Iles Eparses :

Les derniers paradis à préserver


Publié / Actualisé
De retour de l'expédition scientifique du Marion Dufresne dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), Pascale Chabanet, biologiste marine à l'Institut de Recherche et Développement (IRD), raconte son expérience. La scientifique a réalisé un travail exploratoire à Europa, Bassas Da India et Juan de Nova, prélude à une étude plus poussée d'inventaire de la vie marine. L'administration des TAAF souhaite mettre en place une aire marine protégée à Europa, après les Glorieuses en 2010. Car les paradis vierges aussi sont en péril.
De retour de l'expédition scientifique du Marion Dufresne dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), Pascale Chabanet, biologiste marine à l'Institut de Recherche et Développement (IRD), raconte son expérience. La scientifique a réalisé un travail exploratoire à Europa, Bassas Da India et Juan de Nova, prélude à une étude plus poussée d'inventaire de la vie marine. L'administration des TAAF souhaite mettre en place une aire marine protégée à Europa, après les Glorieuses en 2010. Car les paradis vierges aussi sont en péril.
* Vous rentrez juste d'une mission scientifique dans les Iles Eparses. Quel était le but de ce projet?

Je suis en charge d'un programme sur la biodiversité marine des récifs coralliens avec un objectif appliqué à la gestion de ces milieux. Une aire marine protégée a été mise en place dans Les Glorieuses en 2010 et il existe un projet pour Europa. Il faut donc faire un plan de gestion adapté aux écosystèmes et récolter des données pour savoir ce qu'il y a sous l'eau à gérer ! Là, nous avons pu passer quelques jours sur chaque île avec, comme but, de mettre en place un système pérenne de suivi du milieu. Nous avons installé sur chaque île quatre stations de surveillance intégrées au réseau mondial de suivi des récifs coralliens, en échantillonnant les coraux et les poissons selon une même méthode appliquée dans le monde entier pour pouvoir estimer globalement l'état de santé des récifs coralliens. Une autre expédition plus longue avec des spécialistes des mollusques, des coraux, crustacés et des algues est prévue à Europa au mois de novembre.

* Pourquoi vouloir créer des réserves marines autours d'îles qui ne sont, a priori, pas menacées par l'homme puisqu'elles ne sont pas habitées et que leur accès est contrôlé?

Les menaces existent quand même. Par exemple, en 2006, les plages de Juan de Nova ont été souillées par un navire qui a dégazé. Nous savons également qu'il y a du pétrole autour de cette île. Cela peut susciter les convoitises. Aux Glorieuses, les gens veulent pêcher et certains le font déjà, même si c'est interdit. Il existe aussi une réflexion sur l'ouverture de ces îles au tourisme. Il s'agirait d'éco-tourisme mais cela reste tout de même une pression qu'il faudra contrôler. Il est important de protéger des petits bijoux de biodiversité contre les menaces à venir pour les transmettre dans le même état aux générations futures. En plus, les îles sont aussi touchées par le changement climatique mais ne connaissent pas la pression directe de l'homme. Scientifiquement parlant, elles constituent un site de référence. A la Réunion, c'est très difficile d'isoler le facteur changement climatique car les pressions sur le récif sont nombreuses.

* Justement, en 2004, vous participiez au tournage du film de Rémy Tézier sur Juan de Nova. Vous y découvriez un récif presque totalement mort suite à l'impact du courant chaud El Nino. Vous y êtes retournée, qu'en est-il aujourd'hui?

En 2004, c'était effectivement un vrai désert avec tout de même une oasis de vie rencontrée à 30 mètres de profondeur. Et aujourd'hui une très bonne nouvelle, l'oasis a reconquis le désert! Le taux de recouvrement est bon, il y a eu une vraie reprise corallienne. C'était émouvant pour moi de retourner sur cette île et de voir la vitalité de ses récifs coralliens aujourd'hui.

* Ces îles sont donc ces petits îlots de biodiversité que l'on décrit?

A Juan de Nova par exemple, nous avons observé beaucoup de requins. C'est l'endroit dans le monde où j'en ai observé le plus. Il y a eu une pèche intensive pour les ailerons de requins à l'échelle mondiale et il devient exceptionnel d'en observer une telle densité aujourd'hui. A la Réunion, je n'en vois jamais sur le récif. On a l'impression qu'il y en a beaucoup parcequ'il y a parfois des attaques mais ça se passe dans des conditions bien particulières avec le plus souvent des requins qui affectionnent les eaux troubles. En fait, il y a très peu de requins de récifs ici. Or, normalement, ce sont des poissons éboueurs essentiels pour l'équilibre de l'écosystème. Il y a d'autres particularités que l'on ne voit plus à la Réunion, la présence de gros poissons sur le récif. A Juan de Nova par exemple, j'ai observé sur une zone de 250 m2, huit mérous qui mesuraient près d'un mètre, ce qui est totalement exceptionnel. A la Réunion, si on en observe un plus de deux mérous par plongée, on est content. En plus, ils sont curieux, ils s'approchent, c'est le signe qu'ils n'ont pas peur. Comme ils ne sont pas péchés, ils ont le temps de grandir et atteignent des tailles importantes. A La Réunion, les mérous reviennent sur le récif avec la mise en place de la réserve marine, mais ils n'atteignent pas encore ni la densité, ni la taille de ceux qu'on observe dans les Iles Eparses où ils ne sont pas pêchés depuis longtemps.

* En tant que scientifique, ce type d'environnement est important pour avoir un système de référence. Quel type de relevé allez vous faire lors de vos prochaines expéditions?

Oui, cela nous permet de voir ce que devrait être un écosystème non soumis à l'influence de l'homme. Nous devrons plonger 15 jours sur chaque île pour connaitre l'état de santé du récif et réaliser un point 0 des ressources halieutiques. Pour cela nous allons évaluer les paramètres de diversité, à savoir quelles espèces sont présentes et où. Nous allons ensuite évaluer la densité des populations, donc le nombre d'individus par espèce. Ensuite, nous allons calculer la biomasse, grâce à des relevés de taille des individus. Dans les Iles Eparses, les individus peuvent arriver à l'âge adulte vu qu'il n'y a pas de pêche et certaines espèces comme les mérous, les gaterins ou les carangues peuvent atteindre de grande taille, ce qui fait exploser la biomasse en poissons de ces îles, et c'est un signe de bonne santé du récif !

* Vous en saurez donc un peu plus sur l'état de santé du récif d'Europa en novembre 2011?

Oui, nous préparons une mission pour évaluer l'état de santé du récif d'Europa, puis nous le ferons pour chaque île. La piraterie nous complique un peu les choses. Les TAAF ne souhaitent plus que nous nous rendions dans ces îles en bateau comme nous pouvions le faire avant. Les missions scientifiques doivent se faire avec un risque zéro, ce qui se comprend aussi. Lors de notre expédition avec le Marion Dufresne, il y avait 10 militaires avec nous. Là, j'essaie de voir comment faire pour rejoindre Europa ou les Glorieuses en avion privé de Madagascar ou d'Afrique du Sud. Avis aux aviateurs...

Propos recueillis par Marine Veith pour
   

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Illustration : Kwa Films

Kwa Films

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