Tribune libre de Bruno Bourgeon :

Ineptie du PIB, illusion de la croissance : l'économie se moque de l'environnement


Publié / Actualisé
PIB : produit intérieur brut. Produit comme la somme des biens et des services échangés, ayant un prix sur les Marchés. Intérieur veut dire que l'on ne prend pas en comptes les échanges mondialisés. Brut signifie que l'on calcule plus le revenu que la richesse. (photo AFP)
PIB : produit intérieur brut. Produit comme la somme des biens et des services échangés, ayant un prix sur les Marchés. Intérieur veut dire que l'on ne prend pas en comptes les échanges mondialisés. Brut signifie que l'on calcule plus le revenu que la richesse. (photo AFP)

Avec cette définition, on comprend bien que le PIB ne mesure pas les variables écologiques : le changement climatique, la biodiversité, la qualité des écosystèmes. Ce qui signifie aussi qu’une forte augmentation du PIB ne " verra " pas la dégradation de ces variables. On ne peut réaliser une transition écologique en ne se basant que sur cet indicateur, comme une boussole qui indiquerait le sud. Or on vit dans un siècle où l’on a besoin de prendre en compte ces paramètres. Les mesurer pour les atténuer, prendre de vraies dispositions politiques, engager de vrais changements d’attitude individuels ou de comportements collectifs. Pour préserver la biosphère au lieu de continuer à la détruire, parce qu’elle seule est garante du bien-être humain : ce doit être la référence suprême, puisque elle détermine la qualité du lieu où l’on vit. Au lieu de cela, on se focalise sur un indice qui ne dit rien de ce qui nous intéresse.

Citons l’exemple de l’Australie, victime d’incendies gigantesques en début d’année. L’île-continent brûlerait intégralement qu’elle augmenterait son niveau de PIB et sa croissance. En effet, on ne mesurera pas la perte des écosystèmes, mais les efforts qui seraient nécessaires pour essayer de restaurer ce qui a été perdu : le PIB serait en hausse quand la qualité de vie baisserait : ineptie ! Le PIB est un très mauvais guide pour la transition écologique. La croissance verte est un non-sens.

De plus, la croissance (du PIB) est une illusion, C’est une illusion de la richesse alors que bien souvent elle la détruit. L’exemple frappant est celui des États-Unis : voici le pays dont l’économie est la plus développée au monde, qui a fait le plus de croissance en 2019. Mais dans ce pays, la vraie richesse humaine est en train d’être détruite. En partie du fait de la poursuite complètement folle vers toujours plus de croissance : transferts massifs des pauvres vers les riches, la redistribution à l’envers ; baisse massive des impôts sur les sociétés ; avantages massifs à la finance.

• Dans le même temps, l’espérance de vie recule, le système de santé largement privatisé (l’ObamaCare est déjà tombé dans les oubliettes de l’Histoire), est devenu inefficace.

• Dans le même temps, les écosystèmes sont de plus en plus fragilisés : des millions de personnes sont exposées aux inondations, submersions, sécheresses, dérèglements climatiques.

• Dans le même temps les inégalités explosent avec un taux de pauvreté synonyme de suicides collectifs (des centaines de milliers en 2019).

La croissance est bien une illusion : elle ne fait pas la richesse. C’est la richesse, singulièrement humaine, qui fait la croissance. Elle permet cette mesure superficielle et dépassée au XXI ème siècle.

Augmenter cette mesure, c’est détruire son soubassement. La croissance est appauvrissante. En croyant s’enrichir, on s’appauvrit : illusion ! Ainsi l’économie, au moins orthodoxe, la doxa majoritaire, se désintéresse de l’environnement. Il y au moins deux raisons à cela.

• La première est idéologique : l’économie se veut au-dessus de la biosphère, ou en-dehors, extra- territoriale, faite de systèmes humains, très éloignés des  questions d’air ou d’eau, par exemple, qui sont des systèmes naturels. En un sens, l’économie se veut projet d’émancipation par rapport aux rythmes de la Nature. Le rythme économique n’est pas celui des saisons, le système économique est déconnecté des systèmes naturels. Cependant la réalité montre que ces systèmes naturels rattrapent l’économie. Le système artificiel construit est désormais prisonnier des pressions exercées sur la Nature par la Nature elle-même. L’économie est rattrapée par les crises écologiques. Il y a une logique à tout cela : la finitude de la planète. Pour paraphraser Kenneth Boulding : nous ne sommes plus dans les espaces infinis du cow-boy, mais dans celui limité de l’astronaute. Ou encore : " qui prétend croître indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ".

• La seconde est narcissique : les crises écologiques donnent la primauté aux sciences dures (physique, chimie, biologie) nécessaires à la compréhension des mécanismes thermodynamiques, à l’ampleur d’une crise écologique. Elle donnent également la part belle aux Humanités, à la Philosophie, qui pose la question de la Justice, à l’Histoire, qui pose la question de la Sagesse des systèmes anciens.

L’Économie ne trouve plus sa place dans ce monde-là. Elle cherche une échappatoire, dans l’idée que pour résoudre la crise écologique, il faudrait plus de croissance économique, que pour résoudre la crise de la biodiversité, il faudrait plus d’impérialisme en monétarisant les ressources naturelles (la capitalisation de la Nature). Dit autrement, des remèdes qui ne feraient qu’aggraver le mal. Ainsi l’économie au XXI ème ignore la question écologique au double sens de l’inculture et de l’ignorance.

C’est un défi dans la décennie 2020 que de changer le dogme économique comme système de pensée et système social. Benoît XVI, dans son encyclique " Laudato Si ", nous dit qu’il n’y a qu’une seule crise, et elle est sociale et environnementale. Sartre : " quand on vit la vie, il ne se passe rien. Quand on la raconte, tout change ". L’économie doit changer son récit vers plus de bien-être, de résilience, de soutenabilité.

Bruno Bourgeon, porte-parole d’AID

   

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