Tribune libre de Bruno Bourgeon :

Les écrans font la guerre au vivant


Publié / Actualisé
Question : y a-t-il plus important que le dérèglement climatique ? La sixième extinction des espèces, inédite sur Terre depuis 65 millions d'années ? Ben non, ballot, le changement climatique, c'est la plus grande des inquiétudes, et de loin.
Question : y a-t-il plus important que le dérèglement climatique ? La sixième extinction des espèces, inédite sur Terre depuis 65 millions d'années ? Ben non, ballot, le changement climatique, c'est la plus grande des inquiétudes, et de loin.

La France s’est engagée à réduire de 40% ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030 (1). Une révolution. Mais devant la lenteur des réactions, alors que des décisions auraient déjà dû être prises, on attend la Saint-Glinglin.

Parlons des écrans. Ce qui oblige à parler des structures qui les animent. Cette vaste infrastructure technique met l’éleveur touareg au même niveau que le geek new-yorkais. L’envoi d’un seul mail avec pièce jointe d’un mégaoctet balance 20 g de CO2 dans l’atmosphère : dérisoire, car l’équivalent de la consommation d’une ampoule de 60 W pendant 25 minutes (2) ? Pas si sûr. Les humains échangent 10 milliards de mails à l’heure. Certes majoritairement sans pièce jointe. Mais la tendance est exponentielle. Je vous laisse faire le calcul.

Comment ça marche ? Il faut beaucoup de jus pour faire marcher ce beau système, on appelle cela les Centres de Données (Data Centers). Eux et les millions de km de câbles, plus la consommation à l’autre bout de la chaîne, celle des ordinateurs eux-mêmes, se partagent cette gabegie.

C’est quoi, un Data Center ? Imaginez un gigantesque local où l’on trouve des serveurs, des ordinateurs géants, des baies de stockage (empilements de disques électroniques), des équipements de télécommunication, des machines surpuissantes à ventiler l’incroyable chaleur produite. Oui, hein, ça consomme un peu. Beaucoup. L’équivalent du dixième de la production électrique d’une centrale thermique (100 MW). Plus la fabrication des bâtiments, des équipements, onduleurs, groupes froids, groupes électrogènes, matériels informatiques…

A eux trois : Data Centers, tuyauteries, ordinateurs, ils engloutissent 10% de l’électricité mondiale ! Et on se rapproche à pas de géant des 20%. Quelques âmes bien nées prétendront que la numérisation mondiale n’est responsable que de 5% des émissions de GES. C’est déjà plus que tout le transport aérien, avec une augmentation annuelle de 7% (non linéaire, bien entendu). Et ne me chantez pas les louanges du smartphone (que j’utilise aussi parcimonieusement que possible dans ma profession), qui contient une quarantaine de terres et métaux rares, contre une vingtaine il y a dix ans : on appelle cela le progrès.

La guerre au vivant a changé de front : celui-ci est à l’intérieur de nous-mêmes. Nos sociétés malades sont dominées par l’aliénation de masse aux objets, et les victoires publicitaires des industriels s’enfilent comme des perles à l’infini. A chacun son truc. La lutte contre le réchauffement climatique passe par la destruction d’objets dont personne ne veut se défaire. Une autre solution ? L’effondrement est là.

Bruno Bourgeon, porte-parole d’AID
D’après Charlie-Hebdo n°1426 du 20/11/2019
 

   

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