Une émission à la limite du soutenable :

"Opération renaissance" : quand l'obésité devient source de divertissement


Publié / Actualisé
La nouvelle émission phare de M6, "Opération renaissance" lancée depuis le 11 janvier 2021 en Métropole et diffusée depuis le 26 janvier à La Réunion est problématique à plus d'un titre. èlle fait particulièrement écho à La Réunion où l'obésité reste un véritable problème sociétal (Photo d'illustration rb/www.ipreunion.com)
La nouvelle émission phare de M6, "Opération renaissance" lancée depuis le 11 janvier 2021 en Métropole et diffusée depuis le 26 janvier à La Réunion est problématique à plus d'un titre. èlle fait particulièrement écho à La Réunion où l'obésité reste un véritable problème sociétal (Photo d'illustration rb/www.ipreunion.com)

Voilà quelques semaines qu'"Opération renaissance" est diffusée sur M6. Après les polémiques pré-diffusion, quatre épisodes plus loin, l'émission ne fait toujours pas l'unanimité, loin de là. Depuis son annonce, elle est qualifiée de discriminante et grossophobe par ses détracteurs.

Le concept est simple. Dix personnes (dont neuf femmes) en situation d'obésité vont subir une chirurgie bariatrique, qui consiste à réduire la taille de son estomac. L'émission, animée par Karine Le Marchand et Cristina Cordula, suit le parcours de ces personnes qui souhaitent perdre du poids et l'accompagnement physique et psychologique qui suit leur transformation.

- "Repoussant, répugnant, immonde" -

A peine diffusée, l'émission a provoqué un véritable tollé sur la toile, associations anti-grossophobie en tête. Jusqu'à entraîner des audiences relativement décevantes, le bad buzz ayant peut-être dissuadé plus d'un téléspectateur de regarder l'émission.

Il faut dire que dès le premier épisode, le ton est donné : "ces personnes étaient obèses morbides et découvrent le bonheur de vivre en bonne santé". Tous les ingrédients du pathos y sont : musique au violon, ralentis et plans serrés sur "les rires et les larmes" (dixit la voix off) des candidat.e.s et de leurs proches.

Le message ne passe pas. Le raccourci "mince = bonne santé" et la sensation que les kilos en trop ne collent pas avec le principe de beauté sont omniprésents. Les termes employés par les candidates des premiers épisodes – dans un climat, ne l'oublions pas, toujours scénarisé – sont forts : "c'est repoussant, c'est répugnant" dit l'une d'entre elle en se regardant dans le miroir. "C'est immonde, je voudrais pouvoir m'enlever des morceaux partout" dit une autre.

Ces propos sont prononcés par les candidates au moment de scruter leur reflet, habillées seulement de sous-vêtements, et sous l'œil inquisiteur de Cristina Cordula, ex-mannequin et devenue "experte" de la mode. Des scènes à la limite du soutenable. "Il va falloir que tu commences à t'aimer, sinon tu vas commencer à manger et à grossir" explique-t-elle à l'une des candidates. Propos inflexibles devant les larmes d'une personne qui explique qu'elle ne se "supporte pas" avec ses kilos en trop.

La star n'en est pas à son premier coup d'essai et dans l'émission qui l'a révélée (Les Reines du shopping) ses propos grossophobes avaient déjà été épinglés plus d'une fois, choquée devant des candidates essayant des tenues trop moulantes. Car c'est bien connu, lorsque l'on est une personne grosse, il faut dissimuler son corps.

- "Femme épanouie" -

C'est d'ailleurs le message entretenu dans "Opération renaissance". Comme l'indique son nom, l'émission sous-entend que l'on renaît lorsque l'on perd du poids. Pas uniquement parce que ces candidat.e.s ont du mal à s'accepter (après tout perdre du poids parce qu'on le souhaite n'a rien de problématique) mais parce que l'image même de la beauté semble être la minceur. Ainsi l'une des candidates, devenue mince après sa transformation, regarde son mari amoureusement et explique qu'elle va pouvoir enfin se mettre à "porter de la belle lingerie, un beau maillot de bain cet été". Le symbole, elle le dit, de "la femme épanouie".

"Ce qui est dommage c'est qu'on présente les candidats comme des personnes faibles, qui ne réussissent pas. Comme si tous leurs problèmes étaient réglés en maigrissant. C'est très caricatural, je dirais même que ça porte préjudice aux personnes en surpoids" estime Diane Bailleux, de l'association diabète nutrition (ADN 974).

Et la présence des deux présentatrices Karine Le Marchand et Cristina Cordula n'arrange rien... "On les voit toutes pimpantes donner des conseils à des femmes en surpoids mais elles n'ont aucune idée de ce qu'elles racontent. Ce n'est pas avec ce genre d'émission qu'on va vraiment aider les personnes en surpoids" ajoute Diane Bailleux.

Si l'émission veut transmettre un message d'acceptation et d'estime de soi, c'est raté. Et l'association Gras politique n'a pas attendu longtemps avant de publier dans Mediapart une tribune cinglante, pointant du doigt une émission "dégradante et mensongère". "On a le sentiment qu'il s'agit d'une mission pour sauver les gros. Mais est-ce que l'amaigrissement est le seul moyen d'être bien dans sa peau ?" s'interroge alors Crystal, militante. Une pétition a également été lancée pour demander le retrait de l'émission, quand le hashtag #Pasmarenaissance s'est hissé pendant plusieurs jours en top des mots-clés de Twitter.

- La chirurgie loin d'être une solution miracle -

Au-delà du message qu'elle renvoie, l'émission met en valeur la chirurgie bariatrique (réduction de l'estomac). La dizaine d'"experts" mobilisés pour analyser la transformation des candidat.e.s préviennent pourtant : "la chirurgie ce n'est pas une baguette magique" et insistent sur la nécessité d'accompagner la personne après sa transformation.

Pour autant, présentée comme ça, l'opération semble être une "solution miracle" aux problèmes d'obésité de ces candidat.e.s. C'est l'ingrédient de leur bonheur, et c'est surtout une réussite. Mais ne nous y trompons pas, la réalité est bien plus compliquée. "Cela peut être en effet une solution, mais à prendre avec beaucoup de pincettes" estime Sylvie Sery, diététicienne et membre de l'association Réunir 974. Un avis partagé par Jérémy Martinez, coordinateur à la Clinique Omega, à l'unité rééducation. "C'est vraiment un acte de dernier recours, après avoir constaté un échec de prise en charge classique."

Déjà sur l'opération elle-même, celle-ci n'est pas sans risque et tout le monde ne peut pas y prétendre, les critères sont importants. Par la suite, la chirurgie bariatrique entraîne aussi une modification interne colossale notamment en termes d'absorption des aliments. "Ça peut être compliqué à gérer, il faut réapprendre à s'alimenter. Il y a donc aussi un risque de reprise de poids" indique Sylvie Sery.

Au final c'est un long parcours qui attend les personnes obèses souhaitant recourir à ce genre de chirurgie, "soit 5 à 6 mois environ pendant lesquels ont lieu de nombreuses réunions avec beaucoup de professionnels de santé différents", indique Jérémy Martinez. "La rééducation, elle, dure 4 semaines avec des ateliers diététiques, apprendre à se ré-alimenter, avoir une activité physique adaptée, prendre en charge l'aspect psychologique…" Ce dernier point est essentiel pour des personnes qui, parfois, ne se reconnaissent plus. Résultat, il arrive, selon le coordinateur de la clinique Omega, que le patient change d'avis avant d'arriver sur la table d'opération.

L'une des candidates filmées affirme que grâce à la chirurgie bariatrique, son diabète a complètement disparu. Une conséquence possible mais loin d'être automatique comme l'explique le docteur François Chièze, responsable veille et sécurité sanitaire à l'ARS. "Le régime participe, sous contrôle du diabétologue et du type de diabète, à une amélioration du diabète. Sa disparition dépend de multiples facteurs dont ceux liés au pancréas, très complexes, et ne se limitant pas à cet acte chirurgical" détaille-t-il.

Loin d'être une fin en soi, la chirurgie implique donc un suivi bien plus complexe et important que ce qui est montré dans l'émission, à savoir combattre un mannequin en plastique pour affronter ses peurs, parler allongé sur un divan (tout en étant filmé.e par plusieurs caméras), et visionner sa vie passée de "gros" auprès de sa famille à coup de "tout va mieux maintenant"...

- Scénario contre réalité -

Car oui, c'est peut-être le problème essentiel dans ce type d'émission, tout est scénarisé. C'est ce qui fait le succès de ces émissions prônant la mise en scène quand on fait penser que tout est naturel. Et alors qu'à La Réunion on se remet à peine du départ des Anges de la télé-réalité, voilà qu'une nouvelle émission de ce genre fleurit sur nos écrans de télévision.

C'est ce qu'ont tenté de dénoncer à travers de nombreuses réactions, tweets, posts Instagram des inflençeuses, des youtubeurs, personnes grosses ou non. Le risque dans ce cas est sans appel : tomber dans le voyeurisme et scruter ces candidat.e.s atteints d'obésité en larmes comme des bêtes de foire. D'autant plus que l'émission voit le jour dans une ère marquée par l'acceptation des différences, le "body positive" et l'apparition de plus en plus fréquentes de mannequins aux tailles "classiques", quand la majorité des femmes françaises font, rappelons-le, une taille 40-42.

"Cette émission, c'est très 'm'as-tu-vu', on est trop dans le divertissement, tout est scénarisé... Avant de faire de la télé-réalité, on devrait s'attarder sur le vrai problème" estime Valérie Fernez, de l'association Boost a li, qui reconnaît cependant que "c'est bien de parler de ce sujet". "J'ai dans mon entourage des personnes en surpoids qui ont apprécié l'émission, qui y ont vu quand même des choses vraies et de bons conseils de la part de spécialistes" nuance-t-elle. Mais un véritable documentaire sur la chirurgie bariatrique aurait été de loin préférable à ce type d'émissions. "J'ai moi-même subi cette opération, ça ne peut pas se résumer en une émission. Surtout que la prise en charge à La Réunion est très différente de la Métropole, il y a beaucoup plus d'accompagnement."

En somme, l'obésité, le diabète... "n'oublions pas que ce sont de vraies pathologies chroniques : le surpoids touche 54% des Réunionnais, et 10% des enfants réunionnais scolarisés en CM2. Sur l'île nous comptons 3.500 dialysés" rappelle Valérie Fernez.

Selon les chiffres de 2019, un Réunionnais sur deux est en surpoids ou obèse. Selon l'ARS, plus d'un Réunionnais sur 8 est atteint de diabète. Un Réunionnais sur trois serait également diabétique sans le savoir. Près de 70.000 patients sont pris en charge – soit deux fois plus que la moyenne nationale - et on constate une augmentation de 4% chaque année.

mm/www.ipreunion.com / [email protected]

   

4 Commentaire(s)

Bilimbis, Posté
La télé-réalité est juste un foutage de gueule en général. Moins on les regardera, moins il y en aura. Mais, ça visiblement, c'est pas gagné, les gens préfèrent regarder et critiquer plutÃ't que de boycotter, c'est dommage, parce que les producteurs iront de plus en plus loin...
7AC, Posté
L'être humain n'est pas une espèce en voie d'extinction, bien au contraire, laissez les gens vivre comme bon leur semble, ou plutÃ't mourir comme il le choisissent.
Patachon, Posté
Émission, chaîne à boycotter ?¡?¡?¡?¬?¬
Emilie, Posté
Je pense que c est une très bonne chose de parler de ce problème de santé publique et de donner de la visibilité à la télévision des personnes en surpoids. Après on n aime pas on n est pas obligé de regarder!