Courrier des lecteurs de Brigitte Croisier :

Arranger l'histoire ?


Publié / Actualisé
On est en droit de s'interroger sur les discours circulant ici ou là et qui contestent l'utilisation du terme de colonisation à propos de l'histoire de La Réunion. Le motif qui prétend légitimer le rejet de cette notion est l'absence de peuple autochtone au moment de la prise de possession de l'île Bourbon au nom du roi de France. C'est limiter la signification de la colonisation et réduire son champ de mise en oeuvre historique. C'est du même coup singulariser La Réunion, qu'il s'agit de distinguer en particulier des Caraïbes.
On est en droit de s'interroger sur les discours circulant ici ou là et qui contestent l'utilisation du terme de colonisation à propos de l'histoire de La Réunion. Le motif qui prétend légitimer le rejet de cette notion est l'absence de peuple autochtone au moment de la prise de possession de l'île Bourbon au nom du roi de France. C'est limiter la signification de la colonisation et réduire son champ de mise en oeuvre historique. C'est du même coup singulariser La Réunion, qu'il s'agit de distinguer en particulier des Caraïbes.

Pour quel motif ? Ne parle-t-on pas des "quatre vieilles" colonies, Guyane, Martinique, Guadeloupe et… La Réunion ? Avec Saint-Louis du Sénégal et les cinq comptoirs de l'Inde, elles furent les premières possessions de l'empire colonial français.

On sait qu'à partir du XVIe siècle, les Anglais, les Espagnols, les Français, les Hollandais, les Portugais ont lancé leurs vaisseaux et leurs hommes à la conquête du monde, à la fois vers les Indes occidentales et les Indes orientales. C'est bien dans cette histoire, qui inaugure la mondialisation, qu'une place est donnée progressivement à La Réunion au milieu du XVIIe siècle. Peut-on nier en effet que La Réunion fit partie de la géopolitique conquérante des rois de France et de la Compagnie des Indes orientales, à côté d'îles sans peuplement originaire, comme Maurice, Rodrigues, les Chagos, les Seychelles, et d'îles déjà peuplées, comme Madagascar et les Comores ? Anglais et Français se sont fait la guerre pour s'approprier ces diverses îles, garantir leurs intérêts et défendre les limites de leur empire respectif.

Territoires déjà habités ou inhabités, ils furent conquis militairement ou simplement accaparés pour être exploités au profit de la "métropole", terme qui trouve ici son plein sens de pays colonisateur. Épices, café, cacao, sucre, et bien sûr, or et divers métaux précieux, la production des diverses colonies est déterminée et règlementée par l'État qui possède ces colonies.

Quand un territoire fait défaut, comme Saint-Domingue accédant à l'indépendance en 1804 en tant que République d'Haïti, l'État colonial transfère la production sur un autre territoire : après la crise du café, La Réunion devient alors une île à sucre. D'autant plus que la perte de l'Isle de France, devenant Mauritius et colonie anglaise par le Traité de Paris (814-1815), avait réduit l'approvisionnement de la France en sucre de canne.

Quand le territoire est déjà peuplé, les habitants, après avoir été soumis - ils furent parfois exterminés -, sont contraints de produire ce qui intéresse la puissance coloniale. Quand le territoire est inhabité, le peuplement est organisé pour permettre la production : il s'agit de constituer la force de travail nécessaire au processus de production par" l'importation" de travailleurs soumis pour cela à divers régimes de domination et d'exploitation. C'est bien pour ces raisons économiques, que, longtemps à La Réunion, les hommes ont été recrutés en nombre beaucoup plus important que les femmes, provoquant un déséquilibre démographique.

Il ne semble donc pas que la présence ou l'absence d'un peuple autochtone soit le critère déterminant d'une colonisation, elle en change seulement les modalités de prise et d'occupation. L'objectif de la colonisation, essentiellement économique, vise l'exploitation du territoire colonisé pour les intérêts de la "métropole".

Que des habitants de la colonie en tirent eux-mêmes profit ne remet pas en cause la notion de colonisation, qui est une structuration et un mode de fonctionnement de l'ensemble de la société concernée. Ainsi, en 1815, Charles Desbassyns crée la première sucrerie de l'île… au Chaudron. Ajoutons que la relation commerciale exclusive colonie-métropole se fait aussi en sens inverse : la colonie constitue un marché intéressant pour vendre les produits métropolitains

En fin de compte, récuser l'usage du terme de colonisation appliqué à l'histoire de La Réunion, pourrait précisément être interprété comme un signe d'inachèvement… de la décolonisation mentale chez  les tenants de ce discours.

Brigitte Croisier

   

1 Commentaire(s)

Zoreille sans agressivité incompréhensive, Posté
A quoi sert d'exacerber le racisme dans une île où tout le monde s'entend (s'entendait) bien.