantique, comme le veulent les manuels scolaires d'histoire-géographie nationaux qui passent sous silence la zone Océan indien. Il faut donc compter sur les professeurs pour raconter aux enfants l'esclavage à La Réunion, et ce n'est pas chose aisée. (Photo d'illustration rb/www.ipreunion.com)
"Nos ancêtres les Gaulois... Cheveux blonds et têt's de bois" chantait Henri Salvador. De quoi "rigoler" comme le dit la chanson. Car les origines du peuple réunionnais sont "légèrement "différentes, et la journée du 20 décembre nous l'a rappelée une fois de plus. Célébrer l'abolition de l'esclavage c'est aussi réactiver cette mémoire collective visant à se souvenir ensemble du passé de l'île. Pourtant dans les salles de classe, les lacunes persistent. Beaucoup d'enfants encore connaissent peu, trop peu l'histoire de leur île. Ceux de métropole, eux, se cantonnent à la traite négrière transatlantique, comme le veulent les manuels scolaires d'histoire-géographie nationaux qui passent sous silence la zone Océan indien. Il faut donc compter sur les professeurs pour raconter aux enfants l'esclavage à La Réunion, et ce n'est pas chose aisée. (Photo d'illustration rb/www.ipreunion.com)

"L'abolition de l'esclavage c'est le 20 décembre non ?", "je ne sais pas quand c'est", "l'esclavage, c'est des gens qui travaillent pour des seigneurs", "des personnes de couleur soumises à du travail pas commode pour eux", "l'abolition, ça veut dire qu'on arrête de prendre des gens pour des chiens", "on a pas vu ça à l'école", "on en parle pas", "le sujet ne me préoccupe pas trop"…

Devant le portail d'un collège de Saint-Denis, chacun y va de sa définition. Mais la connaissance du 20 décembre et de ce qu'il représente est parfois limitée. Et dans l'ensemble : le passé colonial de La Réunion est peu connu, voire pas du tout abordé en classe.

Un "déficit de visibilité"

"Dans les programmes nationaux, l'Océan indien a été oublié" estime un professeur d'histoire, préférant reste anonyme. "Lorsqu'on est dans la situation, en tant qu'enseignant, de développer des études de cas, la question qui se pose c'est : est-ce qu'on prend des exemples dans l'Océan indien ou bien dans les Antilles comme les instructions officielles nous y invitent".

Selon l'enseignant, c'est un "véritable problème qui date de la départementalisation : les programmes nationaux ont intégré très difficilement et lentement les Outre-mer et on continue aujourd'hui de souffrir d'un déficit de visibilité, ça s'améliore mais il y a encore beaucoup à faire".

Gilles Gauvin, enseignant au lycée Pierre Lagourgue à Trois Mares, connaît bien le sujet puisqu'il est également formateur académique sur la question de la traite négrière et de l'esclavage. "Depuis les années 2000, on a intégré ce qu'on appelle des adaptations de programme dans les Outre-mer".

Concrètement cela veut dire que les professeurs s'appuient comme ils doivent le faire sur les programmes nationaux, mais ils sont invités à y ajouter des exemples locaux et régionaux pour illustrer leurs cours.

Cependant rien d'obligatoire. "Les adaptations permettent de pallier les insuffisances des programmes nationaux" nous explique Fernand Marchitto, inspecteur pédagogique national d'histoire-géographie. "Et je vous assure que si un professeur n'en parle pas, c'est une faute", ajoute-t-il en riant. "On demande aux professeurs ici de le faire. Après il y a toujours des écarts…"

Traite "transatlantique", pas "océanique"

La notion de l'esclavage est abordée dès le CM1 puis elle est reprise en 5ème de façon plus approfondie avec la question de la traite négrière, et à nouveau au lycée, en seconde.

Mais difficile de remplacer le terme de "traite transatlantique" par "traite océanique". Gilles Gauvin est bien placé pour le savoir, ayant été appelé à participer à la réécriture du chapitre de l'esclavage dans les manuels scolaires. "C'était un gros travail, j'ai voulu écrire une histoire partagée en évoquant toutes les composantes de l'esclavage, l'Afrique de l'Ouest oui mais également la zone Océan indien et La Réunion."

Bien que son travail fût salué par les inspecteurs généraux, la proposition n'a pas été retenue par l'éditeur, le thème étant et restant "traite transatlantique". A partir de 2010 la thématique de l'esclavage a donc intégré les manuels d'histoire de manière plus présente mais sans parler de La Réunion. Seule une carte avec quelques flèches rappelle que l'histoire de l'Océan indien a elle aussi été marquée.

Les programmes pourraient cependant être remaniés et évoluer, ne serait-ce que pour coller au nouveau baccalauréat né avec la dernière réforme des lycées. La Réunion y sera-t-elle plus intégrée ? La question reste entière.

Des cours à trous ?

Ce silence sur l'histoire de l'Océan indien était pointé du doigt par la députée Huguette Bello en 2011 lorsqu'elle a interpellé Luc Chatel, alors ministre de l'Education nationale sous Sarkozy. "L'enseignement de l'esclavage est un sujet qui me tient vraiment à coeur", explique encore aujourd'hui la députée. "Ne serait-ce que la date : l'abolition à La Réunion a été retardée au 20 décembre pour s'adapter à la coupe de la canne. Cela doit être enseigné."

Cette part de l'histoire de La Réunion, durant laquelle "les gens se sont battus pour la liberté", est capitale à apprendre aux enfants. "Regardez les noms de nos montagnes comme Mafate ou Cimendef (des esclaves marrons - ndlr)… la géographie de La Réunion est essentielle elle aussi".

Alexandrine Araye, représentante des parents d'élèves de la FCPE (Fédération des Conseils de Parents d'Elèves), estime quant à elle que "l'Education nationale ne fait pas suffisamment son travail en terme de mémoire collective, heureusement qu'il y a les associations et les militants culturels pour le faire".

Si le benjamin de ses trois garçons, au lycée, est capable de parler de marronnage et de Madame Desbassayns, l'histoire complète de La Réunion est passée sous silence selon elle. "Il a fait une visite avec un questionnaire à remplir, mais avec très peu d'explications derrière", raconte-t-elle. "Notre culture est délaissée, il faut entretenir cette mémoire et ce dès le primaire."

Manque de temps, planning chargé

Du côté des professeurs, les avis sont variés. Beaucoup estiment jouer leur rôle en parlant histoire de l'île dès qu'ils le peuvent, et estiment donc que le contenu sur La Réunion est suffisant. D'autres aimeraient plus de cours sur le sujet.

Jérôme Motet, professeur d'espagnol et vice-président du SNALC (Syndicat national des lycées et collèges), rapporte les paroles de ses collègues d'histoire-géo : "certains aimeraient bien que l'on crée une option dédiée à l'histoire de La Réunion, ce qui allègerait les cours d'histoire du tronc commun".

Même en cours d'espagnol, l'enseignant ne perd pas une occasion de parler de l'histoire réunionnaise à ses élèves. "Le terme marron vient d'ailleurs de l'espagnol", nous rappelle-t-il. Le mot "cimarrón" désigne à l'origine un animal domestique redevenu sauvage.

Professeure de lettres à Saint-Pierre, Annick Murgier remarque que l'esclavage dans les cours de ses collègues n'est "pas systématique" : "c'est enseigné mais parfois trop rapidement", explique-t-elle. "Au bac, il n'y a jamais de sujet sur l'esclavage, c'est bien dommage." Et ce qui revient bien souvent c'est le manque de temps : "mes collègues en histoire-géo ont trop de choses à aborder dans le programme".

La Réunion évoquée… à La Réunion

"Ce serait faussé de dire que l'on en parle pas", ajoute pour sa part Jérôme Motet. "Mais il faut rester dans un souci d'illustration à l'aide d'exemples réunionnais. Ce multiculturalisme sur l'île c'est notre chance, il faut savoir l'exploiter. Moi par exemple je suis Réunionnais et j'ai des ancêtres venus de partout."

C'est là qu'interviennent les adaptations de programme, selon le Rectorat. Toute la zone Océan indien est censée être abordée mais le choix du contenu des cours reste au bon vouloir du professeur.

La Réunion a aussi un rôle à jouer selon l'inspecteur Fernand Marchitto lors du concours national "La flamme de l'égalité". Le projet aborde l'histoire de la traite et de l'esclavage et aboutit sur des projets d'œuvres – vidéos, écrits, pièces de théâtre. Il inclut toutes les académies, ce qui montre "un effort de commémoration qui concerne toute la communauté nationale. Malgré tout ce qu'on peut dire ici ou là, le ministère de l'Education nationale est très sensible à ces thématiques" ajoute l'inspecteur.

Cet effort est également salué par Gilles Gauvin : "il y a quand même eu une grande évolution dans la façon de parler de l'esclavage en général dans les manuels d'histoire, et de l'histoire réunionnaise dans les adaptations de programmes", remarque-t-il.

Mais la métropole connaît bien peu l'histoire des territoires ultramarins. "Pourtant la documentation ici est de plus en plus riche, seulement c'est difficile pour l'hexagone d'y avoir accès. Mais avec l'arrivée du numérique dans les cours, l'accès aux sources peut évoluer."

En 2017, l'académie de La Réunion a mené une étude sur les adaptations de programme. Un tiers des enseignants a répondu. 70% d'entre ont déclaré connaître les adaptations, "cela veut aussi dire que 30% d'entre eux ne les connaissent pas", indique Gilles Gauvin. Et de ce fait, n'enseignent sans doute pas l'histoire de La Réunion dans leurs cours sur l'esclavage.

60% des professeurs qui appliquent les adaptations sont au collège et 40% au lycée. "L'examen du bac impose de coller à la lettre aux programmes nationaux"… qui n'abordent pas la spécificité réunionnaise. "Quand Emmanuel Macron est venu sur l'île, il a quand même déclaré que La Réunion était 'au centre' de l'espace indo-pacifique", rappelle l'enseignant. L'île a donc un rôle stratégique à jouer, mais reste absente des manuels…

L'histoire dès le plus jeune âge

Thierry Gauliris, leader du groupe Baster et militant culturel, a lui aussi remarqué certaines lacunes dans les salles de classe. "Je le vois quand j'interviens dans les écoles, les marmailles connaissent mal notre histoire." A l'occasion d'interventions dans les écoles durant lesquelles il organise des ateliers de compositions, le chanteur essaie parfois de mêler histoire et musique avec les élèves, ciment du maloya.

"Quand on travaille ensemble, j'ai parfois la surprise de les entendre chanter en choeur les paroles de Baster. S'il y a transmission de ces chansons, il peut y avoir transmission de l'histoire." Gilbert Pounia, du groupe Ziskakan, va plus loin : "c'est bien beau le maloya à l'Unesco, mais quand est-ce qu'on verra l'histoire de La Réunion dans les manuels scolaires ?" Une histoire terrible, certes, mais qui ne doit pas être passée sous silence. "Les fêtes dans les quartiers, d'accord, mais n'oublions pas ce que représente vraiment le 20 décembre, et apprenons-le aux enfants. Il faut parler de tout cela, et pas seulement le 20 décembre."

Certains diront que les enfants du primaire sont trop jeunes pour aborder ces thématiques. Thierry Gauliris n'est pas de cet avis : "sans l'imposer pour autant, il faut en parler dès le plus jeune âge. Ça concerne tous les Réunionnais, c'est notre histoire. Comment apprendre l'histoire de la métropole ou même de l'Europe si je ne connais pas ma propre histoire ? C'est comme un arbre sans racines."

Le sujet est compliqué et les débats sans fin, l'artiste en a bien conscience. Tout comme le résume également Gilles Gauvin : "il y a deux sujets sur lesquels vous pouvez mettre la France à feu et à sang : la sélection de l'équipe de France et toucher aux programmes d'histoire-géographie".

Le rectorat lui, rappelle qu'il est difficile de donner une part égale à chaque sujet, tant la masse des thématiques à aborder en histoire-géographie est colossale. "Peut-être que l'esclavage à La Réunion doit être une priorité dans ce cas", ajoute Thierry Gauliris. "Rendons le marmaille fier de ce qu'il est."

mm / www.ipreunion.com / redac@ipreunion.com
 

   

4 Commentaire(s)

Marie, Posté
Le projet "Route de l'esclave" a été lancé par l'UNESCO en 1994 à Ouidah au Bénin. Pour rendre visible l'histoire de l'océan Indien bien au-dela des Mascareignes. Nous avons décidé de contourner les blocages nationaux sur l'histoire de l'océan Indien en multipliant les recherches scientifiques avec les pays où pris naissance le projet "Route de l'esclave" au Bénin avec le pays de la zone africaine. Projet en partenariat avec la ville de Ouidah où chaque année commémore la porte du non-retour.
Matouta 1er, Posté
Nana kom in problèm ek le titre.
Soit on veut dire que l'esclavage a trouvé sa place dans les manuels scolaires mais La Reunion n'a pas trouvé, elle, sa place dans ces manuels scolaires, soit on veut dire que l'esclavage a trouvé sa place dans les manuels scolaires mais pas à La Réunion. Il manque "à"
Volcan974, Posté
Le passé c est notre histoire, notre culture, nous sommes toujours gérés par une forme de colonialisme l exemple type les vaches malades l histoire française est semée de fausses Histoires
Joseph, Posté
Ah qu'il est doux et agréable de se complaire dans ce sombre passé, quel bonheur de jouer là dedans, il parait même qu'avec le pied gauche ça pourrait porter bonheur...