Région ouest - Des dizaines de milliers de poissons retrouvés morts :

Drôle de bouillabaisse dans le lagon...


Publié / Actualisé
Des milliers de poissons qui crèvent au beau milieu du lagon de la réserve marine, comme ils le feraient dans une ferme aquacole industrielle, voilà qui interpelle pour peu que l'on pose les bonnes questions et que l'on suive la trace du "Streptococcus iniae". Enquête sur pièces...
Des milliers de poissons qui crèvent au beau milieu du lagon de la réserve marine, comme ils le feraient dans une ferme aquacole industrielle, voilà qui interpelle pour peu que l'on pose les bonnes questions et que l'on suive la trace du "Streptococcus iniae". Enquête sur pièces...

Le 28 mars 2014, par communiqué, la préfecture de La Réunion produisait "un point de situation" sur le "Phénomène de mortalité de poissons sur les plages de l’ouest…". Or donc, près d'un mois après le début dudit phénomène qu'apprenait-on ? Qu'un "germe bactérien, Streptococcus iniae", était responsable de l'épidémie qui frappait "près de 83 espèces" de poissons. Une non information partielle en ce sens que le streptocoque incriminé avait été identifié dix jours plus tôt, ainsi que le rapportait Océan Prévention Réunion, le 18 mars, sur sa page faceBook, citant une source scientifique et des précédents ces dernières années.

Le communiqué préfectoral faisait en outre état des actions coordonnées de l’agence régionale de santé – Océan Indien (ARS-OI), de la direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DEAL), sans oublier l'agence pour la recherche et la valorisation marines (ARVAM). Une annonce destinée à rassurer, après un mois de doutes et d'interrogations… Suivait un topo intitulé "Quelle origine et quels symptômes du phénomène ?"

S'agissant du premier point, aucune explication, si ce n'est la mention de la bactérie "Streptococcus iniae", complétée de la mention suivante : "Des pathologies similaires sont régulièrement signalées dans le monde tempéré et tropical. Ainsi, des mortalités massives de Siganus canaliculatus sont rapportées à Bahrein en 2011. En octobre 1999, une mortalité massive est signalée dans les récifs coralliens des Barbades, dans les Caraibes…" Références qui relativisent l'évènement, et l'inscrivent dans une apparente banalité naturelle : "Au début des années 2000, puis en 2002, un phénomène de mortalité massive est survenu sur les côtes ouest de La Réunion. Pendant cet épisode, environ 70 espèces de poissons avaient été touchées sur une période de 2 mois et sur divers secteurs. Des espèces inféodées au lagon et en profondeur avaient été concernées. La même bactérie avait été alors identifiée : "Streptococcus iniae".

Conditionnel et euphémisme

Pour clore cliniquement le débat, après description des symptômes de la septicémie qui tue les poissons, une causalité hypothétique est évoquée : "La présence de conditions environnementales " non optimales " pourraient contribuer à l’émergence de ces pathologies morbides, notamment : baisse du taux d'oxygène dans l'eau, niveau élevé en nutriments (azote, phosphore), température élevée…"

L'usage du conditionnel et de l'euphémisme "conditions environnementales non optimales" engage le phénomène sur la pente d'une banalisation achevée par cette conclusion : "Les infections par "Streptococcus iniae" chez l’homme sont rares. Seuls quelques cas ont été recensés dans la littérature internationale…"

Que retenir, superficiellement de tels propos ? Tout bêtement qu'il y a des poissons qui meurent parce qu'ils sont victimes d'une épidémie. Que cela arrive un peu partout dans le monde, et régulièrement à La Réunion aussi. Enfin, ce n'est pas dangereux pour l'homme et c'est peut-être dû à des conditions naturelles malheureuses.

Parallèlement, le 27 mars, la régie responsable du traitement des eaux usées de Saint-Paul dédouanait le fermier, La Créole, produisant des analyses des eaux conformes en sortie de stations d'épuration (celle de l'Ermitage notamment). Lesquelles recoupaient celles de l’ARS qui s'occupe des eaux de baignade. Moralité, il était signifié aux mauvais esprits que les stations d'épuration n'étaient pas en cause.

Une mortalité allant de 5 à 75% des populations

Pour convenablement éclairer notre lanterne à la lumière des connaissances publiquement accessibles, il convient d'apporter quelques informations supplémentaires, au risque de contrarier le message implicite du communiqué préfectoral… En premier lieu, si de telles épidémies à "Streptococcus iniae" affectent des populations de poissons, de-ci, de-là, dans le monde, il apparaît qu'elles interviennent majoritairement dans des milieux très sérieusement perturbés. Or le littoral Ouest, et ses lagons, font partie  du territoire de la Réserve Naturelle Marine de la Réunion. Se pourrait-il que des masses d'eau protégées soient à ce point en mauvais état ?

Si l'on en croit la littérature scientifique, notamment Corrie Brown du Collège de médecine vétérinaire à l'Université de Géorgie (Athens-USA), le "Streptococcus iniae" participe du "risque de maladies émergentes", pour avoir "été associée à des épizooties de méningite chez les poissons d’élevage" au cours des années 80-90.

Domenico Caruso, pour l'IRD, a étudié une telle pathologie, en pisciculture tropicale, sur les élevages de Pangasiidae, à savoir le fameux "panga", un poisson-chat élevé en cages flottantes sur le Mékong. Il constate que les atteintes provoquées par les "Streptococcus spp, en particulier le  S. iniae (…) des pathogènes primaires qui affectent l’élevage d’Oreochromis niloticus et d’autres espèces tropicales" dépendent  et varient selon "la sensibilité de l’espèce et la température de l’eau (…) la concentration en oxygène dissous et en nitrites (…) la densité de poissons en élevage (…)la charge infectieuse…" entre autres paramètres. Moyennant quoi, cette pathologie peut affecter les poissons concernés avec une mortalité allant de 5 à 75% des populations.

A La Réunion, dans le cas qui nous concerne, la mortalité a touché un peu moins d'une centaine d'espèces du lagon. Et il est ici impossible d'invoquer la densité des poissons dans le lagon, lequel, pour être une nurserie, n'est en rien comparable avec un site de pisciculture à production intensive !

Des contrôles simplistes, limités à la qualité des eaux de baignade

Les similitudes sont donc tristement à chercher dans les points communs entre nos lagons et un milieu artificiel d'aquaculture industrielle. La température de l'eau, dans les lagons du littoral Ouest, si elle varie fatalement avec la météo, devrait être naturellement régulée par les apports d'eaux prodigués par la houle, et les courants. Mais le phénomène de comblement des fausses passes (chenaux d’évacuation des platiers récifaux) perturbe le renouvellement des eaux et donc son oxygénation.

Par ailleurs, les ravines, celle de l’Hermitage en particulier, qui reçoit les effluents de la station d'épuration éponyme, longtemps sursaturée, envoient des eaux de mauvaise qualité dans la passe et de fait dans le lagon. Ces eaux chargées notamment des rejets domestiques non traités car non raccordés, des eaux de ruissellement, et des pollutions sauvages, sont lourdes de matières organiques et de sédiments, de nitrate, phosphate et potassium qui ont pour effet de favoriser un phénomène dit d'eutrophisation, synonyme désoxygénation et d'explosion microbienne.

"Parfois ça sent la merde…"

Si tout un chacun, de l'ARS aux fermiers, jure ses grands dieux que la qualité des eaux est bonne, c'est sur la base de contrôles simplistes, limités pour la qualité des eaux de baignade à la seule recherche des germes indicateurs de contaminations d’origines fécales, à savoir Escherichia coli et Entérocoques intestinaux…

Les usagers du lagon, particuliers et professionnels attestent, eux, de pollutions régulières, de plaques de mousses de couleur marron, visibles dans les passes, et fort malodorantes. Le terme le plus communément utilisé étant "parfois ça sent la merde…".

L'état des lieux 2013  du district hydrographique de La Réunion, précise que :"la station de Saint-Leu / Les Avirons rejette ses effluents au lieu-dit "le Kiosque" dans la Ravine Fond de Bagatelle, qui rejoint ensuite la masse d’eau" littorale. Elle ajoute toujours s'agissant de Saint-Leu, que "La station d'épuration du Cimetière, en surcharge et en dysfonctionnement, sera détruite à l’horizon 2015 et remplacée par la nouvelle station d'épuration de Bois de Nèfles…" Ce qui laisse augurer de rejets en rapport avec son état.

La masse des effluents totalement incontrôlés

S'agissant de la station d'épuration de l’Étang Salé, elle  "rejette ses effluents par infiltration au lieu dit "le trou d’eau"; la part d’effluents infiltrés ou rejetés dans le milieu aquatique superficiel de la station d'épuration n’est pas connue et les aquifères côtiers présentent des zones d'échange avec les masses d'eau récifales. Un impact indirect des rejets de la station sur la masse d'eau côtière est donc probable…" Quant à la station d'épuration de l’Ermitage, elle "situe son point de rejet dans la Ravine de l’Ermitage qui rejoint la masse d'eau récifale…"

A ces rejets plus ou moins contrôlés, s'ajoutent la masse des effluents totalement incontrôlés d'origine domestique, "non collectifs", soit plus de 45% de la population réunionnaise en 2012, environ 376 000 personnes et… les pollutions liées aux activités agricoles, engrais, pesticides et industrielles…

Il y a peu, 90% des stations d’épurations réunionnaises étaient saturées, avec pour conséquence de relarguer régulièrement en mer ce qu'elles ne pouvaient traiter, et l’urbanisation s'est doublée de l’endiguement des ravines ainsi privées du pouvoir filtrant des sols naturels, responsable de la production d'eaux présentant des concentrations en matières en suspension (MES) colossales au regard des normes en matière d'effluents contrôlés.

Des signaux d'alarme particulièrement significatifs

Moralité, si tout un tas de contrôle et de plans sont en cours d'élaboration, on ne sait pas exactement ce qu'il en est de la qualité réelle des eaux lagonaires, si ce n'est que les épidémies récurrentes et le piètre état des coraux constituent de signaux d'alarme particulièrement significatifs. Ainsi dans une perspective d'appréciation du risque de non-atteinte des objectifs environnementaux (RNAOE), l'état des lieux 2013 du district hydrographique de La Réunion, en fonction des outils actuellement disponibles,  établit le constat suivant : "toutes masses d’eau confondues, que seule la masse d’eau du volcan (…) est identifiée en " Non Risque " représentant seulement 8 % des masses d’eau. Dans ce contexte, 6 masses d’eau sur 12 sont identifiées comme étant en " Doute " (50%) et 5 en " Risque " soit 42 % des masses  d’eau (…)l’inventaire réalisé dans le cadre du RNAOE intègre l’ensemble des données disponibles sur les milieux marins.

Les résultats obtenus viennent relativiser le constat fait au paragraphe relatif à " l’état des  masses d’eau côtières et récifales " où il est indiqué que 2/3 des masses d’eau marines sont en " bon état ".  Ce constat mettant en exergue un risque, à l’horizon 2021, de dégradation des eaux marines et plus particulièrement des eaux récifales (…) est à prendre très au sérieux…"

www.ipreunion.com

 

   

9 Commentaire(s)

Cyril, Posté
le monsieur "le sage" n'a de sage que son pseudo.
En effet, il est vrai que face à la pollution généralisée de la réunion en général et du lagon en particulier, il est URGENT de verbaliser les gens qui partagent un quignon de pain avec des poissons opportunistes et omnivores..
Il est vrai qu'il est plus aisé de s'en prendre à un gamin qui découvre l'univers marin avec un bout de pain, qu'à touts ces adultes qui polluent à petite échelle (donc sur une immense surface), on risque moins... quel courage!
Misouk, Posté
Plutôt que de se priver de lagon, ne faudrait-il pas pour le sauver faire pression sur les décideurs (stations d'épuration), et regarder où passent nos effluents domestiques, par exemple. Une fosse septique en bon état, rejette une eau chimiquement potable. Pourquoi n'aiderait-on pas les particuliers à s'équiper ainsi ?
Pascal, Posté
Je suis un riverain du lagon de l'Hermitage . Voilà ma facture d'eau pour 2 mois et demi
- consommation .......................................................... 15 m3 TTC 11,O7 €-
-Assainissement ...................................................................... " 28,40 €
(collecte et TRAITEMENT DES EAUX USEES)
COLLECTE / on ne sait pas
TRAITEMENT / aucun , la station de l'Hermitage est saturée et obsolète - le peuplement du secteur est exponentiel. Qui est raccordé , comment est utilisée notre taxe , autant de questions et aucune réponse de cette usine à gaz qu'est LA CREOLE !
Donc on paie pour un service non-rendu et en prime on ne peut plus se baigner dans le lagon
déjà depuis plusieurs années sans craindre d'attraper telle ou telle bactéries. Quel gâchis dans la gestion au communal, régional etc . Que va t-on devenir à l'horizon 1 Million d'habitants ??? Quel héritage pour no s enfants et descendance ? On a beau crier dans tous les sens, on parle à des murs. Merci pour votre excellent article. Je vous encourage à CONTINUER
Un habitante, Posté
Question : Serions-nous tous prêts à ne plus fréquenter le lagon pendant un certain temps, assez de temps pour fiche la paix aux habitants de la mer (ils ne viennent pas nous jeter du pain ni nous faire pipi dessus, eux !) ? Au moins le temps qu'ils puissent se régénérer et être à l'abris de notre invasion ? Serions-nous tous prêts à sacrifier un peu de plaisir pour sauver ce qu'il reste encore de trésor marin ? Je jette ce pavé dans la mare, ou dans le lagon, qui mériterait peut-être qu'on se penche dessus !!
RAS LE BOL, Posté
merci pour un tel article si bien documenté, mais je constate que la réalité est encore pire que le dit article, cela fait plus de 3 ans que l'on interroge sur l'état du lagon, sur sa dégradation visible d'années en années, courrier, articles, rien n'y fait, rien ne change... et les seules réponses sont "les eaux de baignades sont de bonne qualité", bien sur ! dans mes connaissances j'ai du compter cette année (2013 et debut 2014) une bonne quinzaine de cas de staphylocoque... tous attrapés en se baignant à l'ermitage, à st leu ou à l'étang salé. Deux cas de streptocoques sur des personnes qui fréquentent régulièrement l'ermitage ses derniers mois.
Le mois dernier je discutais avec un médecin qui me confiait qu'il n'avait jamais eu autant de cas que depuis un an ...

Voila ca c'est le constat actuel, donc avec ces histoires de requins nous avons perdu la mer, avec ces histoires de pollution nous perdons les lagons... mais les deux ne serait-ils pas liés?

Je peux vous assurer que nous en avons marre, de filmer des égouts qui débordes, des nappes marrons qui flottent, marre de sentir ces odeurs de merde dans l'eau... marre de voir notre littoral et ses eaux totalement dégradées, tout est entrain de mourir et personne (aucune institutions) ne dit rien, silence total, et mm mieux, ils disent que tout va bien !!!!
Pavillon bleu et réserve marine, bref la vitrine veut se faire belle sur le papier, mais dans les faits on est en pleine catastrophe écologique.
On voit bien tous les jours que non, ca ne va pas bien, mais on ne nous écoute pas... certaine personnes la haut s'en foutent royalement et laissent la merde déborder, tanpis pour la population, tanpis pour les enfants qui ne connaitront jamais la mer, tanpis pour le tourisme et l'économie, tanpis pour la nature, tant qu'il y a du pognon...
Bimalt, Posté
ça ne donne pas envie d'aller faire trempette à l'hermitage.......
Le_Sage, Posté
Cette situation est peu étonnante. Il y a de plus en plus d'adeptes pour les baignades au lagon. Pensez vous qu'enfants et adultes se dirigent vers des toilettes publiques quand cela s'avère nécessaire ? Je peux affirmer que ce n'est pas le cas. J'ai vu des personnes sans scrupule ! Je vois de plus en plus de personnes entrer dans le lagon avec du pain à la main puis le déchiqueter pour le donner aux poissons qui affluent de toutes parts. Ces même personnes s'extasient des sauts des poissons ainsi attirés. Quand vous vous permettez d'expliquer à ces personnes que cette nourriture ne convient pas aux poissons car il n'y a jamais eu de boulangerie au fond du lagon vous vous faites insulter. Que va devenir notre île ?
Martine carpentier, Posté
merci pour ces informations car bien que n'habitant pas à l'année je viens tous les 3/4 mois nager dans le lagon! qu'en est il du risque requin? est il possible qu'ils puissent s'y introduire? MERCI
Tous a l'eau, depuis son mobile, Posté
Ooooooooo putain