Tribune libre de Jean-Claude Comorassamy, ancien travayer tabisman :

L'usine sucrière de Stella, lieu de mémoire et de souvenirs


Publié / Actualisé
Dans un courrier transmis ce mercredi 13 décembre, Jean-Claude Comorassamy, ancien travailleur de l'usine, nous plonge dans une immersion. "Il y a 40 ans, en 1977, l'usine sucrière de Stella broyait les dernières cannes des planteurs pour un arrêt définitif dont personne n'était informé" écrit-t-il. Nous publions ci-après l'intégralité de son courrier.
Dans un courrier transmis ce mercredi 13 décembre, Jean-Claude Comorassamy, ancien travailleur de l'usine, nous plonge dans une immersion. "Il y a 40 ans, en 1977, l'usine sucrière de Stella broyait les dernières cannes des planteurs pour un arrêt définitif dont personne n'était informé" écrit-t-il. Nous publions ci-après l'intégralité de son courrier.

Personne ne s’attendait à que cette campagne sucrière de l’Usine sucrière de Stella de 1977 s’avérait être la dernière, mais au moins, les quelques années passées dans cette Usine, me laissent encore en mémoire, des souvenirs toujours vivants, quarante ans après sa fermeture. Une façon de rendre hommage à ces travailleurs d’Usine qui se sont battus pour sauvegarder ce site exceptionnel, emblématique de l’histoire de la Réunion et de la commune de St-Leu.

Je m’en souviens comme si c’était hier, de ce jeudi à 3h45 du matin fin décembre 1977, à peine un peu plus d’une semaine avant les fêtes de Noël, la sirène de l’Usine de Stella se mit à siffler cette  nuit là, à plusieurs reprises, avec une certaine intensité, suivie d’une séquence des gongs de la grande cloche,  suspendue dans l’enchevêtrement de poutres en fer à plusieurs croisillons, solidement bétonnés au sol, face à l’Usine. La population des quartiers avoisinants le savait, ce sont des signes habituels, annonçant la fin de la campagne sucrière.

Au cas contraire, c’était l’alerte d’un danger imminent tel qu’un feu aux alentours ou dans un champ de canne… Ce n’était pas le cas, puisque nous, de l’intérieur on regardait ces grosses machines broyant les dernières tiges s’arrêter tour à tour, jusqu’à l’extraction du dernier jus de canne transformé en sirop puis en masse cuite pour devenir quelques heures plus tard le sucre roux de l’Usine sucrière de Stella. Jusqu’à que les bruits des machines qui s’estompaient au fur et à mesure, plongeant les divers quartiers avoisinant dans un profond et grand silence, après 4 mois d’un fonctionnement  interrompu sauf le dimanche ou en cas d’une panne, mais cette année 1977, des pannes majeures ne sont pas survenues.

- Les cannes se faisaient rares -

Comme à l’habitude, la dernière semaine, les cannes à broyer se faisant rares de jour en jour, les propriétaires canniers retardataires se pressaient pour les dernières livraisons, attardés en raison de la pluie de saison. Dans l’ensemble, les planteurs étaient satisfaits voire heureux, d’avoir pu livrer leurs chargements de canne à temps, de plus la quantité de saccharose présente dans la canne était même en augmentation ainsi avec un bien meilleur tonnage à comparer à 1976. Tous les ingrédients pour que planteurs soient payés à bon prix en cette année 1977.

Du côté des "travayers tabisman", de cette nuit de mercredi à jeudi, l’ambiance était dans la plaisanterie à savoir le montant de la " gratification " qu’on allait percevoir en cette fin d’année, parler du voyage à l’Île Maurice qui se dessinait avec le comité d’entreprise. De plus, l’Usine avait bien fonctionné avec plus de tonnages en canne broyés et une augmentation du sucre produite par rapport l’année précédente. Peu de perte résiduelle, pas une même une journée de grève ! Chacun de nous, s’attendaient à recevoir une bonne prime de fin d’année, ce qu’on désignait familièrement "nout p’tit graton".

Moi, je m’en souviens encore de cette dernière nuit à l’Usine, dans le laboratoire où je travaillais, il y avait un petit réchaud et chaque nuit dans des moments " creux "où il y avait moins d’analyses ou des  prélèvements à accomplir, qui servaient à tester la pureté du sucre, la viscosité du jus, la teneur du sucre dans la canne, l’analyse de la bagasse… C’est dans ces moments là, que je pouvais préparer un petit rougail de saucisses et on le mangeait avec du riz…  Mais pour cette dernière nuit, j’avais fait mijoter une bonne soupe chaude que j’avais partagé avec quelques collaborateurs, et surtout, une fois de plus avec mon père Gabriel, lui qui était le "conducteur du moulin" à quelques dizaines de mètres, moi perché un peu plus en hauteur, dans le laboratoire. Des moments privilégiés de partage inoubliables entre un père et un fils.

- Un projet de réhabilitation -

Mais après les congés de fin d’année agrémentés par quelques jours de vacances à l’île sœur. C’est au premier semestre de 1978, que la sentence de mise à mort de l’Usine de Stella a été annoncée et exécutée. Laissant sans voix ses "travayers tabisman", comme autant de traces inoubliables et indélébiles, d’une Usine qui a connu de très belles années d’exploitation et de rentabilité, sacrifiée au nom de la restructuration de l’industrie sucrière.

Après l’arrêt de l’activité de l’Usine, le site ayant été laissé en total abandon sur plusieurs années. Par la suite, des élus du conseil régional de l’époque nourrissaient un vaste  projet de réhabilitation. Finalement, c'est un matin du 26 juillet 1991, un moment fort de l’inauguration que la nouvelle " étoile du matin " va de nouveau se remettre à briller en devenant Musée.

Aujourd’hui, les vestiges des bâtiments, les vieilles machines, les objets inédits, les documents d’archive, les espaces muséographiques, salles d’exposition, les portraits d’anciens travailleurs exposés… permettent aux visiteurs d’associer des images concrètes aux témoignages dispensés par des hôtesses mais aussi par des "audio-guides" disponibles, ou encore avec des rencontres avec ses "travayers tabisman", la mémoire vivante restante pour ce Musée. 40 ans presque jour pour jour, ce travail de mémoire m’est devenu nécessaire pour  valoriser tout un pan de notre histoire, héritage qui ne doit pas sombrer dans l’oubli.

Jean Claude Comorassamy
Ancien travayer tabisman

   

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