Tribune libre de Didier Derand :

La vérité, monsieur le préfet, juste la vérité...


Publié / Actualisé
Monsieur le Préfet, le 3 mai 2019 j'ai adressé à Madame la Ministre des Outre-Mer un courrier relatif aux derniers développements de ce qu'il est onvenu d'appeler la "crise requin" à l'Ile de la Réunion : l'origine potentielle des attaques de requins - notamment celles survenues dans l'ouest de notre île au cours des années 2011 à 2013 - à travers les rejets de centaines de tonnes de déchets de poisson effectués apparemment par une entreprise locale dans la baie de Saint-Paul.
Monsieur le Préfet, le 3 mai 2019 j'ai adressé à Madame la Ministre des Outre-Mer un courrier relatif aux derniers développements de ce qu'il est onvenu d'appeler la "crise requin" à l'Ile de la Réunion : l'origine potentielle des attaques de requins - notamment celles survenues dans l'ouest de notre île au cours des années 2011 à 2013 - à travers les rejets de centaines de tonnes de déchets de poisson effectués apparemment par une entreprise locale dans la baie de Saint-Paul.

Par courrier du 22 mai 2019, Madame la Ministre m’informait qu’elle avait chargé le Préfet de la Réunion de m’apporter une réponse. A ce jour, je n’en ai reçu aucune. Croyez bien que je le regrette.

Le 16 mai 2019 j’ai adressé à la Direction de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Forêt, un mail à propos de la légalité de ces rejets de déchets de poisson en mer. Mail transmis par la DAAF à la préfecture. Là encore, aucune réponse de votre prédécesseur. Ces faits sont connus de l’Etat français depuis près de quatre mois, suite au témoignage du marin à l’origine des révélations.

Pourtant rien n’a bougé que ce soit au niveau local ou national ; et l’on ne peut que s’étonner du silence de l’Etat - comme de certains médias locaux - dans cette affaire. Pourtant dans ce dossier, des gens sont morts.
D’autres ont été handicapés à vie.
Pourtant des familles ont été détruites.

Des familles ont le droit de savoir POURQUOI leur enfant est mort.
Les réunionnais ont le droit de savoir ce qui s’est réellement passé.
La défense des hauts intérêts d’une industrie locale florissante, pour louable qu’elle soit dans le contexte économique actuel, peut-elle passer avant le droit à la vie, réaffirmé par l’ordonnance du Conseil d’Etat n° 370902 en date du 13 août 2013 (Ministre de l’Intérieur c/ commune de Saint-Leu) ?

Ces faits mettent également en exergue les failles et les paradoxes voire l’absurdité de la politique mise en œuvre par l’Etat français pour la gestion de ce problème, à savoir la destruction systématique des requins tigre et bouledogue dans les eaux réunionnaises alors même que :

1. l’ordonnance du Conseil d’Etat précitée, qui a condamné l’Etat français pour sa gestion de la "crise requin", ne l’a nullement contraint à procéder de la sorte : la tuerie des requins qui se perpétue dans nos eaux n’est absolument pas une obligation légale.

2. les rejets de centaines de tonnes de déchets de poisson dans la baie de Saint-Paul ont très certainement attiré les requins pendant plusieurs années à proximité immédiate des plages et des spots de surf de la côte ouest.

3. les rejets organiques terrestres posent toujours problème. L’étude ECoReCo-Run de l’Université de la Réunion, réalisée de 2015 à 2017, a révélé la présence de….poulets dans 29% des estomacs des requins tigres pêchés. D’après les auteurs, " une aussi grande quantité de poulets, retrouvés régulièrement au cours de l’année, ne semble pas relever d’un apport naturel et normal par les ravines. La présence d’un poulet dans un sachet plastique fermé par un double nœud ou celle d’individus quasiment intacts laisse penser qu’il ne s’agit pas d’animaux morts et emportés par des ravines mais plutôt d’animaux qui seraient utilisés lors de cultes en milieu littoral ".

4. selon la même étude, " parmi les poissons consommés par les deux espèces, une part non négligeable (~15% en nombre et en masse) sont des déchets de pêche et de poissonneries. En particulier la totalité des restes des grands poissons pélagiques (….). Ces déchets pourraient contribuer à fixer les requins tigre, et bouledogue dans une moindre mesure, à proximité des côtes. Les déchets de pêche peuvent être rejetés au minimum à  2,5 milles nautiques au large. Cette distance est faible pour des requins tigre, qui pourraient avoir pris l’habitude de rester à proximité de certains sites fréquemment utilisés par les pêcheurs pour se débarrasser de leurs déchets ".

5. à ce jour les rejets de déchets de poisson continuent impunément, en violation de l’arrêté préfectoral du 18 juillet 2012. Ce qui a conduit votre prédécesseur à émettre le 24 mai….un communiqué de presse à propos des rejets dans le port de Saint-Gilles.

6. l’appâtage quasi-quotidien réalisé par le CRA (Centre de Ressource et d’Appui pour la réduction du risque requin) dans le cadre des opérations de pêche attire les requins près des côtes, au mépris de la sécurité des usagers.

7. la pêche aux requins, baptisée par les autorités du doux nom de "prélèvement", ne fait que détruire un peu plus des espèces dites "accessoires" déjà menacées comme le requin marteau halicorne ou la grande raie guitare. Ainsi, entre le 29 mars 2018 et le 30 mai 2019, pas moins de 27 requins marteaux ont été capturés, dont 9 sont morts et 4 ont été relâchés " fatigués " ! Sur la même période les captures réalisées par le CRA ont été de 21 requins bouledogues (7%), 84 requins tigres (28%), et 194 prises accessoires (65%) dont 38 trouvées mortes (20%) à l'arrivée des pêcheurs. Ce programme de pêche capture en priorité des prises accessoires et des requins tigres.

8. en tant que prédateurs de fin de chaîne, les requins – en particulier le requin tigre, véritable "éboueur des mers" – sont les garants de la bonne santé des populations d’animaux marins, en éliminant les cadavres et les animaux malades et/ou génétiquement faibles. Les détruire, c’est mettre en danger la ressource halieutique et la biodiversité marine (cf. épidémies de fibropapillomatose chez les tortues marines).

9. la destruction des requins a commencé il y a 7 ans sans même que l’état de leurs populations ne soit connu. A partir d’une évaluation de la taille maximale de la population de requins bouledogue, les scientifiques de l’étude CHARC, réalisée de 2012 à 2015, concluent que " le nombre maximal de requins bouledogue à La Réunion est davantage de l'ordre de plusieurs centaines que de plusieurs milliers ". A la date du 30 mai 2019, les statistiques – incomplètes - publiées sur le site info-requin font état de 374 requins tués (141 bouledogues contre 233 tigres). Vu l’appréciation quantitative précédente sur la taille de la population de requins bouledogues dans nos eaux, on pourrait la mettre en danger à plus ou moins long terme en continuant la pêche.

10. l’étude CHARC a montré que les requins tigres vivent préférentiellement au large. Il est donc probable que ce soient les rejets de déchets en tous genres et les appâts du CRA qui les attirent près des côtes (ainsi que la diminution de la ressource en poissons au large). Or une autre étude publiée en 2017 a montré que sur 21 attaques non provoquées ayant eu lieu entre 2000 et 2016, 11 étaient dues à des requins bouledogues, seulement 4 à des requins tigres et 6 n'étaient pas identifiées. Le requin tigre est donc beaucoup moins impliqué dans les attaques que le bouledogue. C’est pourtant lui que l’on tue en priorité ! Cela n’a aucun sens….

11. tant le requin bouledogue que le requin tigre sont inscrits sur la liste rouge de l’UICN avec un statut " quasi menacé d’extinction ", principalement du fait de la surpêche.

Sous des prétextes de sécurité publique dont on voit les limites (accident récent et mortel pour un surfeur), l’élimination de prédateurs indispensables au bon fonctionnement des écosystèmes marins n’est, définitivement, PAS la solution. Détruire des requins au motif que leur présence constitue un danger pour l’homme, alors que dans le même temps on fait tout pour les attirer près des côtes, est absurde. Il faut au contraire en finir avec la tradition du "tout-à-la-mer" à la Réunion ; accélérer l’adoption de systèmes de protection individuelle et collective partout où cela est possible :

- les protections individuelles et le dispositif vigies-requins pour les surfeurs (le sonar de détection est encore en phase de test) ;
- les filets de protection (déjà installés) ou les barrières magnétiques (en phase de test) pour les sites de baignade ouverts sur l’océan... et enfin rétablir un accès à l’océan pour les réunionnais.

L’interdiction de la baignade et des activités nautiques, en vigueur depuis juillet 2013 sur la quasi-totalité du littoral, n’est plus tolérable. Cette réglementation, très restrictive, n’est ni respectée ni même appliquée. Elle est donc parfaitement inutile : c’est avant tout l’expression du Grand Parapluie Administratif.

La solution, pour les zones non protégées et non surveillées, est de retourner à une pratique " aux risques et périls des intéressés " comme le prévoit d’ailleurs l'article L.2213-23 du code général des collectivités territoriales. Cela incitera peut-être certains pratiquants du surf, activité majoritairement concernée par les attaques de requins, à respecter les règles élémentaires de prudence.

Depuis sept ans à la Réunion, plusieurs centaines de requins ont été tués pour être envoyés….à l’équarrissage. Un scandaleux gaspillage de biodiversité. Il n’est nul besoin de continuer à tuer des requins pour protéger le public. On doit au contraire tout faire pour réconcilier l’homme et le requin dans notre île ou au moins développer une meilleure acceptation du risque que cet animal représente.

Monsieur le Préfet, j’ai donc l’honneur de solliciter de votre part :
- l’arrêt de la politique d’extermination des requins tigre et bouledogue menée par l’Etat français à l’Ile de la Réunion depuis 2012,
- le retour, en dehors des zones protégées et surveillées, à des pratiques de baignade et de surf " aux risques et périls des intéressés ",
- la mise en place d’une commission d’enquête sur les faits précités (les rejets de déchets de poisson dans la baie de St-Paul), avec un "porter à connaissance" rendu public sous les meilleurs délais.

Dans l’attente de votre réponse, je vous prie d’agréer Monsieur le Préfet l’expression de mes sentiments respectueux.

Didier DERAND

   

2 Commentaire(s)

Paul Mc Watson, Posté
Cette demande est purement fantaisiste, aucun administration ne pourra l'accepter, il s'agirait alors de procès de "non assistance à personne en danger". Les faits sont là, la Nature a des droits, que nous les Hommes bafouons à tire-larigot. Et il faut les accepter. Quant à l'origine de cette crise requin (je ne dis pas l'explication du "pseudo retour des requins"), nul ne sait vraiment quel en est le mécanisme. Des hypothèses, mais aucune certitude. Ce qui en est une -certitude-, c'est que, malgré les panneaux et drapeaux rouges informant du danger, quelques illuminés fans de cette pratique (magnifique au demeurant) n'ont pas tenu compte des indications, résultat d'observations souvent à grands frais, et sont en quelque sorte allés se jeter dans la gueule des requins. C'est quand même ça le "truc". Je suis désolé pour eux, pour leurs familles, mais ils sont allés à la mort en conscience. Alors on entend de tout, on lit des inepties, on cite des responsables à qui mieux mieux, mais les surfeurs se sont mal conduits, certains prenant le risque d'y rester. Certains prenant le risque que les sauveteurs eux aussi se fassent mordre, ce qui doublement grave, ils se sont finalement moqués de tout ce qui était fait pour les avertir du danger. Certains parents ont laissé leurs gamins en toute connaissance de cause partir pour revenir "les pieds les premiers". Ça, c'est un fait avéré. Maintenant, la réserve marine a bon dos, elle serait la grande coupable, laissez moi rire. Les rejets en deçà des limites admises de résidus de la grande pêcherie n'arrangent rien non plus, les pêcheurs qui nettoient leurs prises directement dans le port attisent l'instinct de ce prédateur sanguinaire dans nos ports (cela s'appelle comment, ça?, de la responsabilité? ) Bref, le grand perdant dans cette histoire c'est cette bête bon dieu, qui est parmi les espèces les plus détruites par l'homme (pour une soupe insipide), capturés, mutilés et relâchés VIVANTS dans la mer, et par millions chaque année. Au fond, moi, je crois que l'homme, est le plus insensé des animaux, je dis bien animaux, et qu'il se moque bien de tout ce qui l'entoure, d'une part, et surtout, même quand il a commis un erreur aussi fatale (une fois de plus j'ai de la compassion pour ceux qui sont décédés ainsi que leurs familles et amis), est juste capable de "gueuler" en direction de l'administration, alors qu'il ne prend jamais la peine de se rendre compte du bonheur qu'il a de pouvoir profiter de tout cela, des dispositions qui sont prises pour assurer sa protection, mais sans en respecter la moindre règle élémentaire. Et dans ce domaine, il n'y aurait que le risque requin, nous pourrions nous réjouir. On parlera une autre fois du risque d'île poubelle, la relation est étroite quand même...
Pierre, Posté
Excellent article. La présence de l'émission nationale cash investigation devrait prochainement venir sur place pour enfin mettre en lumière la maladie administrative de cette belle région qui doit s'ouvrir a l'ensemble de sa population dans les responsabilités propres a chacun. Les prévenus et les preuves devront être probantes ! A vous les studios. Bien à vous monsieur le préfet.