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La scène pop nigériane explose :

Fela est mort, vive Fela !


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Si Fela Kuti était surnommé le roi de l'afrobeat, Krizbeatz, producteur prodige de 22 ans, s'est auto-proclamé le "roi de l'afrodance", ce style de musique 100% Made in Nigeria qui fait danser des millions d'adeptes à travers l'Afrique et désormais dans le monde entier.
Si Fela Kuti était surnommé le roi de l'afrobeat, Krizbeatz, producteur prodige de 22 ans, s'est auto-proclamé le "roi de l'afrodance", ce style de musique 100% Made in Nigeria qui fait danser des millions d'adeptes à travers l'Afrique et désormais dans le monde entier.

Pour le Nigérian Fela Anikulapo Kuti, décédé il y a 20 ans, la musique était un combat mené parfois au péril de sa vie contre les dictatures militaires corrompues des années 70 et 80. Pour Chris Alvin Sunday, alias Krizbeatz, enfant des années 1990, du capitalisme et de la démocratie, la musique est un jeu.
Sur sa table de mixage, le jeune producteur invente avec assurance des rythmes inspirés de l'afrobeat. "J'ai étudié l'electro-house en Afrique du Sud, mais je suis nigérian, donc l'afrobeat, j'ai grandi avec, ça fait partie de moi", dit-il.
En 2016, Krizbeatz produisait "Pana", tube de l'année sur le continent africain, qui frôle les 53 millions de vues sur YouTube et enregistre 10,5 millions de téléchargements sur la plateforme Spotify.
Dans "Pana", son interprète, Tekno Miles, star de la nouvelle vague à 24 ans, déclare son amour à sa dulcinée, et lui promet de la conduire à l'église... en Porsche.
"Ce qui définit avant tout la musique nigériane, c'est le 'beat' (le rythme)", lâche le producteur en agrippant sa guitare électrique pour enregistrer quelques notes. "T'es obligé de danser, d'avoir le sourire. Tu danses avant d'écouter les paroles."


- "Société malade" -


Le pauvre Fela Kuti, auquel le Nigeria rend hommage cette semaine à l'occasion des 20 ans de sa mort, se retournerait dans sa tombe s'il entendait la nouvelle génération invoquer son héritage en célébrant Versace, Gucci, les Porsche Cayenne et le champagne Moët et Chandon.
"Ils parlent trop de la féminité, de la sensualité des femmes", s'emporte Abdul Okwechime, organisateur de la Felabration, une semaine de concerts et d'événements qui a lieu chaque année autour de la date anniversaire de la naissance de Fela Kuti, le 15 octobre.
"Nous avons perdu la musique contestataire. La musique, ça sert à réveiller les esprits, à nous rappeler que notre société est malade. Maintenant, ils parlent de fesses, de seins... ils ne parlent que de ça!", regrette Abdul, guidant les visiteurs à travers la célèbre Kalakuta Republik de Lagos, maison où Fela Kuti vivait avec ses 27 femmes et son groupe.
Pourtant, la légende de la musique africaine des années 1970-1980 revient à la mode. Wizkid, 27 ans, a même ouvert son concert historique au Royal Albert Hall de Londres fin septembre sur la célèbre 'Lady' du grand Fela (1972).


- The 79th Element -


L'héritage de Fela Kuti est multiple.
Dans le studio Born Winners Empire ('l'Empire de ceux qui sont nés gagnants') de Lekki, le quartier branché de Lagos, Adekunle Gold enregistre son deuxième album en tenue traditionnelle, entouré de son groupe The 79th Element (du numéro atomique de l'or).
"Bienvenue sur notre terrain de jeu!", lance-t-il.
Le chanteur a créé un nouveau style musical, inspiré de l'afropop nigériane actuelle, de la musicalité indienne et du highlife ghanéen, dans lequel les percussions et les chants ont leur place sur scène - comme le faisait Fela en son temps.
Sans cela, "j'ai l'impression qu'il me manque quelque chose", dit Adekunle. "Fela n'est plus, mais il est toujours avec nous, c'est une légende."
Même s'il reconnaît qu'aujourd'hui "avec internet et les réseaux sociaux, il y a une vraie liberté d'expression", et que les artistes ne risqueraient sans doute pas la prison comme ce fut le cas de Fela, Adekunle Gold a construit lui aussi sa notoriété sur ses chansons d'amour.
Pour Banning Eyre, éminent spécialiste de la musique africaine, la nouvelle scène nigériane veut "donner de l'espoir". Mode, luxe, et surtout argent.... Tekno n'hésite d'ailleurs pas à poser devant la toute dernière Bentley pour ses 2 millions d'abonnés Instagram.
Ces jeunes artistes nigérians, devenus ambassadeurs de marques, participent à "un nouveau modèle économique" créé par l'industrie musicale du pays, relève M. Banning: ils gagnent de l'argent grâce à des sponsors (qui exposent marques d'alcool ou de voitures, ndlr) dans leurs clips ou lors de concerts événements privés".


- Costume de velours -


Les contenus sont légers, loin de l'engagement social et politique d'un Fela Kuti, poursuit M. Banning, fondateur de la radio en ligne AfroPop Worldwide. "Ils ne vont pas se mettre à dos le système qui les nourrit", souligne-t-il.
De son côté, le public adhère à cet idéal de luxe. "Les jeunes Africains ne connaissent que trop bien les problèmes, c'est leur lot quotidien. Ce n'est pas ce qu'ils ont envie d'entendre quand ils sortent ou qu'ils allument la radio", explique le musicologue.
Parmi les artistes du concert de l'Indépendance, le 1er octobre dans un hôtel de luxe de Lagos, Tekno a toutefois détonné: ce jeune trublion en costume de velours et aux bras recouverts de tatouages a dénoncé avec sa chanson "Rara" les coupures incessantes d'électricité et la corruption des élites.
A ses pieds, des centaines de fans reprenaient en choeur le refrain, assis à des tables dorées à 100.000 nairas la place (235 euros): "Le pays est rempli d'hommes cupides qui volent l'argent. Investissez votre argent pour faire de ce pays un meilleur endroit !"
Entre deux coupes de champagne, le public était conquis. Il n'avait sans doute pas écouté les paroles.

Par Sophie BOUILLON - © 2017 AFP

   

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