Jihadisme :

Après l'idéalisation du "califat", la lente introspection de l'aînée des frères Clain


Publié / Actualisé
"J'ai mis des oeillères": jugée à Paris pour avoir tenté de rejoindre en Syrie ses frères cadets devenus les voix françaises du groupe État islamique, Anne Diana Clain a affiché mardi un regard critique sur sa famille et son idéalisation, qu'elle dit révolue, pour l'organisation jihadiste.
"J'ai mis des oeillères": jugée à Paris pour avoir tenté de rejoindre en Syrie ses frères cadets devenus les voix françaises du groupe État islamique, Anne Diana Clain a affiché mardi un regard critique sur sa famille et son idéalisation, qu'elle dit révolue, pour l'organisation jihadiste.

Ce n'est pas le procès des frères Clain, Fabien et Jean-Michel, mais leur parcours au sein de l'Etat islamique (EI), dont ils furent les propagandistes francophones entre 2015 et leur mort dans des frappes en février 2019, est au coeur des débats.

Dans le box du tribunal correctionnel, leur soeur aînée Anne Diana et son mari Mohamed Amri, jugés pour avoir tenté sans succès de les rejoindre en Syrie avec quatre enfants entre 2015 et 2016, livrent deux récits divergents.

A cette époque, toute la famille Clain, sauf Anne Diana, vivait déjà dans le "califat" de l'EI en Syrie: sa mère, ses frères, sa demi-soeur, ses filles aînées, avec conjoints et enfants.

Quand Mohamed Amri assure, devant un tribunal dubitatif, qu'il ne s'agissait que de rendre visite à sa famille, Anne Diana Clain reconnaît avoir voulu partir pour retrouver les siens et vivre sa religion dans une "utopie" islamiste.

"Je savais qu'il y avait la guerre, mais loin", explique cette femme de 44 ans à l'abondante chevelure blond vénitien, déscolarisée à 15 ans après être devenue mère. "Pour moi, c'était un pays comme la France. Je pense que c'était naïf de ma part mais j'ai mis des oeillères".

"Je voulais aller là-bas sans regarder le mal", développe celle qui soutenait alors la charia et vivait des allocations familiales. "Pour moi, le mal ne venait pas de l'Etat islamique. J'enjolivais le truc".

Pour éclairer ce long périple avorté en Turquie, le tribunal s'est plongé dans la genèse de la radicalisation du clan Clain, une famille catholique originaire de la Réunion.

A la fin des années 1990, "en pleine recherche spirituelle", Fabien, Jean-Michel et leur soeur aînée Anne Diana, qui n'ont quasiment pas connu leur père, s'étaient tournés vers Mohamed Amri, un proche ami de la famille.

- "Confiance aveugle" -

Le Tunisien de 58 ans à la petite barbe grise nie avoir été "à l'origine" de la conversion des Clain mais convient avoir joué un rôle. Il assure être étranger à leur radicalisation: "Je suis contre le jihadisme".

Les frères Clain se radicalisent pourtant, fréquentent l'"émir" d'Artigat (Ariège) Olivier Corel, partent "étudier" en Egypte... En 2010, Fabien Clain est condamné à quatre ans de prison ferme pour son rôle central dans une filière d'acheminement de combattants vers l'Irak.

Anne Diana Clain, mariée en 2001 à Mohamed Amri, décrit aujourd'hui avec "regrets" comment ses frères ont trouvé des époux religieux à ses propres filles, sans qu'elle voie à l'époque le problème.

Elle décrit les "mensonges" de Fabien qui lui aurait tu les raisons de sa condamnation et longtemps caché son projet d'emmener sa fille Fanny en Syrie. Et cet appel téléphonique de Jean-Michel "pour dire que le pays est trop bien, qu'il faut venir". "Ils ont enjolivé l'Etat islamique", "j'avais une confiance aveugle", dit-elle.

Quant aux chants ultra-violents enregistrés par ses frères, que même ses enfants écoutaient, "ma rigueur religieuse m'empêchait d'avoir un raisonnement normal", assure-t-elle aujourd'hui.

La présidente Isabelle Prévost-Desprez corrige: "Ca n'a rien à voir avec la rigueur religieuse, on parle de l'Etat islamique qui veut tuer tout le monde..."

Lorsque ses frères revendiquent les attentats du 13 novembre 2015 au nom de l'EI, Anne Diana Clain est bloquée en Bulgarie, sur la route de la Syrie. "J'ai été étonnée", affirme-t-elle, "il a fallu que j'arrive en prison pour me rendre compte" que c'était l'oeuvre de l'EI.

La présidente considère qu'elle savait, en partant vers la Syrie, que l'EI commettait des exactions. Le 13-Novembre, à l'époque, "pour moi, c'étaient de jeunes petits cons qui avaient fait ça", dit Anne Diana Clain. Elle décrit désormais les auteurs du massacre comme "d'ignobles individus".

En fin d'audience, elle décrit même une "idéologie fanatique" en soulignant "le travail" qu'il lui a fallu pour en parler ainsi. Le procès se poursuit jusqu'à mercredi.

 AFP

   

1 Commentaire(s)

Strop, Posté
"Je savais qu'il y avait la guerre, mais loin", explique cette femme de 44 ans à l'abondante chevelure blond vénitien, déscolarisée à 15 ans après être devenue mère. "Pour moi, c'était un pays comme la France. Je pense que c'était naïf de ma part mais j'ai mis des oeillères".
Naïf... c'est la chose la plus gentille qu'on puisse dire... ou penser...