Afrique :

Massacres au Mozambique, le chantier géant de Total en danger


Publié / Actualisé
Ça se passe à côté de chez nous... au Mozambique, au Nord-Est, dans la province de Cabo Delgado, où le pétrolier français Total, assisté d'un important consortium d'entreprises internationales, a lancé les opérations pour la mise en oeuvre d'un énorme chantier, évalué à 25 milliards de dollars, destiné à exploiter les gisements de gaz naturel situés dans la concession dite Offshore Area 1, au large de la péninsule d'Afungi. Mais aujourd'hui toute la région est sous la menace des islamistes Ahlu al-Sunna Wal Jamaa, émanation de l'État islamique en Afrique centrale (ISCAP - Photo d'illustration AFP))
Ça se passe à côté de chez nous... au Mozambique, au Nord-Est, dans la province de Cabo Delgado, où le pétrolier français Total, assisté d'un important consortium d'entreprises internationales, a lancé les opérations pour la mise en oeuvre d'un énorme chantier, évalué à 25 milliards de dollars, destiné à exploiter les gisements de gaz naturel situés dans la concession dite Offshore Area 1, au large de la péninsule d'Afungi. Mais aujourd'hui toute la région est sous la menace des islamistes Ahlu al-Sunna Wal Jamaa, émanation de l'État islamique en Afrique centrale (ISCAP - Photo d'illustration AFP))

• Massacres et destructions

Les réserves de gaz découvertes au Mozambique comptent parmi les plus importantes réserves mondiales ; 5 000 milliards de mètres cubes, ou la consommation de la France pendant un siècle ! Le Mozambique pourrait produire 32 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié chaque année à partir de 2024…

Une exploitation qui pour les projets de Total nécessite la construction, à terre, de deux trains de liquéfaction d’une capacité de production d’environ 13 millions de tonnes par an. Il en découle l’ouverture d’un aéroport et d’une véritable ville nouvelle, à 2 800 km de la capitale, Maputo, car au plus fort du chantier relatif aux installations en mer, de 1000 à 2000 personnes seront employées, auxquelles s’ajouteront, quand le chantier de l’usine de liquéfaction et de traitement du gaz naturel le nécessitera, au point culminant des travaux, près de 25 000 personnes, dont un grand nombre de cadres et ingénieurs français, européens et internationaux, assistés par une forte main d’œuvre mozambicaine. L’entrée en production étant prévue pour 2024, on devait donc dès cette année voir monter en flèche les effectifs employés sur site.

Depuis la fin décembre, tout était en suspens pour cause d’insécurité croissante sur la province de Cabo Delgado (Nord-Est du Mozambique), frontalière avec la Tanzanie. Le personnel employé par Total et ses sous-traitants sur le site d'Afungi a été exfiltré sur Maputo car le pétrolier ne pouvait plus garantir sa sécurité et souhaitait éviter tout risque de prise d’otage, voire d’exécution, de la part d’un groupe terroriste surnommé Al-Shebab ; en fait Ahlu al-Sunna Wal Jamaa, extension de la branche tanzanienne de l’Etat islamique en Afrique centrale (ISCAP), impliqué dans le trafic de drogue, d’armes et la prise d’otage.

- Population en panique -

Et c’est le jour même où Total avait annoncé la reprise des travaux, mercredi dernier, le 24 mars, que les terroristes d’Al-Shebab ont donné l’assaut de la cité de Palma, située littéralement au cœur du site gazier. Les Forças Armadas de Defesa de Moçambique ont battu en retraite, submergée, en dépit de combats féroces et Palma est tombée aux mains des islamistes qui ont perpétré massacres et destructions. D’après l’AFP qui cite des témoignages locaux, la population en panique, prise entre deux feux, a fui pour partie vers la forêt, pendant que nombre de civils tentaient de se réfugier soit dans la zone sanctuarisée du site industriel, gardée par un corps de 700 hommes de l’armée mozambicaine, soit dans un hôtel du centre de Palma. Ces derniers, près de 200 personnes se sont retrouvés encerclés 48 heures au cœur des combats, avant d’être exfiltrés, tant bien que mal, par les militaires lors de leur repli par la route, et par mer.

Aujourd’hui c’est toute une région qui est sous la menace constante des terroristes dont la présence interdit toute activité économique digne de ce nom, les routes n’étant plus praticables du fait des risques d’embuscade, de même que les aérodromes.

En février 2020, le Ministre français des Affaires Européennes et Étrangères, Jean-Yves Le Drian, avait effectué une visite officielle au Mozambique, très orientée sur la problématique d’Al-Shebab, du fait de leurs attaques sur les zones rurales de la province de Cabo Delgado, où Total construit l'un des plus importants investissements en cours en Afrique… Puis les USA, via le coordinateur de la lutte contre le terrorisme au département d’État, avaient très officiellement proposé leur aide au Mozambique.

Le 12 janvier dernier, la ministre des Armées, Florence Parly, avait évoqué la situation de Cabo Delgado, se disant très inquiète de " la montée en puissance d’un mouvement terroriste qui se réclame de Daesh ". Elle avait déclaré " voir comment pouvons appuyer, par de l’entraînement et de la formation, les forces armées " du Mozambique, rappelant en outre que " nous disposons de forces qui sont positionnées dans le sud de l’océan Indien, à la Réunion et à Mayotte pour pouvoir y contribuer le cas échéant. " Or si la Marine nationale a fait le " job " dans le canal de Mozambique, en saisissant nombre de cargaisons de drogue, pour le reste, Total a été contraint de se débrouiller avec ses militaires des FADM, en situation de repli, et l’État mozambicain avec ses mercenaires.

Résultat, l’immense chantier de Total est en panne pour longtemps, pendant que les américains d’Exxon et les italiens d’ENI sont paralysés. Et il n’y a rien de fortuit dans cette situation au plan géopolitique.

• Une insurrection qui s’appuie sur les braises de la guerre civile

La perspective de la manne pétrolière dans la zone de Cabo Delgado a suscité la frustration de ceux qui ne pouvaient en bénéficier, voire l’appétit des milieux criminels qui comme souvent constituent la charpente des groupes jihadistes ; d’autant que les Mwani – littéralement " les côtiers " - une des communautés musulmane de la province, plutôt Renamo pendant la guerre civile, de 1976 à 1992, s’estiment discriminés par le pouvoir de Maputo, Frelimo et officiellement marxiste, mais dont le président, Filipe Nyusi, est issu de la communauté locale Makondé, chrétienne.

Le fait est que depuis 2007, ce qui n’était qu’une " affaire de police " aux frontières du Mozambique et de la Tanzanie, selon le pouvoir en place, s’est mué en une guérilla islamique que le recours à diverses officines mercenaires, n’a pu ni stabiliser ni réduire. En 2017 la pression jihadiste a ciblé les symboles de l’Etat, commissariats de police, administrations, principalement dans la ville de Mocímboa da Praia, à 80 kilomètres du site pétrolier d’Afungi.

L’armée mozambicaine n’a pas réussi à calmer le jeu, son action étant marquée soit par une totale incompétence, soit par des actions de répression aveugles. Tant et si bien que le 21 février 2019, un employé de l’entreprise de construction portugaise Gabriel Couto qui travaille entre autres à l’ouverture de l’aérodrome dédié à la zone Gaz Naurel Liquéfié d’Afungi a été tué sur la route entre les villes de Pemba et Palma, proche d’Afungi et du chantier de l’aérodrome.

Le problème Al-Shebab qui concernait initialement les seules affaires intérieures du Mozambique, venait de brutalement s’internationaliser avec la mort de ce contractant des sociétés pétrolières.
Maputo voyant son armée dépassée, a donc tenté de gérer l’escalade en faisant appel moyennant finances et deal gazier, à Frontier Service Group, d’Erik Prince, ex-Navy Seals, ex-CIA, ex-président de Blackwater, avant de passer sous le contrôle de Pékin, avec le groupe chinois Citic Group… Suivirent les russes de Wagner (Evgueni Prigozhin proche de Vladimir Poutine), qui ont subi de lourdes pertes et vu la décapitation en ligne de quatre de leurs mercenaires, avant de se retirer progressivement.

- Lutte anti-jihadiste -

En 2020 Maputo pour renforcer l’armée mozambicaine dans sa lutte anti-jihadiste a recruté le Dyck Advisory Group, société sud-africaine, pilotée par le colonel Lionel Dyck, allié historique du Frelimo du temps de la guerre civile, qui s’est doté d’une composante d’appui feu aérienne. Le DAG a mis en œuvre des hélicoptères Gazelle, dont on sait la vulnérabilité - l’un d’entre-eux, en configuration gunship, armé d’un canon de 20 mm servi en portière, a d’ailleurs été descendu au combat en avril 2020 - un Huey (Bell UH I), un Bell 406 Long Ranger et des Mi-8 similaires à ceux des Forças de Defesa e Segurança de Moçambique (FDSM), entre autres Cessna Caravan et ULM…

Mais en dépit de cette flotte disparate, les Shebabs n’ont pas été repoussés, bien au contraire. Le 27 juin un transport de personnels de la société Fenix Construction, travaillant pour Total a été attaqué par les terroristes, à proximité immédiate de Mocimboa da Praia ; 8 employés de la société sud-africaine ont été tués.

A la mi-août les Shebabs ont finalement occupé la cité portuaire, et aéroportuaire, de Mocimboa da Praia, coupant ainsi un axe logistique essentiel de Mozambique LNG, complexe industriel de Total sis sur la presqu’île d’Afungi, au Nord de Mocimboa da Praia. Depuis les forces mozambicaines n’ont pu garantir la sécurité de la ville abandonnée par une large part de sa population.

• "La pression des jihadistes affiliés et armés par l’Etat islamique en Afrique centrale (ISCAP) s’est accrue"

Début septembre 2020, les Shebabs ont investi les îles Metundo et Vamizi, au large de Quissengua, au Sud de Mocimboa da Praia. Un positionnement stratégique – Quissengua étant sous égide islamiste - en termes de maîtrise des trafics d’armes, de drogue et donc de financement. Les énormes prises d’héroïne afghane, d’armes et autres produits illicites, par la marine française dans la zone, illustrent bien l’enjeu. A ceci près que les Shebabs, sont de mieux en mieux armés et équipés. Ils ont touché, d’un tir de lance-roquettes, un intercepteur de type HV32, bateau ultramoderne à grande vitesse, de construction française, livré à la marine mozambicaine, lors de la prise du port de Mocimboa da Praia. Le bateau a été gravement endommagé pendant que les Fuzileros, commandos marine Mozambicains, résistaient encore avec l’appui des 12 hommes d’équipage et des armes du HV32.

La population insulaire a été purement et simplement expulsée des îles. Et se pose aujourd’hui la question du risque de piraterie à partir de ces postes avancés en mer.

Enfin, en dépit du renforcement sécuritaire – statique - du site de Mozambique LNG par les troupes de l’armée mozambicaines rémunérées par le pétrolier français, l’encerclement du site pétrolier s’est aggravé, coincé entre la frontière tanzanienne et une zone de Pemba, contrôlée dans la profondeur et en mer par les islamistes, les seules relations possibles avec l’extérieur passant par voie aérienne à partir de la piste de Palma, la route N380 Pemba-Palma n’étant plus sécurisée.

- Politique de terre brûlée -

La pression des jihadistes affiliés et armés par l’Etat islamique en Afrique centrale (ISCAP) s’est accrue courant novembre 2020, les terroristes pratiquant une politique de terre brûlée, détruisant les villages et massacrants la population à grand renfort de décapitations de jeunes hommes. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui vient au secours des réfugiés à Pemba, dans le Sud de Cabo Delgado, a fait état de 45.000 personnes déplacées par les violences en un mois.

La situation s’est lentement dégradée jusqu’à ce qu’une attaque soit lancée, le 8 décembre 2020, sur le village de Mute, à environ 20 km au Sud des installations de Mozambique LNG. Les combats ont été féroces entre terroristes et Forces armées mozambicaines appuyées par les gunships du Dyck Advisory Group. 

Et si le terrain est resté aux loyalistes, la proximité des combats rendait intenable la position des employés de Mozambique LNG, tant mozambicains qu’étrangers, ingénieurs et cadres expatriés. Le risque d’une invasion de la zone industrielle, avec prise d’otages, voire perte de l’aéroport, sur un site où œuvraient, en fin d’année, près de 3000 intervenants, s’est encore précisé courant décembre avec une série d’attaques islamistes inédites, sur les villages de Quitupo et Monjane, à l’intérieur même du périmètre des 7000 hectares du chantier et site de Mozambique LNG, tenu par les 700 hommes des Forces armées mozambicaines et les mercenaires du DAG.  La prise de Palma, vendredi dernier, a porté ce risque à son paroxysme.

Un grave échec sécuritaire pour Total, donc la France, et le gouvernement mozambicain de Filipe Nyusi, non seulement incapables de sécuriser un site industriel essentiel au développement économique du Mozambique et sur lequel Total a beaucoup investi. Une catastrophe humanitaire, et en termes de souveraineté, pour le Mozambique qui voit le Nord du pays en proie à une instabilité dramatique, aux violences effroyables dont sont victimes les populations confrontées aux massacres perpétrés par les jihadistes de l’Etat islamique en Afrique centrale… 

Environ 670 000 personnes ont été déplacées du fait des violences, quant au nombre de morts plus de 3000, victimes notamment de décapitations systématiques d’hommes et d’enfants, il est vraisemblablement minoré par l’enclavement de cette région.

pl/www.ipreunion.com / [email protected]

   

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