Politique de santé régionale :

Pas de "lutte des classes" en blouse blanche à La Réunion


Publié / Actualisé
Opposer public et privé, à La Réunion, en matière de Santé, constitue une aberration tant la qualité de l'offre de soins sur le territoire, dépend d'une vertueuse coopération des institutions et de l'hôpital public, avec les établissements de service public de santé à statut privé. L'épilogue de l'affaire du service d'urologie du CHU Nord en est l'illustration (Photo rb/www.ipreunion.com)
Opposer public et privé, à La Réunion, en matière de Santé, constitue une aberration tant la qualité de l'offre de soins sur le territoire, dépend d'une vertueuse coopération des institutions et de l'hôpital public, avec les établissements de service public de santé à statut privé. L'épilogue de l'affaire du service d'urologie du CHU Nord en est l'illustration (Photo rb/www.ipreunion.com)

La fermeture du service d’urologie du CHU Nord est intervenue ce mardi 1er juin 2021, après un faste de manifestations de protestations qui tenaient plus des campagnes électorales en cours que de tout autre souci, notamment la présumée défense d’un service public en grand danger d’être démantelé au profit du secteur privé.  

Cet événement est intervenu au terme d’années de dysfonctionnements sanctionnés par l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) en février 2018 et février 2021. L’introduction au premier rapport citait "divers signalements concernant le service d’urologie du site Félix Guyon du CHU de La Réunion" parvenus à l’Agence de Santé Océan Indien, lesquels faisaient état "d’événements indésirables graves liés aux soins dans un contexte de relations conflictuelles exacerbées entre les quatre praticiens…" Un constat qui s’inscrivait à la suite d’un précédent rapport d’inspection, réalisé en mai 2017, portant sur des dysfonctionnements dans la filière de transplantation rénale.

- La sécurité des patients n’y était plus garantie -

De 2010 à 2021, le CHU Félix Guyon a traversé 11 ans de crise en matière de greffe rénale, avec en 2010, une interruption du fonctionnement suite à une suspensions de l’autorisation de pratiquer de la part de l’ARS, du fait de graves accidents dans la prise en charge des patients.  En novembre 2010, un rapport d’enquête faisait état "de défauts d’organisation et de moyens qui se sont manifestés simultanément sur une courte période". Le CHFG reconnaissant " des difficultés de programmation de la greffe rénale, une densité insuffisante de la surveillance post-opératoire, une équipe chirurgicale à renforcer et une traçabilité imprécise et incomplète des évènements survenus en cours d’opération ", deux décès ayant été constatés sans oublier le fait qu’un chirurgien avait prélevé à un patient le rein sain au lieu du rein malade…

Lors de la reprise de l’activité de greffe, le 7 novembre 2011, après 14 mois d'arrêt, plus de 180 patients étaient en attente d'une greffe selon l’ARS-OI et le CHR. Lorsque le CHU Félix Guyon s’est avéré défaillant, il est devenu impossible de pratiquer ces actes à La Réunion, faute d’autorisation accordée au privé, alors même que le besoin excède largement la capacité du CHU. Compte-tenu de ces précédents et de l'état des relations entre praticiens du service d'urologie, Lionel Callenge avait décidé de transférer l'activité de greffe sur l’équipe de chirurgie cardiaque, dirigée par le docteur Guillaume Biland, chirurgien thoracique et cardio-vasculaire de son état. Dans un contexte qui voyait 300 personnes attendre une greffe et plus de 2000 en état d’insuffisance rénale chronique contraints de vivre sous dialyse c’était un pis aller raisonnable, à court terme.

Au vu de ce qui précède, il est évident que la fermeture du service d’urologie du CHU Nord, ordonnée parce que la sécurité des patients n’y était plus garantie est une bonne chose. Tout comme l’assurance du maintien de "la prise en charge des patients en toute sécurité", 2 200 patients suivis actuellement au CHU Nord, après la signature, le 12 mai dernier, d’une convention de partenariat entre la Direction du Groupe Clinifutur, les urologues libéraux et la Direction générale du CHU de La Réunion.

Jusqu’à cette signature, la situation de la greffe à La Réunion demeurait non satisfaisante. Or l’espérance de vie des patients dépend fortement de leur traitement de suppléance. Un homme greffé âgé de 30 ans a une espérance de vie de 31 ans, versus 17 ans pour un patient dialysé du même âge. Les patients greffés ont un taux de mortalité très inférieur à ceux des patients en dialyse.

- Le privé à la rescousse du public -

Pour mémoire, ce n’est pas la première fois que le privé, Clinifutur en particulier, supplée le public lorsque ce dernier traverse de mauvaises passes.
Ainsi, en en 2001, quand le CHD Félix Guyon est contraint d’arrêter en catastrophe ses activités de dialyse, du fait d’une pollution du réseau d’eau par des endotoxines, un repli d’urgence sur les centres de dialyse de Clinifutur Sainte-Clotilde et Jeanne d’Arc est décidé et mis en œuvre en un temps record, le traitement des patients en situation d’insuffisance rénale chronique terminale par dialyse ne souffrant aucun délai.

La situation était grave, les bactéries à l’origine des endotoxines provoquant chez les patients qui reçoivent des solutions polluées peuvent présenter des signes indicatifs d’une péritonite aseptique, tels qu’un liquide de dialyse trouble, associé ou non à des symptômes comme des douleurs abdominales, nausées, vomissements ou fièvre…

En 2013, lorsque le service de radiothérapie du CHSP a été fermé 6 mois par l’ARS, suite à affaire de dysfonctionnements graves et de sur-irradiations de patients, le Centre d’oncologie-radiothérapie de la Clinique Sainte-Clotilde vers lequel l’ARS avait réorienté les patients du CHSP, s’est trouvé contraint de bouleverser son organisation, pour prendre en charge les patients saint-pierrois, alors même que le CHSP n’avait pas appliqué les clauses qui prévoyaient l’harmonisation des pratiques médicales et la coordination des soins avec Saint-Clotilde en qualité d’établissement référent. Fin 2017, début 2018, du fait de la carence en médecins anesthésistes réanimateurs (MAR), le CHU a délocalisé nombre d’interventions sur le secteur privé, Saint Vincent notamment…

En mai 2020, la société de dialyse MAYDIA, a initié un projet inédit, en étroite collaboration avec la Direction du Centre Hospitalier de Mayotte (CHM) et la clinique Sainte-Clotilde, permettant la réalisation d'une première chirurgicale par une équipe composée d'un chirurgien urologue et de trois infirmières, du 4 au 7 mai 2020. Cette équipe a opéré les patients mahorais au sein d’un bloc du CHM, sans avoir à les déplacer d’un département vers l’autre, sans les éloigner de leur famille. Cette coopération inédite Privé-Public a permis de réaliser une série d’interventions vitales, visant à la réfection - ou la création - de fistules (FAV), sur une quarantaine de patients des centres de dialyse de Mayotte, en état d’insuffisance rénale chronique.  

Courant 2020, peu après le confinement, la clinique Saint-Vincent, a répondu à la demande de l’ARS qui s’inquiétait de la crise sanitaire à Mayotte, et s’est organisée sous 15 jours pour recevoir les patients mahorais en soins de suite et de réadaptation (SSR) post-CoviD ; il n’y avait pas de SSR à Mayotte et ces soins, après un temps plus ou moins long en coma artificiel, sont lourds qui portent sur des personnes extrêmement éprouvées et affaiblies.

Parce que de façon régulière le secteur privé a été sollicité, pour assister le secteur hospitalier public, pallier ponctuellement voire durablement ses manques et carences structurelles ou accidentelles, l’offre de soin sur le territoire de Santé de La Réunion et de Mayotte, s’en est trouvée renforcée. Il importe de préserver cette complémentarité de manière à éviter toute régression qui se produirait aux dépens de la population, soit par excès de " libéralisme ", soit par excès d’idéologie inverse.

Les considérations de concurrence commerciale s’adaptent mal à un domaine tel que celui de la Santé publique où la vie humaine constitue un enjeu constant, par la prévention, les soins, la possibilité de donner la vie, d’en garantir la qualité, la possibilité d’en jouir dans la durée, le droit de la quitter dans la dignité.

pl/www.ipreunion.com / [email protected]

   

3 Commentaire(s)

Claire Louma, Posté
Sur le papier, ça fait propre et ça se tient. Dans la pratique, pas toujours. Dans des cas comme le mien (nous ne sommes effectivement pas la majorité mais on n'est pas non plus 3 ou 4 dans ce pays), la tarification à l'acte y fait obstacle. 4 opérations pour la même cause, 3 dans le public, 1 dans le privé. Aucune hospitalisation inférieure à 10 jours. Sauf dans le privé. 3 jours. Ce qui n'a pas été sans lourdes conséquences pour les comptes de la Sécu comme pour moi. Pas la faute du privé qui ne doit bien évidemment pas creuser de déficit mais également dégager des dividendes pour les actionnaires, ce me semble plutôt être de la faute des "décideurs" qui maîtrisent plutôt bien Excel mais semblent n'avoir aucune connaissance des professions qu'ils prétendent organiser.
Mayaqui , depuis son mobile , Posté
Tout à fait d'accord avec Mékoué. Pas moyen de mettre bon ordre dans une situation pareille !!!
Mékoué, Posté
La principale question dans cette affaire de dysfonctionnement qui a duré onze années, n'est pas d'opposer public, privé, mais de cibler le pourquoi d'une telle existence statutaire à propos de médecins de l'hôpital public. Bizarre qu'aucune autorité ne peut y mettre bon ordre' Le ministère de la santé, le Conseil d'administration et le directeur de l'hôpital, comme l'ARS..., ne peuvent rien à part saborder ce pôle d'importance d'urologie. A quoi servent ces "encadrements", et dans quelle intention ces spécifiques statuts professionnels, ont été élaborés et légalisés' Peut-on imaginer une mésentente généralisée entre médecins du CHU, ne laissant aux autorités aucune autre alternative pour solutionner le problème, que de tout fermer et bazarder ' La logique PTT continuerait-elle : impôts des citoyens pour mettre en place et tester de "nouveau produit", aussitôt que la rentabilité est démontrée, ne reste plus qu'à privatiser'...