Tribune libre de Reynolds Michel :

Parole de Dieu, Écritures saintes, Interprétations dans les religions monothéistes


Publié / Actualisé
La Bible hébraïque, la Bible chrétienne et le Coran, c'est-à-dire les Écritures saintes du judaïsme, du christianisme et de l'islam, se donnent comme Parole de Dieu. Les trois livres se lisent comme Révélation, comme "parole articulée, intelligible, adressée par Dieu à un sujet humain avec lequel il entre en relation à travers cette parole même" (David Banon) ‒ " Fils d'homme, toutes les paroles que je te dis, reçois-les dans ton coeur, écoute de toutes tes oreilles " (Bible, Ezéchiel 3, 10). Dans cette perspective, la Révélation, entendue comme Parole de Dieu, rejoint les croyants, arrive jusqu'à eux, par des instruments humains : par la médiation du langage, par la médiation du discours, puis par la médiation de l'écriture, écriture constituée par la suite comme livre au gré d'un processus complexe qui sanctionne un fait institutionnel.
La Bible hébraïque, la Bible chrétienne et le Coran, c'est-à-dire les Écritures saintes du judaïsme, du christianisme et de l'islam, se donnent comme Parole de Dieu. Les trois livres se lisent comme Révélation, comme "parole articulée, intelligible, adressée par Dieu à un sujet humain avec lequel il entre en relation à travers cette parole même" (David Banon) ‒ " Fils d'homme, toutes les paroles que je te dis, reçois-les dans ton coeur, écoute de toutes tes oreilles " (Bible, Ezéchiel 3, 10). Dans cette perspective, la Révélation, entendue comme Parole de Dieu, rejoint les croyants, arrive jusqu'à eux, par des instruments humains : par la médiation du langage, par la médiation du discours, puis par la médiation de l'écriture, écriture constituée par la suite comme livre au gré d'un processus complexe qui sanctionne un fait institutionnel.

Autrement dit, la Parole de Dieu n’arrive pas aux croyants " chimiquement pure ", elle leur arrive dans des moules culturels ‒ sémite pour la Bible hébraïque, judéo-hellénistique pour le Nouveau testament, arabo-musulman pour le Coran ‒, véhiculant déjà des idées, des principes et des valeurs. La Parole de Dieu se trouve donc toujours prise, capturée dans des paroles humaines. Impossible donc de l’isoler. Pour la rejoindre, pour discerner la Parole qui vient de Dieu à travers les Écritures saintes, il faut nécessairement se livrer à tout un travail d’interprétation, forcément risqué. C’est dire que la Parole de Dieu ne s’identifie pas, ne se confond pas, avec la lettre de l’Écriture ou des Écritures. En clair, La Bible hébraïque, la Bible chrétienne ou le Coran, toutes ces Écritures sont une médiation par laquelle la Parole de Dieu parvient jusqu’à nous. La révélation suppose donc toujours une médiation de l’histoire, une médiation humaine.

Y a-t-il consensus entre les juifs, les chrétiens et les musulmans sur ce point ?

Un rapport différent à leur Écriture Sainte

Pour nos frères et sœurs de confession juive, le judaïsme, leur religion, est certes fondée sur la révélation, mais une révélation qui a pour support un Livre, un Livre ouvert à la lecture et à l’interprétation. En effet, si Dieu s’est révélé dans un Livre, la tâche première de l’humain est dès lors de lire, de commenter, d’interpréter et de transmettre. Et ce, d’autant plus que la révélation, pour le judaïsme, s’est achevée, a pris fin, peu après la destruction du premier Temple de Jérusalem par Nabuchodonosor en 586 avant notre ère. De ce fait, le peuple juif se perçoit moins comme le peuple du livre que comme le peuple de l’interprétation du livre. C’est ce qui fait dire à Armand Abecassis, exégète du judaïsme et écrivain, et à Mar-Alain Ouaknin, rabbin et philosophe, que c’est l’interprétation qui est au centre du judaïsme (Cf. Armand Abécassis, France/Culture, 15/05/2016 ; Marc-Alain Ouaknin, L’invitation au Talmud, Dominos/Flammarion, 2001).

Il convient également de noter que la langue première de la Bible est l’hébreu. Et l’hébreu, comme toutes les langues sémitiques, est une langue consonantique, une langue qui note que les consonnes. Les voyelles s’ajoutent selon une tradition orale. Ce sont donc les consonnes qui constituent le texte révélé. C’est dire que plusieurs lectures du texte biblique s’avèrent possibles, que la lecture de l’Écriture sainte est une " lecture infinie ", une lecture sans fin, comme le dit David Banon, exégète et philosophe juif . Rappelons également qu’il y a dans le judaïsme deux textes fondateurs : la Bible (Torah/Loi, Nebi’him/Prophètes et Ketubim/Ecrits) et un recueil bien plus tardif, le Talmud. Ce dernier se présente comme un commentaire de la Bible : " une prodigieuse rhapsodie de lectures et d’interprétations, toujours formulée au cœur de discussions entre les maîtres, où s’énonce une éthique de la relation à l’autre homme ", écrit Marc-Alain Ouaknin.

Ne pas confondre la Parole de Dieu avec la lettre de l’Écriture

Pour les croyant-e-s de confession chrétienne, en particulier catholiques, la Bible, " les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec leurs parties (73 livres) ont Dieu pour auteur ", nous dit le Concile Vatican II (DEI VERRBUM, n° 11). Et ce, tout en précisant que " pour la rédaction des Livres saints, Dieu a choisi des hommes ; il les a employés en leur laissant l’usage de leurs facultés et de toutes leurs ressources… " (n°11). En outre, le Concile reconnaît dans la Bible différents " genres littéraires " (histoires, mythes, épopées, écrits de sagesse…) que le lecteur doit prendre en compte ainsi que le contexte dans lequel chaque auteur  a écrit, c’est-à-dire " ces façons de sentir, de dire ou de raconter, qui étaient habituelles dans le milieu et à l’époque de l’hagiographe " (D.V. n° 12). Bref, pour les croyant-e-s de confession chrétienne, il n’est pas possible de lire honnêtement la Bible en faisant l’économie d’un constant effort d’interprétation, de préférence à travers les diverses méthodes et approches offertes par l’exégèse biblique.

L’interprétation n’est pas un fait nouveau dans le christianisme. D’ailleurs, ce que les croyants appellent l’Écriture Sainte ou la Bible est déjà une interprétation. Elle est, comme le souligne le théologien Claude Greffré , l’expression interprétative de l’action de Dieu dans l’histoire. Dans la tradition chrétienne, la Révélation est présentée comme  l’Acte de Dieu qui se révèle lui-même par les événements (la Création, l’Exode, l’Alliance, … et l’événement Jésus de Nazareth, la "Parole faite chair") ‒ et les paroles qui l’interprètent. Et qu’on fait les premières communautés chrétiennes sinon relire et interpréter les textes antérieures (l’Ancien Testament) à la lumière de la Mort-Résurrection du Christ, comprise comme plénitude de la révélation chrétienne ? Le passage de l’Evangile selon Saint Luc ne laisse pas entendre autre chose : " Et, commençant par Moise et parcourant tous les prophètes, il leur  interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait " (Luc, 24, 27).

Résumons. Pour les croyant-e-s de confession chrétienne, la Parole de Dieu vient à eux à travers des écrits, des écritures, des mots concrets auxquels elle se plie et s’adapte pour être audible et compréhensible par l’humanité. Elle demande de ce fait à être déchiffrée, étudiée et comprise. (Cf. Message final de la XIIe Assemblée Ordinaire du Synode des évêques, n°5, octobre 2008). L’interprétation, par le biais de diverses méthodes et approches scientifiques, est pour les chrétiens la seule réponse possible à l’interpellation du texte. Cet acquis a été, dans l’Église catholique, le fruit d’un très dur combat et un long chemin semé de répressions et de condamnations.

La nécessaire prise en compte de la dimension historique

Pour nos frères et sœurs musulman-e-s, le Coran (en arable Al Qur’an, "la récitation"), leur Écriture sainte, est le livre de la Révélation, le livre de la Parole de Dieu. Une Révélation descendue directement par fragments sur le Prophète Muhammad par l’intermédiaire d’un messager divin, l’ange Gabriel, selon la tradition islamique. Et elle s’étale sur une période de 22/23 ans et s’exprime en langue arabe. Le Coran est composé de 114 unités appelées des Sourates, elles-mêmes divisés en versets (6 236). Toutes portent un titre pour les distinguer et sont classées, non par ordre chronologique de la révélation, mais par ordre de grandeur décroissante. Un classement humain qui ne facilite pas la compréhension et qui ouvre la voie à des interprétations.

Selon la même tradition islamique, au milieu du VIIe siècle, tout le Coran est déjà là, officialisé par le Calife Uthman, assassiné en 656. D’autre part, les Hadiths ‒  ensemble de "dits" attribués au Prophète et d’informations transmises à son propos par son entourage ‒ nous racontent comment le Coran a été " rassemblé " : récitation de mémoire, fixation par écrit des textes sur des matériaux de fortune (omoplates de chameaux, morceaux de cuir, etc.) en enfin la réunion des éléments épars au temps du règne du troisième Calife, Uthman (644-656). Des opérations humaines qui invitent au regard critique et à l’interprétation. Du reste, le Coran lui-même invite à l’interprétation : " C’est lui qui a fait descendre sur toi le Livre. On y trouve des versets clairs, qui sont la base du Livre et d’autres figuratifs… " (Sourate 3, 7…). Il invite à raisonner, à comprendre et à interpréter.

L’interprétation s’impose pour bien d’autres raisons encore. Comme le Coran n’est pas un texte narratif exposé de manière chronologique, mais plutôt une succession de récits où se mêlent les exhortations morales, les dispositions juridiques, les annonces de la fin des temps, les récits édifiants et ce sans lien apparent, sa lecture s’avère d’une complexité redoutable si on n’arrive pas à retrouver le contexte de chaque sourate pour en éclairer le contenu. S’agissait-il d’un contexte de paix ou de guerre ? Etait-ce au début ou à la fin de la révélation ? Autant de questions qui invitent à l’interprétation et au débat. De fait, le Coran n’a jamais cessé d’être interprété, et ce dès le début. Les premières années de l’islam ont été en effet marquées par de nombreuses controverses et des courants de pensée se sont affrontés  sur le libre arbitre, sur le Coran créé ou incréé et sur bien d’autres thèmes .

C’est finalement le courant conservateur, le courant de la lecture littéraliste (le strict respect de la lettre) du Coran, qui s’est imposé en décrétant, de surcroît, que l’interprétation du Coran était désormais close ‒ ce que l’on appelle " fermeture des portes de l’ijtihâd " (l’effort de réflexion pour interpréter les textes fondateurs de l’islam). Que disent ces docteurs du strict respect de la lettre sur l’esprit ? Le Coran étant la Parole de Dieu, il n’est pas tributaire du temps. La révélation coranique conçue comme la " descente " du livre céleste reposant auprès de Dieu depuis toujours, et dicté à plusieurs reprise à l’Identique, apparaît hors du temps et de l’histoire. Les versets du Coran formulés une fois pour toutes sont à prendre au pied de la lettre. C’est ce courant fondamentaliste de l’a priori littéraliste qui irrigue malheureusement la pensée de nombre de nos frères et sœurs de confession musulmane et source de nombreux blocages . Pour  l’écrivain, poète et peintre  franco-marocain,Tahar Ben Jelloun, c’est " la défaite de la raison face au dogme d’une parole de Dieu de même nature que Dieu lui-même. " (Le Point, 29/10/2013).

Sortir du fondamentalisme

Cette lecture du Coran fondée sur le postulat littéraliste est aujourd’hui rejetée par les auteurs et penseurs musulmans, particulièrement ceux et celles qui ont étudié les sciences humaines et sociales. Il faut, disent-ils/elles, avant tout recadrer les textes sacrés dans le contexte de leur révélation et de leur transmission, et de plus, ne pas sacraliser les textes des premiers penseurs de l’islam. " Les interprétations du Coran qui nous sont parvenues dans les premières exégèses, datant du IIIe siècle de l’Hégire, reflétaient d’abord les préoccupations concrètes des musulmans après le mouvement des conquêtes et la constitution d’un empire. Penser l’islam aujourd’hui consiste donc en priorité à prendre et à faire prendre conscience de ce processus historique, et à le déconstruire ", écrit le professeur Abdelmajid Charfi dans le journal Le Monde (12/10/2007). Ou encore selon le même auteur : " Les premiers musulmans qui avaient en charge de mettre en application ce qu’ils comprenaient de l’islam ne pouvaient le faire que dans le cadre des systèmes cognitifs et sociaux à leur disposition. Leurs solutions étaient dictées par des impératifs qui ne sont plus les nôtres. S’y conformer aujourd’hui revient en définitive à couper le lien entre la religion et la vie ". Une lecture renouvelée du Coran s’impose en vue de redonner à la révélation coranique toute sa vérité et sa vigueur.

Penser le Coran pour retrouver la vérité vivante de la Révélation coranique sous les interprétations qui prétendent la figer une fois pour toutes, c’est, en effet, la tâche qu’incombe à nos frères et sœurs de confession musulmane. Des grands penseurs musulmans  œuvrent dans cette voie depuis quelques décennies et des lectures nouvelles voient le jour et avancées prometteuses.

Résumons nos propos pour conclure. L’Écriture sainte (Bible ou Coran) est, pour les fidèles de confessions juive, chrétienne et musulmane, la Parole de Dieu qui se dit dans et à travers le langage humain. Elle a inextricablement deux dimensions : divine et humaine. Sa dimension humaine, charnelle, fait qu’elle appelle et exige une opération d’interprétation qui se réalise à travers les diverses méthodes et approches offertes par l’exégèse biblique ou coranique. Cette démarche strictement rationnelle de l’analyse interprétative (l’exégèse) ou plus simplement ce recours à la raison dans l’utilisation de l’Écriture, ne relève pas, comme nous pouvons le constater, d’une concession à la culture moderne mais se fonde sur la structure même de la Révélation, c’est-à-dire sur le fait que Dieu s’est révélé aux hommes par des médiations et dans des catégories humaines.

L’opération d’interprétation est inhérente à L’Écriture sainte. Et elle a pour but de se mettre à l’écoute du texte pour comprendre, accueillir, approprier et l’actualiser. Car son sens n’est donné pleinement que si le texte est actualisé dans le vécu des lecteurs qui se l’approprient à partir de leurs situations.
 

Reynolds Michel

1 BANON David, La Révélation : manifestation ou discours ? Un article de la revue Laval théologique et philosophique,  Volume 55, Numéro 2, juin 1999, p. 169–176
2 GEFFRÉ Claude, Esquisse d’une théologie de la révélation, Presses de l’Université Saint-Louis, htt///WWW.openedition.org/6540.

3 BANON David, La Révélation : manifestation ou discours ? Un article de la revue Laval théologique et philosophique,  Volume 55, Numéro 2, juin 1999, p. 169–176
GEFFRÉ Claude, Esquisse d’une théologie de la révélation, Presses de l’Université Saint-Louis, htt///WWW.openedition.org/6540.


 

   

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