Courrier des lecteurs :

Communautés, ethnies ! A quand les tribus ?


Publié / Actualisé
On sait que le terme de " communauté " est utilisé à tout va, sans analyse de ce qu'il signifie en lui-même ni des effets qu'il pourrait produire. Mais voilà que le terme d'ethnie fait son apparition. A l'occasion du 20 décembre, un journal a fait état d'un " hommage aux ethnies victimes de l'esclavage " dans une commune de l'Est. Dans ce reportage photos, sur sept lignes, le terme d'ethnie apparaissait trois fois Faisons un pas de plus et on ne tardera pas à parler de tribus à La Réunion !
On sait que le terme de " communauté " est utilisé à tout va, sans analyse de ce qu'il signifie en lui-même ni des effets qu'il pourrait produire. Mais voilà que le terme d'ethnie fait son apparition. A l'occasion du 20 décembre, un journal a fait état d'un " hommage aux ethnies victimes de l'esclavage " dans une commune de l'Est. Dans ce reportage photos, sur sept lignes, le terme d'ethnie apparaissait trois fois Faisons un pas de plus et on ne tardera pas à parler de tribus à La Réunion !

La communauté regroupe des individus partageant des caractères communs, mais du même coup exclut celles et ceux qui ne les possèdent pas. Quant au terme d’ethnie, s’il renvoie à l’idée d’origines communes, se pose la question, comme pour la communauté d’ailleurs, des critères retenus pour regrouper des individus dans un même ensemble. On peut se demander si ce terme n’est pas souvent utilisé comme substitut, qui se voudrait innocent, du mot race, au moment où il est question que ce terme-ci disparaisse de la Constitution française.

La génétique a montré que la notion de race ne correspond à rien de réel, l’espèce humaine étant constituée d’individus uniques. Toute classification à partir de caractéristiques physiques n’a aucune validité et ne vise, à terme, qu’à discriminer. En ce sens, l’usage du terme ethnie semble tout aussi contestable que celui de race.

Il est vrai que le terme de communauté peut séduire. Il valorise le commun, semble inviter au rassemblement et, du coup, peut passer pour un idéal fondé sur le partage. Il s’emploie dans de nombreux registres, juridique, civique, religieux, avec des extensions illimitées, de la communauté familiale à la communauté européenne par exemple. Dans l’actualité récente, on parle à gogo de la " communauté gay ", comme si le vécu sexuel suffisait à constituer un groupe uniforme, cimenté, une sorte de corps collectif et de personne morale se substituant à la diversité des personnes. Au fait, pourquoi ne parle-t-on pas de la " communauté hétéro " ? On devine l’implicite d’une telle dénomination.

Pourquoi alors être réticent à l’usage généralisé du terme de communauté ? Précisément, parce qu’à l’utiliser de manière aussi banalisée, on n’a plus conscience du sens que les termes peuvent porter en fonction de leur contexte.

A La Réunion, on fait volontiers la promotion du " vivre ensemble réunionnais ", un vivre ensemble consistant dans le métissage biologique et le maillage culturel. Ce vivre ensemble réunionnais est censé abattre tout cloisonnement et favoriser les échanges les plus divers. Cela donne une variété physique rendant impossible toute classification des personnes dans des groupes homogènes. Cela donne également une culture complexe et mouvante, au gré des interactions qui traversent la société.

C’est cela qu’on nie quand on désigne nommément telle ou telle communauté.

On fait comme s’il n’y avait pas eu de mélanges entre les individus vivant sur cette terre depuis plus de 350 ans. Or, il y en a eu dès le début du peuplement, ne serait-ce que par nécessité, en particulier par le déséquilibre démographique entre hommes et femmes, lors de l’esclavage et de l’engagisme.

On fait comme s’il n’y avait pas eu de contacts culturels, alors que la cuisine par exemple est l’exemple flagrant des modifications des pratiques originelles, sans parler de la langue ou encore de la musique. Même les croyances et les pratiques religieuses, dont on pourrait penser a priori qu’elles sont soumises à la permanence d’un dogme, d’une tradition rituelle, même les religions ont des points de rencontre.

De plus, étrangement, ces dites communautés ne sont référées qu’à certaines composantes de la population réunionnaise. On parlera de communauté indienne ou chinoise ou musulmane ou encore comorienne, mahoraise. Dans ce découpage de la société réunionnaise, on a recours tantôt à des critères religieux tantôt à des origines géographiques, signe d’un flottement dans les caractères d’identification.

Plus grave encore. A partir de ce postulat de l’existence de communautés, on se lance dans des estimations chiffrées comme pour donner une apparence objective à son propos. Par exemple, à la fin décembre, dans l’émission télévisuelle " Faut pas rêver ", une journaliste affirmait que la " communauté indienne " était la plus importante de l’île et qu’elle représentait 30 % de la population. Sur quoi repose ce chiffrage ? Une impression, à vue d’œil ? Rappelons que la loi française n’autorise pas de telles statistiques ;

Du coup, on entend certains s’étonner et revendiquer : " et moi ? et moi ? C’est quoi ma communauté ? " On voit bien les risques de divisions multiples.

Car, au bout du compte, où est la communauté…réunionnaise ? En effet, on constate que ces dernières décennies, plus le terme de communauté x ou y est utilisé, moins celui de réunionnais l’est. Des militants culturels s’inquiètent : n’y a-t-il pas là une sorte de dé-réunionnisation ?

On peut comprendre qu’en réaction à la politique culturelle et politique assimilationniste de la France, des Réunionnais soient en quête des itinéraires de tels ou tels de leurs ancêtres au point d’effectuer une sorte de voyage retour au pays d’origine. Un voyage qui leur fait d’ailleurs souvent prendre conscience des évolutions divergentes entre ces pays d’origine et La Réunion.

La question est de savoir où nous vivons, ce que nous faisons ensemble, là où nous sommes. Que l’on ne parle plus guère du " peuple réunionnais " est sans doute un symptôme politique : peut-être un abandon de son sort à des forces extérieures, une attente passive de solutions décidées ailleurs, une perte de confiance dans les capacités de ce peuple à construire un projet commun par lui-même et pour lui-même.

Dans ce contexte, l’attitude de certains politiques est quelque peu légère. Se complaire à s’adresser exclusivement à telle à telle communauté, à l’occasion de telle ou telle fête, renvoie une image éclatée de la société réunionnaise. Certains sont même allés jusqu’à imaginer une répartition géographique des dites communautés à travers des festivités égrainées tout au long de l’année : le Dipavali à Saint-André, la fête de Guandi à Saint-Denis ou Saint-Pierre, la Fèt kaf au Port et pourquoi pas in fèt yab à Saint-Joseph ?

On est en droit de se demander s’il s’agit d’une absence de réflexion sur l’histoire et l’anthropologie de la société réunionnaise, ou, plus prosaïquement, de l’attente d’un retour en termes de voix : win-win ! gagnant, gagnant !

Quand, à l’occasion du 20 décembre, on organise un hommage aux " ethnies victimes de l’esclavage ", on oublie que l’esclavage a structuré économiquement, juridiquement, idéologiquement et politiquement la société réunionnaise pendant une grande partie de son histoire. On ne peut donc faire comme si cela n’avait concerné que certains groupes, d’autant plus que les esclaves constituaient la majorité de la population. C’est toute la société réunionnaise qui doit se sentir impliquée, concernée. Les fêtes et les commémorations sont bien l’occasion pour tous de se rassembler et de se réjouir ensemble. C’est là que la société réunionnaise peut se sentir conviviale, un autre mot pour dire " vivre ensemble ".

Loin de nier la diversité qui nourrit la richesse de la vie réunionnaise, il s’agit de mettre en commun nos différences, quelles qu’elles soient, de les partager, de les enrichir réciproquement dans un maillage constant. C’est ce qu’exprime le beau chant de Danyèl Waro, " Kansa ", dans " Aou Amwin ". Il y décline toutes les composantes de la batarsité, sans exception, sans exclusive. " Kansa malbar la lé dan mwin, Kansa komor, la lé dan mwin, Kansa yab… kaf…zorey…blan…malgas…zarab…sinwa… ".

 Etre réunionnais, c’est porter en soi ces origines multiples, les cultiver, les faire fleurir en bouquet, en faire une source vive de créativité. Non pas exclure, mais inclure, non pas diviser, mais unifier comme y invite " Kansa " :

" Mwin mon nayson wi Réyoné Saminm minm mon kominoté "

Il est vrai qu’on a envie d’ajouter un point d’interrogation après Kansa…

Brigitte Croisier

 

 

   

3 Commentaire(s)

Toukontfé, Posté
Dommage que vous trouvez toujours des polémiques comme ci "les polémiques" sont une tare,et vous donnez une connotation péjorative, moi, je trouve c'est salutaire dans une société démocratique, et si certains politiques avaient pris en compte la franchise dans cette critique, que vous considéré comme polémique des faits, au lieu de mépriser parce que dit -t-on cela vient d'en bas, on serai bien avancé, déculpabiliser, décomplexer dans notre société,
Polémique, il faut dire, vite, si tout allait bien pourquoi ce courrier de lecteur, en forme de question ? et là, si je peux me permettre, vous vous posez des questions à peine 10 ans de projet avorté de MCUR, qui était le sanctuaire des communautés et des ethnies, vu c'était un lieu, où ces communautés pouvaient s'épanouirent dans leur identité après leur quête identitaire.
N'imaginons pas si le projet avait abouti.
bon, on n'en est pas là, bien que je n'aime pas ça, moi, je critique, je polémique,je dénonce, je m'indigne de laisser faire, de cette dérive communautarisme très dangereux, vu que des identités sont basé sur des doctrines religieux et sur patriotisme et vous vous posez que des questions sur cette société qui va sûrement à la dérive.
Dommage que je n'ai pas votre email, parce que je donnais mon analyse sur cette société de vivre ensemble.
Brigitte Croisier, Posté
Réponse à Kalou!...Oui c'est bien la même Brigitte Croisier qui soutenait le projet MCUR et qui a écrit ce courrier avec le sentiment d'être cohérente avec elles-même à travers le temps. La MCUR n'était pas du tout un projet communautarisme au contraire ! Puisqu'il s'agissait de montrer les interactions constantes qui ont eu lieu tout au long de l'histoire réunionnaise entre celles et ceux venus de plusieurs pays et cohabitant sur cette île. C'est ce qu'on appelle la créolisation. Au-delà de la polémique, voilà ce qui était réel.
Kalou , Posté
"Plus grave encore" !!!! non !!! c'est grave vous trouvez !! je bois des petits lait quand je lis ça.
"La question est de savoir où nous vivons, ce que nous faisons ensemble, là où nous sommes. Que l'on ne parle plus guère du " peuple réunionnais " est sans doute un symptôme politique : peut-être un abandon de son sort à des forces extérieures, une attente passive de solutions décidées ailleurs, une perte de confiance dans les capacités de ce peuple à construire un projet commun par lui-même et pour lui-même."
Tout est dit, mais est-ce-bien la même Brigitte Croisier qui a pris part au projet de la MCUR ! où l'objectif par la quête identitaire, de mise en valeur les communautés, et ce que j'appelais des pseudo-ethnique !.Ce n'était pas être des grands visionnaires pour voir qu'on a placé ces embryons communautés sur une pente de dérive vers le communautarisme.
Et, je dénonçais, je m'indignais aux mépris, de ceux qui constatent aujourd'hui le résultat dans cette recherche d'identité qui soit disant pour nous sortir de la crise socio-culturel. Mais, on a préférais faire plaisir aux chefs des communautés et on les a permis de les structurer et la mise en valeur des calendriers religieuses, des doctrines pour forger leur identité. Le résultat est là.
On m'a pris et on me prend pour un con, il y a que pour les intellos et les historiens qui faisaient la pluie et le beau temps dans la société comme ci ils ont un pouvoir quelconque sur le peuple.Et on n'ose pas leur dire ou les contrarier.
Pour finir, cette chronique à lire en boucle, d'ailleurs je vais faire circuler pour mon plaisir perso.
P.S : Cela a avoir un lien avec françoise Vergès qui subit la fronde des antillais, qui eux ne se posent pas des questions sur leur identité, eux parce que ils s'identifient sur leur histoire, pas sur celle des autres ou des cultes et des cérémonies glorifiant des pays étrangers dites d'origine.
La fronde des antillais sur des réunionnais, trouvent sa réponse dans ce "courrier des électeurs" qui se pose des questions " où le peuple réunionnais" et si les communautés sont "Avant tout réunionnais " proclamé partout, où ils sont pour défendre une réunionnaise! cela prouve leur hypocrisie, et cela ne serait pas possible si il n'y avait pas des complicités des politiques qui financent à bouillon leur narcissisme ethnique patriotisme de leur pays d'origine.