Tribune libre d'Astrid Puissant, pour Droit de Cité :

Errance animale : à chaque mal, son remède !


Publié / Actualisé
L'actualité récente sur les dégâts causés par des meutes de chiens errants à la Réunion a véhiculé un certain nombre de lieux communs et d'inexactitudes préjudiciables à une analyse objective de la situation et donc des réponses à apporter au problème.
L'actualité récente sur les dégâts causés par des meutes de chiens errants à la Réunion a véhiculé un certain nombre de lieux communs et d'inexactitudes préjudiciables à une analyse objective de la situation et donc des réponses à apporter au problème.

Il est dommage en effet que ce problème récurrent ne soit pris en considération que lorsqu’il arrive à un stade critique ou à celui de danger imminent. Et le phénomène ne date pas d’aujourd’hui. Il aura fallu le décès d’une fillette de 8 ans mordue par un chien divaguant en 1998 pour que l’Etat et les intercommunalités se penchent sur le sujet et lancent, sur fonds publics, le premier Plan de lutte contre l’errance animale à La Réunion.

Périodiquement donc, à la faveur de l’actualité, le sujet revient sur le devant de la scène comme actuellement avec deux attaques sur des élevages apparemment de type familial, et donc souvent peu protégés contre d’éventuels prédateurs, généralement des chiens divagants et non des chiens féraux
comme nous avons pu le lire par ailleurs (cette catégorie de chiens ensauvagés ayant cessé tout commerce avec l’homme a quasiment disparu depuis la fermeture progressive à partir de 2002 dans le cadre du Plan d’élimination des déchets ménagers, des nombreuses décharges à ciel ouvert existant sur l’Ile).

Quelques causes objectives de cette situation :

Les causes sont multiples même si certaines sont plus déterminantes. Voici un inventaire non exhaustif :

- la place de l’animal dans la société réunionnaise reste encore davantage liée à son rôle utilitaire et l’animal est généralement plus livré à lui-même, ce qui contribue à sa divagation ; on remarquera la quasi-inexistence du "chien promené en laisse par son propriétaire".

- l’habitat créole rural traditionnel est souvent non clôturé ce qui constitue un facteur de divagation.

- Le fait de ne pas prendre en compte de manière distincte la divagation d’une part et l’errance d’autre part : il s’agit de deux situations différentes qui demandent une réponse différente.

- S’appuyer sur l’expertise de l’INSEE et intégrer le recencement des chiens de propriétaires dans les enquêtes de recensement de la population aurait sans doute permis d’obtenir des chiffres fiables en lieu et place des estimations qui ne reposent sur rien. Nous avions suggéré à la DAAF de s’appuyer sur le travail des facteurs de l’île qui mieux que personne connaissent les chiens dans les quartiers et les habitations pour y être parfois confrontés et qui vont partout y compris dans les coins les plus retirés de l’ile dans le cadre de leur mission postale. Une proposition qui n’a pas été retenue puisque ce travail a été confié au Lycée Agricole de St-Paul pour la bagatelle de 100 000 €.

- Même si la case individuelle reste l’habitat le plus répandu, il y a depuis plusieurs années des programmes de relogements en immeubles collectifs de nombreuses familles qui vivaient dans de mauvaises conditions ; l’idée d’emmener son chien en appartement lorsque la famille déménage est généralement rejetée et par ailleurs considérée comme malvenue par les bailleurs sociaux (auxquels il nous arrive de faire des rappels à la loi sur cette question). L’absence de coordination entre les bailleurs sociaux, les locataires et les associations conduit chaque année à la multiplication de petites meutes urbaines issues des chiens laissés sur place lors du relogement.

- Bien que le nombre de vétérinaires ait été multiplié par cinq en 20 ans et que le taux de médicalisation soit plus élevé, celui-ci s’est surtout développé dans la population de chiens de races issus de lignées importées, ceci au détriment des chiens issus de croisements de rencontres et qui forment les bataillons de chiens euthanasiés : le royal bourbon de la Réunion, dont le taux de médicalisation reste faible et qui échappe de ce fait à la prévention.

- Un nombre élevé de chiens qui se multiplient de manière anarchique : La Réunion compte 800 000 habitants répartis en 300 000 ménages au sens statistique du terme. La plupart des familles possèdent un chien. Même si les possesseurs d’animaux domestiques ont plus nombreux en milieu rural qu’en milieu urbain, même si une partie de la population ne possède pas de chiens pour une question d’éthique religieuse, le nombre de chiens/habitant à la Réunion (estimation : 250 000 chiens pour 830 000 hab., soit 1 chien pour 3 habitants.) est plus élevé qu’en métropole (7,5 millions de chiens pour 65 millions d’habitants, soit 1 chien pour 9 habitants.).

- La méconnaissance des besoins des animaux en bas âge. Mal nourri, mal soigné, victime de problèmes de peau et de parasitoses diverses, le chiot est alors poussé hors de la cour qu’il souille de ses diarrhées incontrôlables et remplacé illico, au bout de 6 mois généralement, par un nouveau chiot de la nouvelle portée de sa mère toujours non stérilisée.

- Le taux de chômage très élevé et le pourcentage de personnes vivant des minimas sociaux constituent un frein "à la consultation vétérinaire" et à la stérilisation aux frais des propriétaires. Nous regrettons une fois de plus que le budget consacré par les collectivités à la stérilisation reste le parent pauvre du Plan de Lutte contre l’errance même si le préfet a fait débloquer par l’Etat récemment un montant 600 000 € supplémentaires pour la stérilisation à raison de 200 000 € par an pendant trois ans afin d’améliorer le faible taux de stérilisations subventionnées ; un budget qui reste néanmoins très insuffisant et ne permet pas aux 75 % de foyers fiscaux non imposables de bénéficier du programme de stérilisation subventionnée.

A ces causes s'ajoutent :

- le prix des aliments pour animaux qui est en moyenne de plus de 50 % plus élevé que le prix pratiqué en métropole, même si l’écart est moindre dans le cas des marques distributeurs. La marque fabriquée localement depuis 2 ans reste d’un coût encore trop élevé pour bon nombre de Réunionnais et a contribué à renchérissement des marques importées qui ont dans la foulée été taxées d’un tarif d’octroi de mer plus élevé (18 % au lieu de 4 % antérieurement).

- les honoraires vétérinaires qui restent trop élevés pour les actes de base que sont l’identification (on est ainsi passé d’une identification par tatouage sous anesthésie générale à une identification par puce électronique effectuée sans anesthésie mais sans répercuter la baisse liée à la suppression de l’anesthésie) ; pour le moment il n’existe aucun tarif social pour cet acte ou pour la vaccination ou la stérilisation. Seul le dispensaire de la SPA de La Réunion permet aux habitants de la CINOR (St-Denis, Ste-Marie et Ste-Suzanne ) de bénéficier des services du dispensaire.

- Le faible montant des fonds publics consacrés à la stérilisation et aux besoins eu égard aux sommes considérables consacrées chaque année depuis plus de 15 ans aux euthanasies de masse.

- L’absence quasi-générale de campagnes de communication sur le sujet auprès de la population. C’est d’autant plus regrettable que les supports pédagogiques existent dans les CDI des établissements scolaires mais ils ne sont généralement pas exploités car il manque un coordonateur chargé de la question.

A l’origine de cette situation, il y a également des causes beaucoup plus insidieuses, et qu’il
convient de dénoncer parce qu’elles permettent à la situation de perdurer.

- L’absence de collaboration entre les associations : il existe à la Réunion une vingtaine d’ associations de protection animales mais elles n’ont aucune stratégie commune. Malgré les appels répétés de la DAAF sur ce point, malgré la création par trois associations (DROIT DE CITE, AREPA et VIVRE LIBRE) de l’UNAPA-Outremer (UNION NATIONALE DES ASSOCIATIONS DE PROTECTION ANIMALES DES OUTRE-MER) dont l’objet principal est la lutte raisonnée contre l’errance sur la base de statuts-programmes clairs et connus, malgré l’existence du CRAPA et de la plus récente ALLIANCE POUR LES ANIMAUX, les associations respectives ne collaborent pas, et laissent de ce fait le champ libre au GEVEC, le tout-puissant lobby des vétérinaires qui regroupent la quasi-totalité des vétérinaires de l’ILE.

- La main-mise du GEVEC (Groupement d’étude vétérinaire) sur l’ensemble de la chaine du Plan de lutte récemment mis en place et qui s’exerce au détriment du travail des associations empêche la mise en place d’une réponse objective à la problématique de l’errance. Cette prédominance du GEVEC qui s’est installée depuis 1998 à tous les échelons a ainsi conduit à la marginalisation des associations de protection animale, voire leur exclusion de l’élaboration du Plan de Lutte contre l’errance des carnivores domestiques début 2017.

- La mise en application à dater du 1 er janvier 2016 de l’Ordonnance 2015-1243 relative au commerce et à la protection des animaux de compagnie. Ce texte exige en particulier que toute annonce de vente d’un chien ou un chat dans les journaux gratuits ou d’autres supports comportent des éléments obligatoires comme le numéro d’identification de l’animal ou de sa mère, et le numéro siret du vendeur. Ce texte a par ailleurs entrainé un nombre infini d’annonces d’animaux proposés en DONS alors qu’ils étaient en fait proposés à la vente, afin d’échapper à l’obligation de SIRET. Ceci au mépris de la loi car un chien ou un chat doit être identifié par le cédant y compris lorsque l’animal est donné. En effet si les objectifs de ce texte sont louables et étaient attendus par les protecteurs des animaux, sa mise en œuvre sans campagne de communication préalable auprès des habitants a laissé, à La Réunion, des centaines de chiots et châtons sans solution autre que l’euthanasie ou l’abandon.

- L’expatriation ou la délocalisation relativement récente chaque année de plusieurs centaines de chiens vers la métropole dans des conditions parfois douteuses notamment en matière de suivi de ces "rapatriements" masque le problème et n’est autre qu’un cautère sur une jambe de bois sans compter l’image désastreuse de la Réunion véhiculée par cette pratique en Métropole. Nous considérons que la question de l’errance doit être résolue à partir de ses causes et que les adoptions de chiens réunionnais doivent être encadrées, avec notamment l’identification des animaux au nom de l’association locale et non de l’association de destination et ce, jusqu’à l’adoption définitive de l’animal, ce qui permet, en cas de problème à l’arrivée, de garder la main sur sa destinée. De même il nous paraît indispensable d’accompagner chaque adoption en métropole d’un briefing de l’adoptant en raison de l’écart important entre la place occupée à la Réunion et en métropole, dans la famille et dans la société, par l’animal adopté. Enfin, nous demandons que la stérilisation des animaux ainsi expatriés ne soit pas effectuée sur le budget des stérilisations subventionnées.


- Comme pour les requins, le problème qui se pose trouve son origine dans le comportement humain. S’il n’est ni possible ni souhaitable de vider "  l’Indien " de ses requins qui y sont chez eux, il est en revanche possible pour chacun de garder son chien chez soi ou si l’on souhaite lui permettre une vie sociale de chien, de faire preuve d’un minimum de civisme en l’identifiant, en le faisant stériliser et en gérant son temps de sortie quotidienne. Descendre de son véhicule pour refermer le portail derrière soi ou ramasser une crotte de chien dans sa cour n’a jamais tué personne. C’est juste faire preuve d’un peu de civisme indispensable à la vie en société.

Astrid Puissant pour Droit de Cité et l’UNAPA-OUTREMER

   

2 Commentaire(s)

Hibiscus, Posté
Très bon article, bien documenté, avec des prises de position courageuses, des propositions de solution,,qu'on aimerait voir se concrétiser ! Bravo Astrid !
Limousin77, Posté
Je suis un "Zoreille" vivant en métropole avec ma Créole d'Amour, nous avons une chienne Beauceronne de 10 ans cette année, elle vie dans un jardin clôturé et passe ses nuits sur son fauteuil dans le salon ,et l'hiver devant la cheminée.
Tatouée ,vaccinée , toujours promenée en laisse , il n'y a pas de chien errants ,sauf dans certains petits villages de campagne ,mais ils sont tous identifiés et rentre chez eux pour la gamelle et le repos dans leur niche .
Moi qui voulais venir vivre à la Réunion avec ma compagne et mon chien ....tous ça me fait un peu peur, les règlements ,les taxes ,le coup de la vie .........pour un petit retraité ,c'est peu possible
amitiés à vous et bon courage sur votre Île de Paradis