Une commission d'experts est à La Réunion cette semaine :

Les "Enfants de la Creuse" veulent retrouver leurs racines


Publié / Actualisé
C'est une page sombre et souvent méconnue de l'histoire réunionnaise. Entre 1963 et 1982, plus de 1600 petits créoles ont été envoyés en métropole pour epeupler les départements en cours de désertification. Des décennies plus tard, certains n'ont jamais revu leur île ou les membres de leurs familles. C'est pour aider ces déracinés qu'une commission d'experts "Déplacements vers la métropole de mineurs réunionnais des années 1963 à 1982" a été créée par le ministère de l'outre mer en février dernier. Ces membres se réunissent pour une mission d'une semaine à La Réunion, du 9 au 15 octobre 2016.
C'est une page sombre et souvent méconnue de l'histoire réunionnaise. Entre 1963 et 1982, plus de 1600 petits créoles ont été envoyés en métropole pour epeupler les départements en cours de désertification. Des décennies plus tard, certains n'ont jamais revu leur île ou les membres de leurs familles. C'est pour aider ces déracinés qu'une commission d'experts "Déplacements vers la métropole de mineurs réunionnais des années 1963 à 1982" a été créée par le ministère de l'outre mer en février dernier. Ces membres se réunissent pour une mission d'une semaine à La Réunion, du 9 au 15 octobre 2016.

Qui sont les "Enfants de la Creuse" ?

Entre 1963 et 1982, plus de 1600 enfants et adolescents réunionnais ont été envoyés vers l’hexagone, dans 26 départements, dont la Creuse, le Tarn ou la Lozère. Alors que la migration d'adultes volontaires étaient organisée via le Bumidom, en parallèle, des enfants âgés de six mois à 18 ans ont été placés dans des familles, où ils ont parfois été considérés comme de la main-d'oeuvre. La plupart n'étaient pas orphelins: certains parents illétrés ont parfois été incités par des assistantes sociales, à signer des procès-verbaux d'abandon.

Ce déplacement s'est fait sous les ordres de Michel Debré, député de La Réunion à l'époque. Le prétexte: lutter contre la surpopulation et le chômage à La Réunion, tout en repeuplant des départements touchés par l'exode rural en métropole, et surtout renforcer les liens entre la France et ses anciennes colonies, dans un contexte de décolonisation.

Ce n'est qu'au début des années 2000 que l'affaire commence à être évoquée dans les médias, après une longue période d’amnésie collective. En 2002, l'un de ces enfants, Jean-Jacques Martial, attaque l'État français pour "enlèvement et séquestration de mineur, rafle et déportation". Le 18 février 2014, l'Assemblée nationale vote une résolution mémorielle qui reconnaît la "responsabilité morale" de l'État dans la migration forcée des enfants réunionnais.

Quel est le rôle de la commission ?

Suite à la résolution de loi de février 2014, cette commission temporaire d’information et de recherche historique des Enfants de la Creuse a été installée par la ministre des Outre-mer, Georges Pau-Langevin, le 18 février 2016. La commission est chargée d’étudier et de rendre un rapport sur le déplacement vers la France hexagonale, entre 1963 et 1982, d’enfants et d’adolescents réunionnais. À ce jour, 1 615 déracinés, ont été recensés. La commission se donne deux ans pour en retrouver un maximum.

Concrètement, elle établira un tableau précis des populations concernées et de leur situation démographique aujourd’hui, elle proposera une relation précise des décisions et des actes ayant permis leur transfert. Elle entendra les associations et proposera des actions pour permettre aux ex-pupilles de reconstituer leur histoire personnelle et collective.

La commission aura également pour rôle de faire connaître cette histoire, qui pourrait notamment figurer dans les manuels scolaires. Pour l'instant en revanche, il n'est pas question de réparations.

Qui compose la commission ?

La commission est présidée par le sociologue Philippe Vitale, et elle est composée de Wilfrid Bertile, agrégé de géographie, Gilles Gauvin, docteur en histoire et professeur d’histoire-géographie, Marie-Prosper Eve, historien et Michel Vernerey, inspecteur général des affaires sociales honoraire.

A noter qu'une commission "alternative" a vu le jour, le Cevou. Elle a été lancée par le Cran, qui regrettait que la commission d'experts ne compte pas de victimes parmi ses membres, et qu'elle n'évoque pas non plus les déplacements qui pourraient avoir été orchestrés depuis les Antilles.

www.ipreunion.com

   

1 Commentaire(s)

Gérard Jeanneau, Posté
Un simple rappel : à propos des Tristes Tropiques de La Creuse.

J'ai lu et relu ce petit ouvrage rédigé par trois universitaires, Gilles Ascaride, Corine Spagnoli et Philippe Vitale. Il vaut son pesant d'or : l'histoire est bien arrangée comme l'est le bon rhum arrangé de mon tropique adoré, et adoré même s'il a tendance à rendre capricieux de gros zozos. Un petit ouvrage, le fruit d'une jolie recherche financée, entre autres, par la Région, sous la houlette du PCR, par le conseil du Département, sous la houlette socialiste. Et voilà qui a donné lieu à l'érection d'une stèle à l’aéroport de Gillot (La Réunion). On n'arrête pas si vite la fabrique de l'histoire.

"Avec la sérénité qui sied à un travail universitaire et scientifique, Gilles Ascaride, Corine Spagnoli et Philippe Vitale nous livrent une grille de lecture parfaitement convaincante", voilà ce qu'on peut lire en préface, à la page 12. Cessons d'agiter l'encensoir ! Une fois n'est pas coutume, prenons plutôt le goupillon !

Personnellement, je ne suis pas parfaitement convaincu comme l'est l'auteur de cette préface toute parfumée d'encens. La grille de lecture me paraît bien étroite, incomplète, politiquement bien orientée : à vrai dire, il faut tout de même bien servir ses maîtres ! Servilité oblige ! Et comme on ne pouvait que s'y attendre, on traîne presque à toutes les pages le spectre de Michel Debré, une sorte de grand-père Kal, qui est l'auteur de cette vaste « déportation ». Quand on se met sous le patronage des "Tristes Tropiques" du grand maître Lévy-Straus, on devrait faire le parcours qu'il n'eût pas manqué de faire s'il avait eu à traiter le sujet, à savoir, s'asseoir chez le paysan creusois, visiter sa ferme et même faire une petite marienne dans sa grange, interroger les gens d'alentour, par exemple. Bref ! tout ce que n'a pas fait le trio universitaire, rudement rivé à ses dossiers, avec aux pieds de jolis souliers au lieu des sabots qu'aurait chaussés Lévy-Straus. Pas une photo de cette époque. Rien, aucun nom de village. Le flou artistique tel qu'il convient de l'entretenir lorsqu'on écrit un conte fantastique. Chez les paysans qui avaient sous leur toit des enfants du capricieux tropique, rêver d'un "asseoir" sous un chêne comme on pouvait en avoir un sous un cocotier, c'est rigoureusement inimaginable. L'erreur des jeunes avancés en âge et donc aptes alors à travailler dans une ferme - à cette époque, c'était à partir de 14 ans - c'est d'avoir cru courir vers un eldorado ! Le paysan est certes rude avec son franc parler habituel, mais il a souvent un cœur tendre dès lors qu'on sait tout à la fois s'intéresser à son ouvrage et le considérer comme sien.

Mais il faut le reconnaître : passer brutalement de la douce oisiveté tropicale aux travaux des champs, c'est chose impossible, c'est l'échec assuré. Les jeunes victimes de ce rude changement ont des circonstances atténuantes. C'est une sorte d'hydrocution qu'ils ont subie et dont on ne se remet pas sans de graves séquelles. L'échec des jeunes déportés creusois a toute son explication là, et uniquement là. Le remède eût été de ménager un temps d'apprentissage : rester en maison d'accueil et, avec un moniteur agricole, travailler un petit jardin à proximité, y soigner quelques animaux; et quand l'enthousiasme se fait jour, on est prêt alors à bondir chez l'agriculteur. Une période transitoire s'imposait. Mais pleurer sur ses racines premières n'incite pas le jeune à devenir adulte; sans les renier, il faut en cultiver d'autres qui préparent à la vie en société ! Notre mirifique trio universitaire gémit pendant de longues pages sur cette mémoire volée, sur l'oisiveté dont il faut pourtant se dépouiller à tout prix pour réussir dans la vie ! Il ne s'agit pas d'oublier son enfance, mais de fortifier ses frêles racines en se débarrassant de ce qui peut maintenir dans l'infantilisme. Au cours de la lecture du premier chapitre, je croyais entendre les pleureuses romaines qu'ont entendues maintes fois les élégiaques Tibulle, Properce, Ovide et Catulle !

Une grille de lecture incomplète, étriquée ! Comblons donc cette gravissime et impardonnable lacune. Elargissons le champ d'investigation et voyons le sort des autres pupilles de l'État placés eux aussi dans les fermes des agriculteurs. Un exemple à proposer, le témoignage de mon bon copain, avec qui j'ai partagé le pain bien souvent à La Réunion - et c'est bien le sens étymologique du terme "copain". Oui, pupille de l'État, il a été placé dans une ferme, chez un paysan assez rude, mais qui l'était bien davantage avec ses propres enfants. Et il a logé dans une grange; il s'y sentait bien; il n'a jamais souffert du froid. Et faisant le bilan de son enfance, il m'a confié que, grâce au travail des champs, il a appris à aimer le travail; on a su lui mettre les pieds à l'étrier, qu'il n'a jamais lâché comme aurait fait un récalcitrant tropicalisé ! La seule ombre de son adolescence a été celle de son instituteur, alcoolisé du matin au soir, mais protégé par les autorités car il avait été rudement malmené par les Allemands. Malgré tout, mon copain a obtenu son CAP de coiffeur. J'ai eu plus de chance que lui : mon directeur d'école, le Frère Paul, de Saint-Amand-sur-Sèvre, restait de marbre devant l'envahisseur : il nous sécurisait et il n'avait passé aucun contrat avec une dive bouteille ! Un grand maître à qui je dois presque tout ! Comme mon copain, je garde de bons souvenirs de la grange où j'ai batifolé avec mes amis, où j'ai fait aussi de bonnes siestes. Une famille du nord, fuyant les bombes ennemies, a séjourné quelque temps dans la grange de mon père; et je crois avoir retenu qu'elle avait été ravie de l'accueil. Le trio universitaire précité ne sait sans doute pas que la grange n'a pas pour unique fonction celle d'engranger pour les animaux; elle était également havre de paix pour les humains : on pouvait y organiser une petite fête quand on devait accueillir beaucoup de monde et même y dresser la table lors d'une "batterie" ! Au besoin, elle devenait chambre d'accueil, car elle élargissait la demeure paysanne qui comportait généralement deux pièces principales, la cuisine-salle à manger et une grande chambre !

Le trio est chagriné par le rapport de l'IGAS, un rapport partisan selon lui. Grand Dieu ! C'est au chapitre IV de son ouvrage : "Au total sur la base de l'étude de nombreux documents et d'un échantillon de 145 dossiers ainsi que de témoignages, la mission n'est pas conduite à dresser un bilan négatif de la politique de "migration de pupilles". Et, fort de cette conclusion de l'IGAS, je reste persuadé que le terme partisan revient en plein visage du trio... comme un boomerang. Les pupilles des deux hémisphères, placés chez les agriculteurs, ont été probablement traités de la même façon; on a pu rencontrer à la rigueur un paysan plus bourru qu'un autre; tous les paysans hébergeurs devaient remplir le cahier des charges de l'État : nourrir, vêtir, soigner... Ce placement était une aubaine et pour l'État qui n'avait rien à payer et pour le paysan qui trouvait là une main d’œuvre intéressante; la seule dépense de l'hébergeur consistait à déclarer à qui de droit et à verser une cotisation pour la retraite du pupille. Une autre question a chagriné nos trois universitaires patentés : pourquoi La Creuse ? Question aussi byzantine que saugrenue.

En fait, c’est le directeur de la DDASS de cette époque, alors en vacances dans la Creuse, qui s’est aperçu de l’existence de foyers capables d’y accueillir nombre de ces pupilles réunionnais car ils étaient quasiment vides. Ce genre de structures faisait cruellement défaut à La Réunion. De retour à La Réunion, il a organisé cette migration. En une vingtaine d’années (1963-1982) ce sont, au total, 1 600 enfants, garçons et filles, qui ont été déplacés dans 64 départements français. Ce qui démontre bien que la théorie d’envoi d’enfants réunionnais pour repeupler les campagnes françaises n’est qu’une fumisterie. Il fallait bien trouver des départements d'accueil et on a pu résoudre ce problème par un réseau de relations. Inutile de s'appesantir davantage sur le réseau sauf si on cherche vraiment d'autres poux dans la tête du fameux grand-père Kal. On ne va pas débattre du sexe des anges encore une fois ! Le sort des pupilles reste le même où qu'ils soient placés. Le seul mérite de cette savante et spécieuse enquête qui a taraudé le trio, c'est d'avoir étoffé avec brio le petit ouvrage, sans quoi il eût été squelettique. On l'a déjà étoffé, il est vrai, et dans un vaste chapitre, en parlant des orphelins de divers pays, à la recherche d'éventuelles similitudes, mais sans jamais parler d'un seul pupille du coin, de mon bon copain, par exemple ! Les œillères, c'est terrible, on ne parvient pas à les enlever; et c'est fort difficile quand on focalise son attention sur le grand-père Kal !

Et Debré, qui a pris les rênes de La Réunion peu après les heures noires de la colonisation, a grossi le budget local pour combler le retard sidéral par rapport à ce qu'on avait en métropole : routes, centres de soin, écoles, collèges, lycées, presque tout était à faire ou à refaire. Il a paré à l'urgence et, pour les pupilles, il a appliqué la législation française : les placer chez les paysans métropolitains, comme ce fut le cas de mon copain et de tant d'autres de l'Hexagone. Et sous ce tropique, c'était à une époque où la démographie était galopante, où la misère noire touchait de nombreuses familles. Les vaillants aboyeurs qui aboient encore contre la politique migratoire de Debré oublient de présenter leur recette : que fallait-il donc faire ?

Enfin le trio universitaire a trouvé un appui de poids, l'historien Sudel Fuma qui, avec Antenne Réunion, a diffusé quelques vidéos, astucieusement bien montées. On sent là aussi planer le spectre de Debré. Dans l'une d'elles, on voit et on entend un ancien déplacé de La Creuse se plaindre d'avoir gardé les moutons gracieusement et de s'être senti obligé d'aller boire à l'abreuvoir. Pour un peu, il serait devenu mouton, confesse-t-il ! Je suis au regret de lui signaler que dans ma jeunesse j'ai gardé les vaches jusqu'à ma majorité comme mes camarades du coin : ce n'était pas une bien rude corvée. Je n'ai entendu aucune récrimination dans les prés voisins. Un jour même, je me suis assoupi et une vache est venue passer sa grosse langue baveuse sur mon petit livre, "La mare au diable". Vaguement sorti de mon engourdissement, j'allais prendre le bâton quand elle s'est esquivée à temps en me lançant un vilain regard torve. Depuis j'ai appris que lorsqu'on est chacun à sa tâche, les vaches sont bien gardées. Trêve de plaisanterie ! Je dois même avouer que j'ai révisé mes cours au milieu des vaches qui paissaient bien tranquillement et que, grâce à cette grande quiétude, j'ai obtenu ma propédeutique, le droit d'entrer à la Faculté ! Je devrais même remercier mes vaches !

Malgré mes coups de goupillon que je viens de distribuer ici et là, j'aime beaucoup la grande dame Université; on y apprend la rigueur; mais chez certains historiens et sociologues, cette précieuse qualité fait étrangement défaut; ceux-là sont emportés par la ferveur de leurs opinions politiques; entre eux, ils se serrent les coudes; ils s'auréolent mutuellement et à qui mieux mieux ; il suffit, en ce cas, de s'appuyer sur les travaux d'autrui avec moult citations et de faire de savantes digressions pour étoffer la matière. Bref ! faire plus savant qu'un savant. De telles divagations intellectuelles ne sont pas permises dans les matières scientifiques où l'objectivité est de règle; elles ne le sont pas non plus lorsqu'on doit traduire une page de Cicéron : il faut lui faire dire en français ce qu'il a exactement écrit en latin ! Rien d'autre ! Et je remercie dame Université de m'avoir formé en ce sens, même si je l'ai peu fréquentée à cause de ma santé chancelante qui m'a amené à être plus souvent présent dans les chambres des hôpitaux que sur les bancs d'une Faculté !

Toute dernière conclusion : je suis persuadé que les paysans creusois, dans leur grande majorité, ne méritaient pas qu'on leur infligeât la stèle de Gillot ! Et que de soins on prend à arranger l'histoire locale !

Gérard Jeanneau, ex-gardeur de vaches, à La Courtinière, à Saint-Amand-sur-Sèvre.

Gières, le 8 avril 2016.

http://www.courriers-reunion.fr/Tristes-tropiques.html