Mayotte - Les dessous de l'affaire Roukia :

Les drôles de méthodes de la gendarmerie...


Publié / Actualisé
A Mayotte, après l'overdose en janvier 2011 de Roukia, une jeune femme de 18 ans, les aveux de ceux que l'on appelle les "indics" ont entrainé des mises en examen parmi les forces de l'ordre pour trafic de stupéfiants. L'affaire a révélé les méthodes pour le moins étonnantes des membres du GIR (groupe d'intervention régional), qui ont conduit à la mort de Roukia... (Extrait du procès verbal d'audition du gendarme qui a remis la drogue en circulation)
A Mayotte, après l'overdose en janvier 2011 de Roukia, une jeune femme de 18 ans, les aveux de ceux que l'on appelle les "indics" ont entrainé des mises en examen parmi les forces de l'ordre pour trafic de stupéfiants. L'affaire a révélé les méthodes pour le moins étonnantes des membres du GIR (groupe d'intervention régional), qui ont conduit à la mort de Roukia... (Extrait du procès verbal d'audition du gendarme qui a remis la drogue en circulation)

Si l'enquête sur la mort de Roukia s'était d'abord orientée vers la thèse du meurtre, il apparaîtra finalement après autopsie que le décès de la jeune femme est "vraisemblablement lié à une overdose d'héroïne", peut-on lire dans le procès-verbal d'investigations de l'inspection générale de la gendarmerie nationale, qu'Imaz Press Réunion s'est procuré (extrait ci-dessous du procès verbal d'audition) :

 

Le petit ami de Roukia au moment des faits avouera l’avoir retrouvée morte à côté de lui le 13 janvier 2011. Il reconnaîtra l’avoir transportée et abandonnée sur la plage de Trévani au nord-est de Mamoudzou, chef-lieu de Mayotte. Il reconnaîtra également avoir consommé de la cocaïne ou de l’héroïne avec elle le 12 janvier 2011 au soir.

Au juge d'instruction qui l’a mis en examen pour "homicide involontaire", il donne rapidement le nom de ses fournisseurs, deux Comoriens en situation irrégulière qui – comme le juge l’apprendra lors de leur audition – sont des "tontons", autrement appelés des "indics", auprès du GIR.

Il ressortira des investigations menées par le juge d'instruction Hakim Karki qu'au moins deux gendarmes du GIR (groupement d'intervention régional) pourraient  être impliqués dans un trafic de stupéfiants. Lorsqu'ils sont entendus par le magistrat, les "indics" du GIR affirment que ces gendarmes et leur supérieur hiérarchique commandant le GIR les ont régulièrement encouragés au cours des derniers mois à introduire de la drogue et notamment de la drogue dure à Mayotte.

Selon ces "tontons", les gendarmes leur demandaient d'inciter les dealers de drogue à Anjouan à importer de la drogue à Mayotte à bord des kwassas kwassas, ces barques transportant les clandestins entre Anjouan et Mayotte. En résumé, les "tontons" affirment que les gendarmes ont monté des "coups d'achat" portant parfois sur plusieurs kilos de drogue. 

Selon le code procédure pénal français, les coups d'achats sont autorisés mais doivent être strictement encadrés par le parquet, comme le souligne le procureur Philippe Faisandier : "Il existe un dispositif légal prévu par les lois dites Perben, qui permet de faire des opérations d’infiltration, de surveillance. Ça se fait beaucoup dans le grand banditisme et sous le contrôle des magistrats".

Dans l’affaire Roukia, le "tonton" désigné par le petit ami de la victime comme étant celui qui lui a vendu la drogue, affirme que la came lui a été remise par un gendarme du GIR. Il assure qu'à la demande de ce gendarme, le 2 décembre 2010, il a accepté deux grammes d'héroïne de la part d'un dealer anjouanais, qui était sous le coup d'un mandat d'arrêt pour avoir fait entrer 4,5 kg d'héroïne à Mayotte en 2008.

Toujours en date du 2 décembre 2010, le "tonton" remet la drogue au gendarme (extrait ci-dessous du procès verbal d'audition) :

Le gendarme fait analyser "la marchandise" par un policier membre du GIR. Lequel indiquera qu'il s'agit d'une came de mauvaise qualité (extrait ci-dessous du procès verbal d'audition) :

 

 

Aucun acte de procédure judiciaire n'est établi pour cette remise et cette analyse. Après le test, le gendarme reprend la drogue, la met dans une enveloppe et laisse le tout trainer sur son bureau… sans autre forme de procès, ou de procédure...

Une dizaine de jours plus tard, à la demande instante du "tonton" qui veut récupérer la marchandise, le gendarme détenteur demande à l'un de ses collègues de donner la drogue en question à l’indic en question, en présence d'un autre "tonton", toujours sans qu'aucun acte de procédure judiciaire ne soit établi et sans même en avertir le parquet (extrait ci-dessous du procès verbal d'audition)

Le "tonton" gardera la drogue pendant plusieurs jours. Il finira par la vendre au petit ami de Roukia pour 100 euros le 12 janvier 2011. La suite, on la connaît : la jeune fille en consomme et meurt dans la nuit de 12 au 13 janvier 2011.

Début mai 2011, à la suite des déclarations des "tontons", les deux gendarmes et le policier impliqués sont mis en garde à vue et ensuite en examen. Leurs lignes téléphoniques sont placées sur écoute. Pendant leurs auditions, ils reconnaissent les faits, en l'occurrence avoir remis en circulation entre 1 et 2 grammes de drogue. Ces aveux seront confirmés par le procureur général.

"En août 2011, le procureur général de la cour d’appel à La Réunion nous confie en direct sur la radio à Mayotte que les membres du GIR avouent avoir remis en circulation de la drogue dure à Mayotte, soit 1,5 gramme de cocaïne. Ce qui est passible de 10 ans de prison avec circonstances aggravantes", commente Samuel Boscher, rédacteur en chef du journal France Mayotte.

Les déclarations contenues dans les procès-verbaux d'audition dans le dossier d'instruction qu'ipreunion.com a consulté, sont pour étonnantes. "Oui j'ai eu la drogue en main, oui je l'ai laissé sur mon bureau, oui j'ai demandé à un camarade de la redonner à mon informateur" reconnaît le gendarme principalement mis en cause avec une naïveté et une candeur insoupçonnées à son niveau de fonction et de grade. "Je n'aurais pas dû faire comme ça" accepte-t-il toutefois d'avouer...

Le second gendarme, celui qui a redonné la drogue au "tonton", reconnaît son geste mais jure qu'il "ignorait complètement ce qu’il y avait dans cette enveloppe marron opaque". "Mon camarade m'a dit ‘il (l'informateur – ndlr) m'emmerde’. Prends l'enveloppe sur mon bureau, donne-lui et dis-lui qu'il arrête de m'emmerder. C'est ce que j'ai fais sans me poser de question", raconte ce gendarme doté d'un étonnant manque de curiosité (extrait ci-dessous du procès verbal d'audition)

 

Toujours devant le magistrat instructeur, le policier qui a analysé la drogue avoue : "lorsqu'il (le gendarme) m'a dit d'analyser le produit, j'ai demandé s'il fallait ouvrir une procédure, il m'a dit non, que tout était officieux. Je ne me suis pas posé de question".... Ou lorsqu'il paraît établi que l'on est décidemment ni curieux, ni procédurier au GIR alors en place...

La direction de la gendarmerie va faire bloc et tout tenter pour que les gendarmes et le policier mis en cause ne soient pas inquiétés plus que cela (l'officier supérieur commandant toutes les gendarmeries d'outre-mer enverra deux mails au magistrat instructeur, le premier pour lui demander de ne pas auditionner les gendarmes, le second pour lui demander de retarder leurs interrogatoires) ou du moins pour que l'affaire ne soit pas jugée à Mayotte. A noter que quelques mois plus tard cet officier supérieur sera retiré de son poste de commandement de l'outre-mer.

"C’est un dossier désormais assez complexe. Nous avons des agents de la force publique, notamment des militaires de gendarmerie ou de la police nationale, mis fortement en cause. Ils se défendent avec une vigueur certaine, par la multiplication des voies de recours, la saisine du conseil de la cour de cassation. Jamais un dossier n’avait autant pris les tripes que celui-ci", explique Maître Kamardine, avocat de la famille de Roukia.

A la grande satisfaction de la famille de Roukia et de l'opinion publique à Mayotte, la cour de cassation décide de ne pas dépayser l'affaire vers la juridiction de La Réunion. Le dossier continuera d'être instruit à Mayotte et sera jugé à Mayotte.

Autant d'efforts de la part de la gendarmerie pour "noyer la procédure" selon l'expression d'un avocat, attirera forcément l'attention, si ce n'est la suspicion, de la presse et de la population. Il est question de gendarmes ripoux, amateurs de pratiques douteuses. Et au centre de tout cela, une jeune fille de 18 ans a perdu la vie....

Enquête à Mayotte www.ipreunion.com

   

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