La répression des fraudes dit non, la préfecture dit oui :

Pilotes maritimes : des salaires à plus de 200.000 euros par an, à nouveau augmentés en 2020


Publié / Actualisé
C'est une mission d'intérêt général obligatoire au port : les pilotes maritimes, c'est leur métier, assurent les manoeuvres nécessaires pour appareiller les bateaux. A La Réunion ils bénéficient de rémunérations copieuses, majorées de 335% par rapport à un pilote de Métropole. Or pour l'année 2020, les pilotes maritimes ont demandé une revalorisation des tarifs de pilotage pour compenser une baisse anticipée d'activité. Consultée, la répression des fraudes a dit non. La préfecture a pourtant validé cette augmentation, sans prendre en compte le premier avis de ses propres services. Des milliers d'euros supplémentaires qui ne poseraient peut-être pas tant problème s'ils n'avaient pas un impact sur le consommateur, en bout de chaîne. (Photo d'illustration rb/www.ipreunion.com)
C'est une mission d'intérêt général obligatoire au port : les pilotes maritimes, c'est leur métier, assurent les manoeuvres nécessaires pour appareiller les bateaux. A La Réunion ils bénéficient de rémunérations copieuses, majorées de 335% par rapport à un pilote de Métropole. Or pour l'année 2020, les pilotes maritimes ont demandé une revalorisation des tarifs de pilotage pour compenser une baisse anticipée d'activité. Consultée, la répression des fraudes a dit non. La préfecture a pourtant validé cette augmentation, sans prendre en compte le premier avis de ses propres services. Des milliers d'euros supplémentaires qui ne poseraient peut-être pas tant problème s'ils n'avaient pas un impact sur le consommateur, en bout de chaîne. (Photo d'illustration rb/www.ipreunion.com)

C'est un métier que sans doute peu connaissent et qui refait surface aujourd'hui : les pilotes maritimes. Leur rôle est d'assurer les phases d’entrée et de sortie des différents navires qui transitent au port-est. Accostage et appareillage, impossible de "garer" un navire de plus de 50 mètres sans qu'un pilote maritime monte à bord pour gérer les manoeuvres nécessaires. C'est une mission d’intérêt général, un service public d’assistance aux commandants de bord des navires.

A La Réunion il est délégué au Syndicat professionnel de pilotage maritime de La Réunion (SPPMR). Le syndicat regroupe 4 pilotes associés et emploie 6 personnes, 5 navigants et un sédentaire. A savoir que les tarifs sont fixés par arrêté préfectoral et que le syndicat n'engrange aucun profit, la totalité des recettes étant reversée aux pilotes.

- Des sommes astronomiques -

Dans un premier temps, il est nécessaire de se pencher sur ce que gagne en effet un pilote maritime. Pour ça, direction la DIECCTE de La Réunion (direction des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi) et plus particulièrement le pôle C qui s'occupe notamment de la répression des fraudes.

Dans un document auquel Imaz Press a eu accès dans son intégralité, on apprend alors qu'il y a une dizaine d'années, les salaires de ces pilotes ont explosé. "En 2014, pour les mêmes prestations, chaque pilote a perçu 227.213 euros bruts, ce qui représente une augmentation de 91% en 5 ans" note la DIECCTE. En 2015, la rémunération brute à La Réunion passe à 273.826 euros. On apprend également "qu'en 2018, un pilote a perçu une rémunération brute annuelle de 419.143 euros".

Des montants vertigineux alors que "le salaire moyen d’un pilote maritime en France s’élevait en 2015 à 62.877 euros bruts par an. Cela représente une majoration pour un pilote réunionnais de 335%" indique la DIECCTE.

Un salaire versé par les trois armateurs principaux à La Réunion : CMA-CGM, MSC et Maerck. Malheureusement, aucun des trois n'a donné suite à nos interrogations.

Le SPPMR, lui, souhaite nous donner des explications. En-dehors du fait que le métier demande "de nombreuses années d'études après le bac et un entraînement intensif", le président du syndicat, Eric Kerverdo, précise que "les tarifs de pilotage servent d’abord à financer les charges de la station (salaires des marins, entretien et charge de fonctionnement du matériel, investissements,  et autres frais  dont les salaires des pilotes) ; les limiter aux salaires des pilotes est une erreur". L'augmentation des tarifs, en outre, joue obligatoirement sur une hausse des salaires.

Concernant la différence avec la Métropole, il affirme ne pas avoir "d’information sur la moyenne des salaires au niveau national, cela n’a d’ailleurs aucun sens d’une station à une autre tant les disparités sont importantes et tant le trafic peut être différent d’un port à l’autre". Le port de La Réunion reste malgré tout loin derrière les grands ports de Métropole comme Marseille, Le Havre ou Saint-Nazaire...

Concernant la rémunération de plus de 400.000 euros attribuée à un pilote, Eric Kerverdo indique que "l’année 2018 a été exceptionnellement favorable pour [ce] pilote puisqu'il a beaucoup travaillé du fait de l'absence prolongé d'un autre pilote et qu’il a de plus cumulé ce salaire avec sa prime de départ à la retraite." Une réponse identique, quasiment au mot près, à celle de la préfecture qui nous répond sur le même sujet... "il a réalisé un nombre de services très élevé en l'absence partielle d'un autre pilote, et cumulé ce salaire avec sa prime de départ à la retraite. C'est une situation exceptionnelle qui ne pouvait pas servir de référence".

- Une demande d'augmentation qui fait débat -

Mais ce n'est pas tout. En octobre 2019, les pilotes maritimes qui dépendent alors de la DMSOI (direction de la mer sud océan Indien), service de la préfecture, demandent une revalorisation des tarifs de 1,98% pour l'année 2020.

Leurs arguments : une baisse possible de recettes sur les activités conteneurs (- 4.88%), croisières (- 0.9%) et divers (- 6.74% au titre du désengagement de la NRL). "L’objectif de cette augmentation pour l'année 2020 a été de compenser une perte de recettes prévisible du fait de l'évolution du trafic maritime, aux fins de financer une même qualité de services (entretien des équipements et formation notamment, salaires des marins et du personnel à terre)" nous dit Eric Kerverdo du SPPMR.

La DMSOI consulte alors la DIECCTE et plus précisément son pôle C soit le service de répression des fraudes, qui n'a qu'un avis consultatif et non décisionnel. Interpellée par les sommes qu'elle lit, la DIECCTE se penche sur la situation des pilotes maritimes.

Les rémunérations copieuses y sont citées ainsi que "les charges de personnel (hors pilotes) [qui] ont représenté en 2019 plus de 340.000 euros pour 6 personnes. Ce chiffre est en augmentation de 50% par rapport à l’année 2014 et de 11% par rapport à 2017" note la répression des fraudes.

Par ailleurs les pratiques tarifaires sont parfois surprenantes comme en 2017, où "les tarifs de pilotage auraient dû baisser de 19,19% (14 % si on exclut les recettes liées à la construction de la NRL)". Cette baisse, qui sera finalement de 12%, n'a pas empêché l'année 2017 de connaître "la plus grosse activité et les plus gros bénéfices sur la période 2014-2019".

Voici les chiffres d'affaires du pilotage maritime depuis 2014 :

On observe qu'en 6 ans seulement, le secteur affiche un chiffre d'affaires gonflé de plus de 700.000 euros. La DIECCTE le note : "l’activité de pilotage à La Réunion est particulièrement rentable".

La direction n'en reste pas là puisqu'elle demande au syndicat de pilotes des justificatifs tels que les charges prévisionnelles pour l'année 2020 ou les résultats détaillés de 2018 à 2020, histoire d'éclairer son jugement. Les pilotes refusent : "ces entités ont explicitement refusé de transmettre ces informations, qui n’ont pourtant aucun caractère confidentiel et qui étaient communiquées à l’assemblée commerciale les années précédentes" informe la répression des fraudes.

Pour toutes ces raisons, l'avis de la DIECCTE sur la demande de revalorisation salariale est clair : c'est un non. Elle va jusqu'à dire qu'il "apparaît que la demande de revalorisation des tarifs pour 2020 relève plus du souhait de maintenir un niveau de rémunération des pilotes élevé, que d’une nécessité économique visant à sauvegarder l’équilibre financier d’une activité." Pas de véritable besoin économique donc, mais une envie de garder un salaire largement confortable.

- La préfecture accepte malgré tout -

La DIECCTE le rappelle, cette demande intervient dans un "contexte local de politique de lutte contre la vie chère menée par les pouvoirs publics" et sur une île qui compte 39% de taux de pauvreté.

La direction de la mer prend connaissance de l'avis de la DIECCTE. Mais selon nos informations, la DMSOI estime qu'il vaudrait mieux que tout le monde soit d'accord pour faire remonter un avis unanime au préfet. La DIECCTE refuse dans un premier temps de modifier son avis.

Pourtant le 21 janvier 2020 la décision finale tombe via un arrêté public de la préfecture : les nouvelles rémunérations sont validées et les pilotes obtiendront leur augmentation, malgré le désaccord de la DIECCTE. Pourquoi avoir validé cette revalorisation ? Comment la justifer ?

Sur ce sujet, la préfecture nous répond : "à la suite d'une réunion avec la DIECCTE et les pilotes à la DMSOI le 9 janvier, cet avis a été nuancé" apprend-on, et la motivation de cette revalorisation salariale a été "plus explicite" de la part des pilotes... Que s'est-il dit exactement pendant cette réunion ? L'agumentaire des pilotes, dont nous n'avons pas de trace écrite, aura eu raison du jugement de la répression des fraudes.

"Durant les vacances de fin d’année 2019, il y a eu une incompréhension entre la station de pilotage et les divers services de l’Etat concernés au sujet des éléments à transmettre… celle-ci a été corrigée dans les tous premiers jours de janvier 2020" affirme le président du syndicat des pilotes. Sans pouvoir le vérifier, il faut le croire sur parole : les justificatifs ont été fournis, dit-il.

Ainsi, si la DIECCTE maintenait dans son rapport que la simple prévision de baisse d'activité ne suffisait pas à justifier une hausse des tarifs de pilotage, ce sera pourtant l'argument retenu par la préfecture.

- Même faible, un impact sur les prix -

Qu'est-ce que cela signifie pour le consommateur ? Ces tarifs de pilotage ont nécessairement un impact en bout de chaîne sur le prix des produits, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la DIECCTE rappelle le contexte de lutte contre la vie chère sur l'île. A ce sujet, la préfecture confirme une hausse des prix bien qu'elle soit minime : "le coût de la hausse est inférieur à 1.5 centime par mètre cube, soit, pour un kilogramme de farine par exemple, 0,0015 centime d'euro".

Il est précisé partout que la mission d'intérêt général fournie par les pilotes maritimes ne coûte rien aux contribuables. Mais ces hausses de salaires jouent sur les prix des armateurs, même faiblement, et donc sur les prix. Car au final il faut bien que quelqu'un paye.

mm / mb / www.ipreunion.com / redac@ipreunion.com

   

13 Commentaire(s)

Esmeralda, Posté
N'oubliez pas qu'avec de tels salaires, vu les tranches fiscales, ils doivent en reverser sans doute plus de la moitié à l'Etat en impÃ'ts... certes, il en reste encore beaucoup, mais finalement, ces hausses d'activité profitent aussi aux finances publiques mais là, c'est le silence du ruissellement en quelque sorte.
Boyer, depuis son mobile, Posté
Pour les informations actualités
Salangane974, Posté
Dommage que tout le monde s'exprime sans rien connaître de la profession de Pilote Maritime. Tout d'abord, ce ne sont pas des fonctionnaires et ils ne sont rémunérés par aucune entité étatique ni par le " peuple ". Les salaires des Pilotes Maritimes, comme dans tous les Ports de France, sont payés par les armateurs, en l'échange de la prestation de pilotage. Les Pilotes Maritime ont un statut d'artisan, au même titre qu'un boulanger, propriétaire de son matériel ou tout autre profession artisanale. Alors oui , les salaires sont astronomiques, mais pas plus qu'un grand patron du cac 40, à peine plus qu'un commandant d'un Airbus A380. Un conseil....devenez Pilote Maritime après un bac + 5 et 10 ans minimum de navigation au commandement, sur différents types de navires. C'est un métier d'exception...qui mérite un salaire d'exeption. Venez faire un tour du cÃ'té du port de commerce de la Pointe des Galets....Venez voir les navires de 330 mètres de long et 40 mètres de large, rentrer dans le Port. Un seul homme qui dirige toute une équipe, tel un chef d'orchestre....un Pilote Maritime....
Frigidaire, Posté
C'est comme les contrôleurs du ciel, il est à ramener leur salaire au taux horaire !!! ou comme les enseignants !!! ou pire comme les "politiques" !!! et c'est là que l'on voit qu'être manoeuvre c'est très pauvre.
Georges, Posté
Je suis un métro mais je pense que c'est la prime au soleil qui explique ces salaires.
Euromillions, Posté
Je vais conseiller à mes enfants de faire ce métier !
Mayaqui, depuis son mobile, Posté
Ce ne sont pas des salaires majorés pour fonctionnaires ! Ils sont bien loin de ces chiffres. Ce sont des cadeaux pour services rendus, (!?!)...... comme pour nos représentants gouvernement, ministres, assemblée , sénat qui ont tous été largement engraissés par notre république depuis début du dernier mandat ..... alors que le peuple demandait une diminution des avantages injustifiés de ces gens là .....
Scandaleux
Creolia, Posté
Ce que j'en pense ? C'est une honte ces salaires majorés et ils sont nombreux. J'ai beaucoup de fonctionnaires dans ma famille à la réunion qui n'ont jamais travaillé en métropole et quand je vois ce qu'ils touchent mensuellement franchement je trouve ça inadmissible ! Mis à part les véhicules et quelques produits de marque
la vie n'est pas plus cher à la réunion que dans certaines régions de France. Nous avons des factures d'électricité bien plus élevées qu'à la réunion et je ne parle pas du prix des fruits et légumes. Les salaires majorés ne devraient pas exister
Sapoties, Posté
Wow, si je ne m'abuse cela fleure bon la corruption, la drogue et la mafia ça...
Garde, depuis son mobile, Posté
Mais c'est un très beau métier ça. Il faut que je me renseigne, surtout comment faire pour prendre l'argent au peuple
Jaime, Posté
Pourquoi ne pas verser une petite somme pour repenser les sauveteurs en mer qui se débrouillent comme ils peuvent c'est ça le pouvoir a la prefecture
Totou, Posté
....... Les bras m'en tombent. Sans autres commentaires.. Mais quelle honte !
7AC, Posté
Merci pour cette info, tout simplement scandaleuse et indécente.
Combien d'autres métiers sont dans ce cas ?
Il faut absolument faire cesser ces pompes à frics de l'argent publique, la France est dans le rouge.