Tribune libre de Bruno Bourgeon :

Transition électrique pour transition énergétique : est-ce possible ?


Publié / Actualisé
Si le monde tourne encore au pétrole (4 milliards de t consommées en 2017), la fée électricité déploie ses ailes, la consommation électrique est passée de 0,8 milliards de t-équivalent-pétrole (tEp) en 1990 à 1,8 milliard de tEp en 2017.
Si le monde tourne encore au pétrole (4 milliards de t consommées en 2017), la fée électricité déploie ses ailes, la consommation électrique est passée de 0,8 milliards de t-équivalent-pétrole (tEp) en 1990 à 1,8 milliard de tEp en 2017.

Voitures, vélos, bus, montres, brosses à dents : plus rien n’échappe aux électrons. Naguère, on se chauffait au fuel, on roulait à l’essence : la transition énergétique est là pour nous sauver. L’énergie va devenir propre, durable, avec zéro émission de gaz à effet de serre (GES)... Vraiment ?

L’électricité est un vecteur d’énergie : tout dépend de ce qui se cache derrière l’interrupteur. En 2017, 38 % de la production d’électricité dans le monde provenait de la combustion du charbon, 23 % de celle du gaz. Chiffres stables depuis plusieurs décennies, malgré l’arrivée des énergies renouvelables ou du
nucléaire : comme si les nouvelles énergies ne faisaient que s’empiler sur une offre devenue insuffisante.

On a donc du CO2 plein les prises de courant. Et plus encore à la Réunion où la part d’énergie primaire fossile dans la production d’électricité se balade autour de 70 %, malgré toutes les rodomontades concernant les énergies renouvelables, La Réunion verte, l’autonomie énergétique, et j’en passe... En France, 72 % de la production électrique provient des centrales nucléaires, peu émettrices de GES, mais qui s’accompagne de son lot de dangers : radiations ionisantes, assèchement des cours d’eau, déchets difficilement recyclables. Bénies soient les EnR (énergies renouvelables)! Les rivières, le vent, le soleil pourraient enfin subvenir à nos appétits énergivores. Sauf que : pour produire ces volts " verts ", on ne peut se passer de métaux rares, dont on sait dans quelles conditions misérables ils sont extraits. Pour les extirper, il faut décaper le sol, broyer les roches, séparer les éléments à l’aide d’acides qui s’infiltrent jusque dans les cours d’eau et les nappes phréatiques.

S’y ajoute la radioactivité du raffinage : près des mines de métaux rares, se trouvent ce que l’on nomme les " villages de cancers ".
Puisque l’on vous dit que c’est " propre " ! L’électricité est un vecteur : elle sépare la production d’énergie de la consommation. Elle invisibilise les
pollutions d’amont, et encourage la consommation d’aval. Une fois que l’électricité est produite, comme on ne peut que difficilement la stocker, il faut la vendre, créer des besoins qui dépasseront vite nos capacités.

Remontons en arrière : en 1973, la France fait le choix du nucléaire. 19 centrales sortent de terre en quelques années. Comment utiliser ces nouveaux kW ? Heureusement EDF vante les mérites du chauffage électrique. On passe de 10 % d’habitations chauffées en 1970 à 45 % dans les années 1980.
Or le radiateur électrique est l’une des pires manières de se chauffer. En hiver, les pics de consommation peuvent aller jusqu’à 5 GW de puissance, soit 5 réacteurs nucléaires. Pour éviter les coupures, la France est contrainte d’acheter de l’électricité à ses voisins, et peu importe son origine, fuel, gaz, lignite, charbon, on n’est pas trop regardant. Pas très transition énergétique, tout cela.

Mais rassurez-vous : l’efficacité énergétique va nous sauver. Aux USA, entre 1993 et 2005, la climatisation des particuliers a diminué sa consommation de 28 % : les appareils consomment moins pour produire plus : magique! Sauf que, dans le même temps, l’énergie consommée pour cet usage
augmente de 37 %. Dites bonjour au paradoxe de Jevons : " plus son rendement énergétique est bon, moins un produit coûte cher à faire tourner, et plus on est tenté de consommer. " De nos jours, 1 milliard de climatiseurs dans le monde ; on en escompte 4,5 milliards en 2050... Autant que les téléphones
portables.

Et cela ne va pas s’arranger avec le changement climatique, car renoncer à ce supplément de confort sera vite douloureux. Comment supporter la perte en productivité lors des canicules une fois que l’on a connu les 18°C en toutes saisons ? Nous sommes devenus addicts aux ampères.

De plus nos réseaux ne sont pas infaillibles :
• le 31 juillet 2012, en Inde, la production électrique se montre insuffisante : 600 millions d’Indiens sont privés d’électricité.
• en septembre 2019, en Californie, pour diminuer le risque d’incendies géants, le principal fournisseur d’électricité coupe le jus à 700000 clients.
• en Europe, en 2003, la chute de deux arbres sur une ligne à haute tension en Suisse a provoqué un black-out géant en Italie : l’interconnexion accroît le risque de coupures. CO2, terres rares, dépendances et coupures : la fée électricité frôle le court-circuit. Hélas, il n’y a pas d’énergie magique. Il ne suffit pas de passer d’une voiture thermique à une voiture électrique, de remplacer nos prothèses énergétiques. Mieux vaut questionner ce qui est vraiment indispensable et urgent.

Bruno Bourgeon, porte-parole d’AID

   

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