Nouvel an tamoul :

La fierté d'une religion reconnue


Publié / Actualisé
Le nouvel an tamoul est devenu un événement incontournable à La Réunion. Chaque année, au milieu du mois d'avril, les membres de la communauté hindoue fêtent cet événement. Pendant une semaine, spectacles, défilés de char et autres feux d'artifices se succèdent dans les différentes communes de l'île. Ce côté festif reflète en réalité l'évolution d'une communauté aujourd'hui décomplexée mais qui demeure parfois stigmatisée.
Le nouvel an tamoul est devenu un événement incontournable à La Réunion. Chaque année, au milieu du mois d'avril, les membres de la communauté hindoue fêtent cet événement. Pendant une semaine, spectacles, défilés de char et autres feux d'artifices se succèdent dans les différentes communes de l'île. Ce côté festif reflète en réalité l'évolution d'une communauté aujourd'hui décomplexée mais qui demeure parfois stigmatisée.
La mémoire collective des " Malbars ", n'oublie pas le passé. C'est le cas de Daniel Singany, prêtre et président de la Chapelle la Misère (Villèle). " Les esclaves indiens ne pouvaient pas pratiquer la religion hindoue en public. Ils se cachaient. Mais s'ils étaient découverts, ils étaient battus ", rappelle-t-il. À l'époque seule la pratique du catholicisme était autorisée. Les esclaves étaient donc obligés de se convertir, même s'ils pratiquaient leur culte en privé.

Avec l'abolition de l'esclavage et l'arrivée des engagés, la pratique de la religion hindoue est devenue un peu plus libre. Des petites chapelles sortent de terre et s'implantent peu à peu dans l'île, notamment près des usines. " L'Etat français obligeait les propriétaires d'usines à construire des chapelles près des manufactures et à financer les cérémonies religieuses ", indique Daniel Singany. Et cette émergence se fait de façon inégale, selon les terres. Ainsi, ce n'est qu'en 1968 que voit le jour la Chapelle la Misère sur le terrain de la famille Villèle à l'initiative de Daniel Singany. " Cette famille refusait de voir une chapelle sur ses terres. Nous avons donc bravé cette interdiction ", se remémore le fondateur.

La pratique de cette religion demeurait néanmoins discrète. " Il était mal vu d'être de religion tamoule. C'était considéré comme de la sorcellerie ", avoue Philippe Gogalsing, trésorier de l'association Siva Soupramanyen (Saint-André). " Quand nous voulions acheter un lopin de terre, il fallait se tourner vers le curé. C'était donc mieux si nos ancêtres étaient des catholiques pratiquants. Nous devions accepter le système ", complète-t-il. Ainsi même si les fidèles hindouistes continuaient de pratiquer leur culte, " nous étions obligés d'aller à l'église, de nous marier à l'église et il n'y avait pas de nouvel an tamoul ", précise Daniel Singany. Cette " obligation " se transforme peu à peu en habitude. Nombreux sont aujourd'hui les Réunionnais d'origine tamoule qui pratiquent à la fois le catholicisme et l'hindouisme.

Ce n'est que dans les années 80 que débute la réelle émancipation de la religion tamoule. Pour Philippe Gogalsing, ce changement doit être mis sur le compte " l'évolution des connaissances ". " La jeunesse va à l'école et ne cache plus sa fierté d'être de religion hindoue ", souligne Daniel Singany. Les événements comme le nouvel an tamoul ou le Dipavali sont des festivités incontournables et reconnues par l'ensemble des Réunionnais. " Il y a aujourd'hui une vraie tolérance à l'égard de notre religion ", se réjouit le trésorier de l'association Siva Soupramanyen.

Cette vision idyllique n'est pas tout à fait partagée par Daniel Singany. " La religion hindoue a pris une nouvelle place dans le paysage local ", reconnaît-il. " Mais il y a encore beaucoup de travail à faire ", relativise-t-il. " Dans la tête de beaucoup de personnes, notre religion reste stigmatisée ", regrette-t-il. La faute, selon le prêtre tamoul, à " une diabolisation de la religion jusqu'au début des années 80 ".

Cette diabolisation, Daniel Singany la met d'abord sur le compte de la société coloniale et post-coloniale. En effet, selon le président de la Chapelle la Misère, " tout le monde parlait à l'époque de religion du diable, ce qui a complexé nos ancêtres ". Conséquence, " ils n'ont pas inculqué à leurs enfants la vraie philosophie de la religion mais plutôt la peur qu'elle faisait naître ". Les " Malbars " de deuxième et de troisième génération ont donc propagé cette idée de " danger " de la religion hindoue, " ce qui lui a valu cette stigmatisation ".

Le représentant religieux dénonce également " l'attitude de beaucoup de prêtres tamouls " qui refusent que des non-pratiquants puissent assister aux cérémonies dans les différents temples de l'île. " Ils sont arriérés, écartés de la société réunionnaise ", s'indigne-t-il. Autre exemple évoqué par Daniel Singany, la marche sur le feu des femmes. " J'ai étudié Mahâbhârata. C'est une femme qui a été la première à marcher sur le feu. Cela sa pratique en Inde et à Maurice. Jusqu'en 1974, c'était interdit aux femmes à La Réunion. Mon épouse fut la première à marcher sur le feu, malgré la colère des autres associations. Aujourd'hui, cette pratique se démocratise malgré la réticence de beaucoup ", se félicite-t-il.

Daniel Singany reconnaît néanmoins que la situation a évolué : "Ça a beaucoup changé depuis 1980, mais ce n'est pas en 20 ou 30 ans que nous parviendrons à bouleverser 2 siècles d'intolérance ". " Nous devons aujourd'hui changer nos mentalités et ouvrir le dialogue avec les Réunionnais ", termine-t-il.

Mounice Najafaly pour
   

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