Elles témoignent pour Imaz Press :

États-Unis : deux Réunionnaises racontent le racisme au quotidien


Publié / Actualisé
Depuis le décès de George Floyd, le 25 mai dernier, consécutif au genou d'un policier blanc, Derek Chauvin, posé sur sa nuque pendant près de 9 minutes, les manifestations se multiplient à travers les États-Unis. Au-delà des violences policières, l'incident a soulevé un vaste mouvement de révolte de la communauté noire, et de protestation contre le racisme qui gangrène la société américaine. Deux Réunionnaises vivant aux États-Unis, Chloé Baillif et Méry Marimoutou, livrent à Imaz Press leurs témoignages et ressentis des événements, de l'intérieur. (Photo DR)
Depuis le décès de George Floyd, le 25 mai dernier, consécutif au genou d'un policier blanc, Derek Chauvin, posé sur sa nuque pendant près de 9 minutes, les manifestations se multiplient à travers les États-Unis. Au-delà des violences policières, l'incident a soulevé un vaste mouvement de révolte de la communauté noire, et de protestation contre le racisme qui gangrène la société américaine. Deux Réunionnaises vivant aux États-Unis, Chloé Baillif et Méry Marimoutou, livrent à Imaz Press leurs témoignages et ressentis des événements, de l'intérieur. (Photo DR)

Chloé Baillif (26 ans) est originaire du Port. Depuis octobre 2019, elle effectue un Volontariat international en entreprise dans l’industrie pharmaceutique, à Boston.

Méry Marimoutou (34 ans) est originaire de Saint-Benoît et vit aux États-Unis depuis 4 ans. Chercheuse en biochimie et biologie cellulaire à l’université Johns Hopkins, elle réside à Silver Spring, à quelques encablures de Washington, la capitale du pays et un des épicentres des mouvements de protestations contre les violences policières.

“Depuis la semaine dernière, c’est difficile. On n’a pas eu de transition entre le Covid et ce qu’il s’est passé avec George Floyd”, explique-t-elle. “Nerveusement, c’est vraiment compliqué. C’est des images très dures à regarder. Quand on est pas habituée à des faits racistes, en tant que Réunionnaise, c’est encore plus difficile.”

“J’ai été horrifiée de voir la vidéo de George Floyd, je n’aurai peut-être pas dû regarder”, admet Chloé Baillif. “J’étais extrêmement choquée, en colère, triste... Et ce n’est pas la seule histoire qui s’est passée. Dernièrement il y a aussi eu Breonna Taylor. Des policiers sont entrés chez elle et ont tiré sur elle sans aucune raison.”

Le week-end dernier, Méry Marimoutou et quelques amis sont partis en randonnée pour échapper brièvement à la nocivité ambiante. Quelques heures plus tard, les manifestations et violentes répressions de la police atteignaient leur paroxysme.

- Manifestions populaires, riposte présidentielle -

Après ses habituelles invectives sur les réseaux sociaux, Donald Trump réclamait aux gouverneurs d'état à faire appel à la Garde nationale pour “dominer les rues”.

La veille de son allocution, des manifestants s’étaient rassemblés à quelques mètres de la Maison-Blanche, forçant le président américain à se réfugier dans le bunker de la résidence. Mécontent de l’image renvoyée, il a entrepris une opération de communication à la suite de son discours, en se rendant à pied à la St. John's Episcopal Church. Les protestataires, journalistes et simples passants se trouvant sur le chemin, ont été évacués de force.

“On a un pote à DC qui habite dans la rue où il y avait les manifestations quand Trump est arrivé parce qu’il voulait prendre une photo devant l’église. C’est quand même grave. Les gens se sont faits encercler par la police, ils ne pouvaient pas sortir”, témoigne Méry Marimoutou. “Des habitants ouvraient leurs portes pour protéger les manifestants et la police lançait des bombes lacrymogènes à l’intérieur des maisons.”

Si elle confie ne pas avoir peur pour le moment, la Bénédictine n’en est pas moins choquée. Surtout, elle compatit avec les centaines de milliers d’Américains dans la rue. “Je bosse en journée donc c’est un peu compliqué, mais j’ai eu envie de manifester. C’est totalement compréhensible. Le racisme, c’est plus que les violences policières.”

Cholé Baillif, elle, a pu prendre part à un rassemblement à Boston, mercredi dernier. Sa façon de dénoncer les injustices. “Je voulais prendre le pouls de ce qu'il se passe, montrer ma solidarité aussi envers les victimes de violences policières. Je suis contente de voir que les manifestations réveillent quelque chose. La même chose se passe en France. Si j’avais été en France, j’aurais également participé aux manifestations.”

- "La réalité te fout des claques" -

Pour les deux Réunionnaises, l'arrivée au pays de l'oncle Sam s'est accompagné d'un constat désolant sur l'étendue du racisme dans la société. “Le rêve américain, ça fait longtemps que plus personne n’y croit. Il y a beaucoup de ségrégation dans les villes, les communautés ne vivent pas forcément ensemble. C’est beaucoup le cas à Boston notamment. Le vivre ensemble est un peu un mythe.”

“Quand tu vois le racisme, que tu y es exposée, la réalité te fout des claques. Parce que c’est une réalité”, insiste Méry Marimoutou. “Un soir j’étais avec un pote noir. On se promenait dans un parc, mais le parc fermait plus tôt. On s’est fait arrêter par des policiers blancs. J’ai bien senti, dans les questions qu’ils posaient, qu’il y avait une tension. Mon pote a géré, mais quand on est parti, il était assez choqué de l’intervention. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé à quel point c’était oppressif pour les noirs”, dit la jeune femme malbaraise.

Plus récemment installée dans le pays, Cholé Baillif n'a pas vécu d'incident similaire, ni avec des amis, ni personnellement. “Parce que je suis blanche. Je bénéficie de ce qu’on appelle le privilège blanc. Même si je viens de La Réunion, j’ai les cheveux métis. Je n’ai jamais été confrontée à du racisme.”

Bien que vivant aux États-Unis depuis plusieurs années, Méry Marimoutou s’interroge : “Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux avoir une vie meilleure, dans un autre pays. Ici, j’ai l’impression de régresser, d’aller à l’envers. Tu te rends compte à quel point La Réunion est plus sûre. Même si c’est une île, même si on est loin de tout, niveau tolérance on est en avance de 10.000 ans. On vient de partout, d’Inde, d’Afrique, d’Asie… On est fier d’être Réunionnais et on a une façon de vivre ensemble qui est beaucoup plus facile.”

Un sentiment que tempère Chloé Baillif, qui porte un regard plus critique sur la société réunionnaise. “J’ai entendu beaucoup de gens dire que ce qu’il se passe aux Etats-Unis, c’est loin de chez nous, que ça n’arrive pas à La Réunion, parce qu’on accepte toutes les communautés… En déconstruisant un peu, on se rend compte que ce n’est pas forcément vrai. Il y a du racisme envers les Comoriens ou les Malgaches par exemple. Je pense que pour nous, ces événements sont aussi l’occasion de se poser des questions sur nous-mêmes, sur notre modèle de société. On a tous à en apprendre, même à La Réunion.”

- Une lueur d'espoir -

Là où Chloé Baillif et Méry Marimoutou se rejoignent, c'est sur les solutions au racisme systémique aux Etats-Unis. À l'heure où les Américains, état après état sont appelés aux urnes pour les primaires démocrates et républicaines, le premier levier de changement est tout trouvé. “Au-delà des manifestations, de s’informer et s’éduquer, la prochaine étape va être de transformer ça en action politique. Il faut inciter les gens à voter pour des politiques qui ont pris conscience du problème et vont mettre en place des solutions”, affirme Chloé Baillif, qui voit une véritable lueur d'espoir en ces mouvements de protestation. 

Et si les candidats à la prochaine élection présidentielle sont déjà connus, le travail au niveau local est tout aussi colossal. “Concrètement, les états peuvent limiter le recours aux armes létales, encourager la formation des policiers à des techniques de désescalade…”

“Les politiques aux Etats-Unis doivent vraiment faire un effort et écouter la population”, abonde Méry Marimoutou. 

Cause ou corrélation, depuis les premières manifestations, les chefs d'accusation visant Derek Chauvin, le policier qui a provoqué la mort de George Floyd, ont été requalifiés d'homicide involontaire à meutre non prémédité. Les trois autres agents qui l'accompagnaient sont, eux, désormais également poursuivis, pour complicité. Un petit pas en avant. 

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1 Commentaire(s)

Jérome, Posté
Toute fondation humaine s'effectue dans la violence. Pour ce qui concerne l'Amérique, les indiens et les esclaves africains l'ont appris à leurs dépens.
Le civil rights act, voté sous l'initiative de Johnson en 1964, soit il y a près de 56 ans, n'a rien changé du tout, et ce pour deux raisons :
La première est que l'Amérique est une nation très jeune, qui n'a pas eu culturellement le temps de métaboliser les racines de sa création.
La seconde est qu'une idée, quelle qu'elle soit, ne meurt jamais. A moins d'être parfaitement inconscient, littéralement. Cette représentation diminue, en effet, d'intensité, repart, se rendort, couve, â?|. Mais ne peut, à partir du moment où elle se trouve incarnée dans les schémas mentaux et culturels d'un pays et de consciences disparaître, et à jamais.
Le seul espoir est qu'un effort politique fondé sur deux principes soit mis en branle avec TOUS les moyens possibles, c'est-à-dire autour de l'éducation et de la culture. Dans cette hypothèse, on attendra alors d'en voir peut-être les effets dans 3 générations, a minima....