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Tribune libre de Paul Hoarau :

L'ancienne prison de Saint-Denis


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Au lendemain des 34emes Journées européennes du patrimoine (16 et 17 septembre 2017), il m'a paru intéressant, utile et urgent, de vous présenter le cas de l'ancienne prison de Saint-Denis.L'ancienne maison d'arrêt de la rue Juliette Dodu, était la plus ancienne prison de France en activité lorsqu'elle a été fermée, en 2008. En raison de son état de délabrement et de son état sanitaire, elle était, aussi, "la honte de la République" (Photo archives - rb/www.ipreunion.com)
Au lendemain des 34emes Journées européennes du patrimoine (16 et 17 septembre 2017), il m'a paru intéressant, utile et urgent, de vous présenter le cas de l'ancienne prison de Saint-Denis.L'ancienne maison d'arrêt de la rue Juliette Dodu, était la plus ancienne prison de France en activité lorsqu'elle a été fermée, en 2008. En raison de son état de délabrement et de son état sanitaire, elle était, aussi, "la honte de la République" (Photo archives - rb/www.ipreunion.com)


Mais son emplacement est un vrai trésor patrimonial historique, architectural et archéologique. L'association "Kartyé lib mémoire patrimoine oczéan Indien" a produit une note de cinq pages retraçant l'histoire de ce site, du XVII° siècle à nos jours : " Nous pouvons avancer des données historiques faisant de la parcelle, un site certain d'archéologie pour la première moitié du XVIII° siècle voire de la fin du XVII° " écrit l'auteur de cette note.

L'histoire commence avec " la concession Dioré " (ancien gouverneur). Cette concession de ville  fait partie intégrante des premiers " carrés " de Saint-Denis, tracés par l'ingénieur Paradis qui avait été chargé du plan des villes de la colonie. Tout le monde connaît ce plan de Saint-Denis (1735) dressé par lui, qui correspond à ce que nous appelons aujourd'hui " l'hyper centre ". Dioré construit, sur la partie sud de son carré, sa maison et des communs. La note de Kartyé lib nous dit que les éléments de ce bâti se trouvent sous le sol de ce qui était le quartier des prévenus de la prison, que les murs d'enceinte de celle-ci peuvent recéler des élévations et des matériaux issus de cette période Dioré. Mais ce dernier n'a pas construit que sa maison sur sa concession. Producteur de café sur ses " habitations " de Sainte-Suzanne, il a aussi construit un magasin pour stocker ses récoltes. Ce magasin, témoin de la période de la Compagnie des Indes, compterait parmi les plus anciens bâtiments des Mascareignes,.

Le carré de la concession Dioré est proche des édifices publics de Saint-Denis et surtout du " carré du Gouvernement ". Le palais du Gouverneur est à quelques centaines de mètres. Il n'est pas étonnant que, les administrations se développant avec " la période royale " (après la Compagnie des Indes), les pouvoirs publics étendent leur domaine foncier pour construire leurs bureaux.

C'est ainsi qu'en 1771, la colonie fait l'acquisition de la partie ouest du carré Dioré, sous le Gouverneur Bellecombe et l'ordonnateur Crémont qui approuvent un projet de constructions nouvelles : la construction d'une nouvelle prison, celle du Conseil du gouvernement (qui sera attribuée, en 1776, au Conseil de la juridiction Royale), et de divers autres bâtiments administratifs : la mairie, les tribunaux et les greffes, comme le bureau du marronnage. Le magasin de Dioré servira à la geôle. Ces nouvelles constructions de 1771-1772, dont certaines subsistent encore aujourd'hui, sont bâties sur les fondations de constructions anciennes arasées ou à partir de leurs murs conservés.

Au XIX° siècle, sous le Premier Empire, le bloc des Noirs sera agrandi. C'est dans ces murs, encore existants aujourd'hui, que les esclaves de la révolte de Saint-Leu ont été incarcérés avant leur jugement et leur exécution. L'association Kartyé lib écrit : " Il s'agit d'un haut-lieu de la mémoire et de la résistance à l'esclavage. C'est le lieu d'incarcération des grands résistants contre le système esclavagiste avant leur peine capitale ou leur déportation au bagne de l'île Sainte-Marie. " De nouvelles constructions, de nouveaux aménagements s'échelonneront sous la Restauration, la monarchie de Juillet, le Second Empire.

Ce site nous permet de suivre, sur le terrain, les évolutions de notre histoire politique, judiciaire et carcérale, de notre histoire administrative, de notre histoire économique (les magasins à café de Dioré) et des premiers pas de l'urbanisme dionysien (les carrés de Paradis). A la lecture de cette " note " sommaire, on ne peut pas s'empêcher de voir dans l'ancienne prison de Saint-Denis, un concentré d'une grande richesse, de la mémoire réunionnaise ; de penser qu'il ne faut absolument pas effacer les traces de cette mémoire qui sont là, dans le sol et dans la pierre.

Il est question d'un projet immobilier sur ce site. La construction de logements peut provoquer un  mouvement favorable. Mais outre le fait qu'il existe sur le territoire de la ville de nombreux autres espaces pour la construction de logements, il semble que l'aménagement de ce site mémoriel soit une nécessité pour une connaissance vive, vivante et concrète de notre Histoire locale et nationale.

Ce site, en effet, illustre aussi, d'une façon remarquable, les évolutions politiques de la France et de ses rapports avec La Réunion, qui n'ont pas été que négatifs. Complété par une exposition iconographique pour conserver un archivage photographique et filmé, nous aurions comme un livre ouvert de cette  Histoire qui est la nôtre. Il y a de quoi réaliser sur ce site, un ensemble architectural et un espace public de très grande qualité. Détruire ce patrimoine serait une forme de mépris de la part de l’État et de la part des responsables locaux pour notre Histoire.

Il est urgent que les politiques locaux et nationaux, les leaders d'opinion et l'opinion elle-même réagissent. Avant l'irréparable : parce que les procédures de démolition sont avancées. Les medias feraient bien d'interroger les responsables politiques et administratifs pour avoir leurs points de vue.

Paul Hoarau

   

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