Agriculture :

Curcuma péi : une filière en danger d'extinction


Publié / Actualisé
La Plaine des Grègues, longtemps surnommée "capitale du safran péi", continue de voir sortir de terre du curcuma. Mémé Rivière, exploiteur de père en fils, est à l'origine de la fête du curcuma et de la renommée de ce petit village de Saint-Joseph. Mais la filière du curcuma connaît une perte de vitesse. Mémé Rivière estime qu'il va "voir mourir" la culture traditionnelle du curcuma. Imaz Press vous emmène dans les champs du "safran péi" (Photo d'illustration rb/ipreunion.com)
La Plaine des Grègues, longtemps surnommée "capitale du safran péi", continue de voir sortir de terre du curcuma. Mémé Rivière, exploiteur de père en fils, est à l'origine de la fête du curcuma et de la renommée de ce petit village de Saint-Joseph. Mais la filière du curcuma connaît une perte de vitesse. Mémé Rivière estime qu'il va "voir mourir" la culture traditionnelle du curcuma. Imaz Press vous emmène dans les champs du "safran péi" (Photo d'illustration rb/ipreunion.com)

À l’horizon des champs de curcuma, un agriculteur se courbe sur les feuilles luxuriantes. Machette dans une main, racine dans l’autre, il s’affaire entre les allées de plantations. Ses mains, usées par le travail de la terre, imitent les gestes assurés des générations qui l’ont précédé.

Mémé Rivière est dans ce petit village de la Plaine des Grègues, tout comme ses parents et grands-parents avant lui. Son enfance, baignée par les couleurs et les odeurs des épices, le conduit irrémédiablement à se lancer, lui aussi dans le curcuma.

"Mon père faisait du marché de gros en curcuma et je l’accompagnais petit. Comme je suis fils unique, j’ai préféré garder notre tradition et faire, moi aussi, du curcuma. Je n’avais pas vraiment le choix, il fallait sauver l’exploitation familiale, c’est comme ça que j’ai repris les terres de ma famille", raconte Mémé Rivière.

- Une exploitation familiale qui garde ses traditions -

"Mon père avait quelques bouts de terrain et cela m’a permis de m’agrandir", explique l’agriculteur. Surplombée par les montagnes et la brume, sa culture fait aujourd’hui 10 hectares. Divisées en petites parcelles, ses exploitations sont dispersées le long des routes en terre battue du village.

"Je me suis beaucoup diversifié", indique Mémé Rivière. "Je produis des oranges, des clémentines, des citrons. Il ne faut pas dormir sur ses lauriers. J’envisage de faire du jus et c’est pour cela que j’ai planté des champs d’agrumes. Je récolte 8 tonnes de curcuma par an. Je vends dans les magasins agricoles, mais pour le moment, je refuse de vendre dans les grandes distributions. Aujourd’hui, je suis producteur, transformateur et je vends également mes produits, je travaille sans intermédiaires", assure fièrement Mémé Rivière.

Ce goût pour la culture traditionnelle et raisonnée, le producteur le tient de l’apprentissage de son père. "Mon père a toujours fait de la culture bio, à l’époque, il n’y avait pas le choix. J’ai essayé de poursuivre, mais c’était compliqué administrativement. J’ai donc choisi de faire une culture raisonnée" détaille-t-il.

Le curcuma est récolté à la main par les 12 employés de l’exploitation. Le terrain rocailleux et humide de La Plaine des Grègues, idéal pour la production de curcuma, rend impossible la mécanisation de l’exploitation. Les récoltes se font sur deux ans au mois de juin. Tous les ans, une partie des racines sont replantées en terre pour obtenir un rendement annuel. La floraison dure deux mois et elle débute début mars.



Les doigts de la racine de curcuma, une fois réduits en poudre, donne ce que l’on nomme le curcuma "standard". Moins concentré en curcumine, l’épice est particulièrement utilisé dans la cuisine créole pour assaisonner les caris et le rougail saucisse. La "mère" est ce qui contient le plus de curcumine. Très forte, elle s'utilise surtout en sirop, en baume ou en infusion. Elle est recommandée par le monde médical pour les problèmes de digestion et d'arthrose.



- La filière du curcuma a essuyé plusieurs crises -

Le curcuma Longa de la Plaine des Grègues a subi de nombreuses crises. En 1981, alors que le safran péi allait disparaître de la région et Mémé Rivière a souhaité réimplanté l’épice dans les mœurs et pousser les Réunionnais à consommer local. Pour y parvenir, le producteur a monté la "fête du curcuma". "C’est ce qui a permis de sensibiliser les Réunionnais aux productions Péi. À ce moment-là, nous étions particulièrement concurrencés par le curcuma d’exportation !", explique Mémé Rivière. Regardez :



Le safran Péi a connu une première crise au moment de l’importation du curcuma d’Inde. "À cette époque, les agriculteurs ont arrêté de travailler. Il restait seulement 5 tonnes de curcuma sur La Plaine Grègues. La fête du curcuma a permis d’inciter à replanter et à revendre leurs produits. À ce moment-là, on vendait jusqu’à 10 tonnes par jours", se remémore le producteur.

En 1981, La Plaine des Grègues compte une centaine de producteurs, qui réalisent 110 tonnes de curcuma annuellement."Les gens n’ont pas su protéger les semences. Pour gagner de l’argent, les petits producteurs "officieux", vendaient à un coût très bas le curcuma. Des semences ont été revendues à d’autres producteurs que ceux de La Plaine des Grègues. Le curcuma s’est modifié et la production s’est étendue à d’autres régions et cela va nous coûter très très cher", regrette, le ton amer, Mémé Rivière.

"On a détruit la culture du saffran. Ça me fait quelque chose, mais on a rien faire pour sauver le curcuma Péi. Les gens ont vendu des semences dans d’autres endroits à La Réunion. Notre curcuma Longa, on aurait dû le garder à la Plaine des Grègues. Ailleurs, ce n’est pas du Longa", affirme, catégorique, le producteur.

- Un héritage en perdition, un avenir compromis -

"Le problème de la culture du curcuma, c'est qu'on trouve de moins en moins de gens pour travailler. Avant, on avait beaucoup de femmes qui travaillaient dans les champs, ce qu’on ne voit plus aujourd’hui. La récolte de curcuma est difficilement mécanisable. Il pousse en terrain rocailleux, avec de la chaleur et de l’humidité comme ici à la Plaine des Grègues. Nous sommes dans une vraie impasse. Le métier d'agriculteur est difficile et les jeunes générations ne veulent pas reprendre le flambeau", décrète Mémé Rivière, le regard comme absorbé par les montagnes qui lui font face.

Il reprend : "pour les années à venir, je me base sur mon fils et ma fille. Ce sera à eux de prendre des décisions, peut-être faudra-t-il laisser tomber le curcuma ? Pour l’instant, je les renseigne. J’ai peur que ce soit un héritage qui se perde. J’ai réalisé un très gros travail sur cette exploitation et cela me fait peur que tout puisse s’arrêter. Mais je sais qu'ils sauront porter fièrement l'étendard de la maison du curcuma". Un sourire se dessine sur son visage.

"L’espèce va disparaître. La filière du curcuma à La Réunion va être très compliquée. Autrefois, la Plaine des Grègues était la capitale du safran Péi. Aujourd’hui, je vois que j’ai ressuscité le curcuma, mais je pense aussi que je vais le voir mourir", fini-t-il par annoncer.

mc/www.ipreunion.com / [email protected]

   

2 Commentaire(s)

Antipode, Posté
Courage à zot, tien bo séré, largu' pa Largu' pa lo corps, l'embelli reviendra !
Toidil, Posté
les affaires sont des affaires 8 tonnes de safran *+ les produits dérivés 12 employés Un chiffre d'affaire ,salaires + charges + plus matériels et matiéres organiques . Une entreprise gérée de mains de maîtres . Faut se rendre sur vérif