Courrier des lecteurs de Marie-France Mourregot :

Retour sur la proposition d'Ericka Bareigts


Publié / Actualisé
Le 14 février 2015, les députés ont approuvé la proposition de la députée réunionnaise de remplacer dans les départements d'outre-mer cinq jours fériés catholiques par d'autres journées chômées répondant aux appartenances confessionnelles non-catholiques, musulmane en particulier. Le tollé déclenché sur la toile par cette proposition ne s'est pas fait attendre. Pourtant, le projet de changer des jours fériés était dans l'air du temps depuis bon nombre d'années.
Le 14 février 2015, les députés ont approuvé la proposition de la députée réunionnaise de remplacer dans les départements d'outre-mer cinq jours fériés catholiques par d'autres journées chômées répondant aux appartenances confessionnelles non-catholiques, musulmane en particulier. Le tollé déclenché sur la toile par cette proposition ne s'est pas fait attendre. Pourtant, le projet de changer des jours fériés était dans l'air du temps depuis bon nombre d'années.

La commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République, présidée par Bernard Stasi, créée le 3 juillet 2003 en pleine polémique sur le voile islamique rendait son rapport au président Jacques Chirac  le 11 décembre suivant. Estimant que " la laïcité n’est pas négociable ", le chef de l’Etat avait indiqué attendre de la commission " des propositions concrètes ". " J’en tirerai toutes les conséquence, en ayant recours, s’il le faut, à la loi " avait-il précisé.

La quatrième partie du Rapport Stasi s’intitule "  Affirmer une laïcité ferme qui rassemble " et énonce : La commission considère que le principe de laïcité, fruit de l’histoire et d’un apprentissage centenaire, a permis à la France, terre de diversités culturelles et spirituelles, de parvenir à un équilibre qu’il serait inutile, voire dangereux de vouloir briser. La loi de 1905 doit rester un socle du vivre ensemble en France. La laïcité doit continuer à faire respecter la liberté de conscience et l’égalité de tous et de toutes. C’est pourquoi, l’émergence de nouvelles pratiques religieuses nécessite une application du principe de laïcité renouvelée.

Le paragraphe 4.4, intitulé : " Prendre en considération les fêtes les plus sacrées solennelles des religions les plus importantes représentées " évoque donc, dès 2003, la possibilité de rééquilibrer les jours fériés jusque-là dévolus au seul culte catholique, pour tenir compte de la diversité de la population française. Le texte précise : " il n’est pas question de remettre en cause le calendrier conçu principalement autour des fêtes catholiques (quatre des onze jours fériés, les lundis de Pentecôte et de Pâques ayant, en fait, une origine laïque). Mais il convient de prendre en considération que le paysage spirituel français a changé en un siècle. La République s’honorerait donc en reconnaissant les jours les plus sacrés des deux autres grandes religions monothéistes présentes en France […] Ainsi à l’école, l’ensemble des élèves ne travaillerait pas les jours de Kippour et de l’Aïd el-Kébir. Ces deux jours supplémentaires devraient être compensés. La République marquerait ainsi avec force son respect de la pluralité des options spirituelles et philosophiques et sa volonté que ce respect soit partagé par tous les enfants de France. " Le texte précise ensuite les aménagements qui pourraient être envisagés dans le monde de l’entreprise.

Ce travail de rééquilibrage n’a pas été accepté, le gouvernement risquant d’être taxé de favoritisme à l’égard de la communauté musulmane. Le Rapport Stasi aura comme principal résultat le vote du 15 mars 2004 sur le port de signes religieux. Il n’en demeure pas moins que l’idée du rééquilibrage des jours fériés était lancée… Lorsque Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et des cultes est venu en visite à La Réunion en 2005 à l’invitation de Nassimah Dindar, le Groupe de Dialogue Interreligieux n’a pas manqué d’évoquer devant lui cette idée forte à laquelle musulmans et tamouls n’entendaient pas renoncer. Le ministre avait alors répondu que, personnellement, il n’y était pas opposé, mais n’avait rien promis.

Dix ans plus tard, la question est restée sans réponse, mais les minorités tamoule, musulmane, implantées dans l’île depuis plus d’un siècle, qui ont le sentiment d’avoir contribué à bâtir La Réunion d’aujourd’hui, qui se sentent des Réunionnais à part entière, aimeraient que leurs spécificités soient mises sur un plan d’égalité avec celles de la religion catholique.

Il n’est pas certain que l’amendement d’Ericka Bareigts passe,  même s’il ne concerne que les DOM, dont l’histoire n’est pas celle de la métropole. Le modèle qui prévaut dans l’opinion publique est celui d’une France dans laquelle tous les individus sont régis par les mêmes normes. Beaucoup craignent qu’y apporter ce changement serait ouvrir la porte à la communautarisation de la société ce que la République ne veut pas.

Pourtant, si la République est " indivisible ", elle n’est pas pour autant unitaire. Egalité n’est pas synonyme d’uniformité. En effet, le droit français reconnait des régimes spéciaux, dérogatoires. Dans les départements d’Alsace et de Moselle, les prêtres, pasteurs et rabbins sont, en vertu du régime concordataire depuis 1802, des salariés de l’Etat.  Un enseignement religieux (non obligatoire) est dispensé dans les écoles publiques. En Guyane, c’est un décret royal pris par Charles X en 1828 qui fait rémunérer les prêtres catholiques par le Conseil général. Mayotte dont la population est musulmane à 90 % bénéficie aussi d’un régime dérogatoire.  A La Réunion, il existe des tolérances administratives en matière de pratiques  religieuses qui font partie de " l’exception réunionnaise " et ne font pas pour autant trembler la République sur son socle laïc. Spécificité de ce département français, le 20 décembre, jour anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1848, est un jour férié.

Qu’adviendra t-il de la proposition remise en lumière par la députée socialiste Ericka Bareigts ? Ce sont les politiques qui le diront : voudront-ils ou pas accorder une reconnaissance juridique à la diversité religieuse ?

Certains diront que la mise en place d’un jour férié à l’occasion de l’Aïd ul-fitr, la fin du mois de ramadan ou pour la fête du Sacrifice, quarante jours plus tard, pose problème. En effet, le calendrier islamique est basé sur le calendrier lunaire et non pas sur le calendrier grégorien. Les dates importantes ne sont pas fixées une fois pour toutes, elles varient d’une année à l’autre. Le dernier jour du mois de ramadan a eu lieu le 7 août en 2013, en 2014 le 27 juillet, en 2015, ce sera le 16 ou 17 juillet. C’est la vision du premier croissant de lune (hilal) ou son absence dans le ciel au soir du 29ème jour du mois de chaaban (le 8ème mois de l’année) qui détermine le début du jeûne du mois de ramadan. Si elle est visible, le ramadan commence le lendemain matin, si elle ne l’est pas, le mois de chaaban comprendra un jour de plus et le mois de ramadan commencera le surlendemain. Les musulmans de La Réunion sont très attachés à cette pratique : " on cherche la lune ! " Toute la journée, l’excitation est grande dans les familles et la déception réelle lorsque les nuages ne permettent pas de la voir. Ils ne sont vraisemblablement pas prêts à accepter une date fixée par le calcul astronomique, comme la mosquée de Paris en a émis l’idée il y a quelque temps.

Force est de constater que l’idée de modifier le calendrier en vigueur n’est pas l’apanage de la seule France. C’est une première en Allemagne : la ville de Hambourg, après cinq années de négociations avec des associations musulmanes et alévies, vient de décider que les salariés pourront être absents et que les écoliers auront droit à deux ou trois jours par an pour leurs grandes fêtes religieuses. Ces journées devront être remplacées. Dans le même temps, le maire de New York vient d’ajouter deux jours du calendrier islamique aux jours fériés dans les écoles publiques qui ferment déjà pour plusieurs fêtes juives et chrétiennes. Ainsi, le 24 septembre 2015, les écoles seront fermées pour l’Aïd el-Kébir, la fête du Sacrifice et en 2016, elles le seront aussi pour la fête qui marque la fin du mois de ramadan, l’Aïd el-fitr.

Marie-France Mourregot

   

2 Commentaire(s)

Naïma, Posté
Article très intéressant.
Je confirme notre attachement à "chercher la lune " et donc a respecter les principes islamiques qui je pense posent un problème pour une mesure fixant d avance des jours fériés correspondant à la Ide...
Proposition ne répondant donc pas à la réalité en tous cas, islamique.
Karim, Posté
Intéressant cet article qui montre que ce sujet intéresse également les sociétés européennes et occidentales autre que la France et la Réunion !