Une expérimentation de reconnaissance faciale bientôt menée :

Tous surveillés au nom de la sécurité : le respect des libertés est encore à l'étude


Publié / Actualisé
Dans la rue, noyé au milieu d'une foule, vous ne l'avez peut-être pas vue mais, elle, vous a repéré. "Elle", c'est une caméra de vidéosurveillance qui scrute vos faits et gestes. Derrière l'objectif, une machine cherche à vous identifier. Et la casquette, les lunettes de soleil, la perruque et la moustache postiche n'y changeront rien, la machine vous reconnaît. Il s'agit là du concept de la reconnaissance faciale, un dispositif encore interdit en France mais le gouvernement a annoncé son intention d'ouvrir une phase d'expérimentation de six mois à un an "sous la supervision de la société civile et des chercheurs". Des organisations craignent une dérive sécuritaire, la Cnil (commission nationale de l'informatique et des libertés) s'inquiète que des principes fondamentaux ne soient remis en question et des députés s'alarment "cela soulève donc des enjeux cruciaux en matière de libertés publiques, d'éthique et de consentement."
Dans la rue, noyé au milieu d'une foule, vous ne l'avez peut-être pas vue mais, elle, vous a repéré. "Elle", c'est une caméra de vidéosurveillance qui scrute vos faits et gestes. Derrière l'objectif, une machine cherche à vous identifier. Et la casquette, les lunettes de soleil, la perruque et la moustache postiche n'y changeront rien, la machine vous reconnaît. Il s'agit là du concept de la reconnaissance faciale, un dispositif encore interdit en France mais le gouvernement a annoncé son intention d'ouvrir une phase d'expérimentation de six mois à un an "sous la supervision de la société civile et des chercheurs". Des organisations craignent une dérive sécuritaire, la Cnil (commission nationale de l'informatique et des libertés) s'inquiète que des principes fondamentaux ne soient remis en question et des députés s'alarment "cela soulève donc des enjeux cruciaux en matière de libertés publiques, d'éthique et de consentement."

Flou artistique

Si pour le moment, les contours et la finalité de cette phase de test sont encore flous, dans une interview accordée au Parisien, Cédric O, le secrétaire d'État au Numérique explique que l’expérimentation "doit nous permettre d'avoir des retours sur les différents cas d'usage et sur la performance réelle de cette technologie, ainsi que sur les questions qui se posent." Mais quelle serait l’utilité du dispositif ? La question sécuritaire revient sur le tapis, la France est en état d’urgence depuis 2015 en raison du risque d’attentat. À Nice, ville frappée par le terrorisme en 2016, la reconnaissance faciale a été testée lors du carnaval. La région Paca souhaiterait poursuivre l'expérience à l'entrée des lycées. Mais la Cnil s'y oppose.

Les libertés individuelles et publiques remises en cause

Le gendarme des données personnelles est circonspect "il y a de toute évidence des avantages, et des opportunités, mais aussi un certain nombre de risques pour les libertés publiques." Dans un rapport publié mi-novembre dernier l’autorité administrative listait les nombreuses utilisations potentielles de la reconnaissance faciale : reconnaissance automatique de visages présents sur une photo, suivi des déplacements d’une personne dans l’espace public, identification sur la voie publique de suspects par des caméras de surveillance, etc...

Ce qui poserait alors des problèmes éthiques, réglementaires et techniques. Le principal tracas de la Cnil, c’est le consentement réel du citoyen, le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) interdit l’utilisation de la reconnaissance faciale - et plus largement la collecte des données biométriques - sans l’accord des citoyens concernés. Le gouvernement assure que seuls les individus qui auront donné leur consentement seront identifiés. Mais comment s’y prendra-t-il pour recueillir le consentement de ces volontaires ?  Et quel sera le cadre légal de cette reconnaissance faciale ? Et les intentions du gouvernement quelles sont-elle ?  Sécurité publique ? Des fins commerciales ? Quelle serait la durée de conservation des données ? Des interrogations sans réponse pour le moment…

Ces questions sont également soulevées par 80 organisations dont l’Observatoire des libertés et du numérique et la ligue des droits de l’Hommes déjà fermement opposées au portiques de reconnaissance faciale mis en place dans certains aéroports et gares sur le territoire hexagonal. Un dispositif qu’elles considèrent comme liberticide "la reconnaissance faciale est une technique exceptionnellement invasive et déshumanisante qui permet, à plus ou moins court terme, la surveillance permanente de l’espace public. Elle fait de nous une société de suspect-es. […] elle abolit l’anonymat"  s’insurgent ces organisations dans une tribune commune.

Une question politique et démocratique

Des parlementaires de l’opposition demandent, eux aussi dans une tribune, un moratoire le temps qu’un débat soit mené. Leur priorité est la mise en place d’un "moment démocratique" autour de l’organisation d’une "convention citoyenne sur la place des nouvelles technologies dans notre société", à l’image de celle organisée sur le climat. L’objectif "mieux cerner les attentes de l’ensemble de la société civile en matière de numérique, de coconstruire un cadre normatif approprié et de mener une analyse d’impact rigoureuse sur la reconnaissance faciale."

"Big brother is watching you", la phrase de George Orwell dans son ouvrage 1984 utilisée pour qualifier toutes les institutions ou pratiques portant atteinte aux libertés fondamentales et à la vie privée des populations ou des individus, plus précisément pour dénoncer les systèmes de surveillance est dans l’esprit de bon nombre de Français. La reconnaissance faciale serait-elle la surveillance de tous aux fins d’en identifier certains ?

Un poids deux mesures

L’État peut-il vraiment demander aux Français de sacrifier leurs libertés au nom de la sécurité quand ceux, censés assurer cette sécurité, eux, ne sont pas identifiables par la vidéosurveillance ? Le seront-ils alors grâce à la reconnaissance faciale ? Car aujourd’hui, certains policiers ne portent leur matricule, appelé dans le jargon RIO (référentiel identité organisation) alors qu’il devrait être visible sur l’uniforme, ce qui est obligatoire.

À cause de cela, durant le mouvement des Gilets jaunes, ce sont des dizaines de plaintes qui ont été classées sans suite par l’Igpn (inspection générale de la police nationale). Avec la reconnaissance faciale, le fossé va-t-il se creuser davantage ? Au cours des manifestations, défilés, sit-in et autres actions, le dispositif sera-t-il utilisé au nom de la sécurité publique pour identifier les casseurs présumés ? Leurs données seront-elles collectées ? Et dans l’autre sens, la reconnaissance faciale sera-t-elle utilisée pour reconnaître les membres des forces de l’ordre qui dérapent ?

Cette phase d’expérimentation de la reconnaissance faciale annoncée pour 2020 soulève bon nombre de questions restées, pour le moment, sans réponse.

fh / www.ipreunion.com / redac@ipreunion.com

   

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