Courrier des lecteurs de Reynolds Michel :

Revisiter le concept de peuple


Publié / Actualisé
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Signataire de l'appel des 25 pour la création d'un Comité pour le 350ème anniversaire du peuple réunionnais, j'ai été rapidement interpellé : "1663, début du peuplement ou fénésans du peuple réunionnais ?". Avec des arguments à l'appui, on me faisait remarquer que "les conditions pour la fondation du peuple réunionnais n'étaient pas réunies en 1663, et ce jusqu'en 1848 [...] que le peuple peut se révéler, en pansant ses blessures". Et l'invitation à une pratique correcte de l'histoire était lancée : "C'est l'appropriation de l'histoire complète et non pas révisée qui nous permettra de nous pencher sur cette période, de reconnaître le travail mené par les esclaves pour édifier cette société, malgré le rejet dont ils ont été les victimes, et c'est leur faire injure que de parler d'unité d'un peuple dont ils ont été exclus et dont ils ne partageaient ni les coutumes, ni les règles, ni même la religion" (1).
Signataire de l'appel des 25 pour la création d'un Comité pour le 350ème anniversaire du peuple réunionnais, j'ai été rapidement interpellé : "1663, début du peuplement ou fénésans du peuple réunionnais ?". Avec des arguments à l'appui, on me faisait remarquer que "les conditions pour la fondation du peuple réunionnais n'étaient pas réunies en 1663, et ce jusqu'en 1848 [...] que le peuple peut se révéler, en pansant ses blessures". Et l'invitation à une pratique correcte de l'histoire était lancée : "C'est l'appropriation de l'histoire complète et non pas révisée qui nous permettra de nous pencher sur cette période, de reconnaître le travail mené par les esclaves pour édifier cette société, malgré le rejet dont ils ont été les victimes, et c'est leur faire injure que de parler d'unité d'un peuple dont ils ont été exclus et dont ils ne partageaient ni les coutumes, ni les règles, ni même la religion" (1).

Je n’étais donc pas surpris du passage de la notion du "peuple" au "peuplement" dans l’intitulé du Colloque international organisé par la Région/Réunion au Domaine des Boucaniers à Villèle (Saint Gilles les Hauts) du 30 mai au 1er juin : 350ème anniversaire du peuplement de La Réunion (1663-2013). De fait, pouvait-on demander à la Région Réunion, dirigée de surcroît par une majorité de droite, d’opter pour la notion de "peuple" lorsqu’on sait que le Conseil constitutionnel, par décision du 9 mai 1991, a récusé la notion de "peuple" – en l’occurrence de "  peuple corse " – comme étant contraire au principe d’indivisibilité de la République ?

 La figure unie du peuple : une fiction

Qui parle aujourd’hui de peuple à La Réunion et dans quel sens ?  Un certain nombre de militants associatifs et culturels, situés à gauche et/ou à l’extrême gauche, affectionnent particulièrement cette notion. Et nous savons que le Parti Communiste Réunionnais a tout récemment, lors de son Assemblée générale extraordinaire à La Rivière Saint-Louis, remit ce concept à l’honneur (Le Quotidien, 01/10/2012). Pour tous, l’objectif général est de mettre en valeur la spécificité réunionnaise : son histoire, sa géographie, sa culture, sa langue, son interculturalité ou son unidiversité. Bref, toutes les richesses et potentialités propres à la population réunionnaise, multiculturelle et pluriconfessionnelle.

Le peuple est entendu par eux – les militants associatifs et le PCR –, comme un concept politique englobant (populos, démos), c’est-à dire comme l’ensemble de la population vivant sur un même territoire et uni par des caractéristiques communes comme la culture, les coutumes, la langue ou l’ensemble de citoyens (sens juridique) d’un Etat. Il est pensé comme Un et doté d’Une volonté. Plus encore : il est un acteur collectif, constitutif de la volonté générale.

Mais le peuple ainsi défini existe-t-il vraiment ?

Il faut commencer par dire qu’en démocratie, le peuple, en tant qu’ensemble des citoyens, ne s’exprime pas d’une même voix, n’a pas de ″pensée unique″. Car, entre les membres d’une même société les valeurs choisies peuvent s’opposer, tout comme les intérêts peuvent diverger. De là naissent divergences et conflits. Le conflit est même au cœur de toutes les sociétés, particulièrement dans les sociétés comme les nôtres où les inégalités sont très profondes entre les diverses couches ou classes sociales. La reconnaissance du caractère hautement conflictuel de la vie en société et les voies et moyens pour promouvoir une société plus juste et plus solidaire entraînent sur le plan politique des divisions et des projets antagoniques. Le peuple se divise de nouveau : certains se disent de gauche, d’autres de droite ou du centre. Mais tous sont du peuple dans les États démocratiques. Le peuple-un, doté d’une seule volonté, n’est plus qu’une fiction.

D’où la conclusion d’un certain nombre d’intellectuels : le "peuple tout simplement, le ″peuple″ comme unité, identité, totalité ou généralité, cela n’existe tout simplement pas". Ce positionnement de l’historien de l’art, Georges Didi-Huberman (2), est partagé par le philosophe Jacques Rancière :

"Le ″peuple″ n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple (…) : peuple ethnique défini par la communauté de la terre ou du sang ; peuple troupeau veillé par les bons pasteurs, peuple démocratique mettant en œuvre la compétence de ceux qui n’ont aucune compétence particulière ; peuple ignorant que les oligarques tiennent à distance" (3).

On peut prolonger la liste des figures - en parlant de "peuple premier", de "peuple de Dieu", de  "peuple de pauvres", de "peuple de gauche", de "peuple de villes" -, pour souligner, outre l’ambivalence sémantique du terme, les réalités différentes qu’il recouvre, fonctionnant souvent en opposition les unes aux autres. Compte tenu de cette ambiguïté, ne faut-il pas tout simplement abandonner ce concept de peuple ? Étant donné qu’il est toujours une instance de légitimation des institutions de pouvoir, il semble qu’il faut plutôt l’analyser et soumettre ses usages à la critique. Pour le sociologue français Michel Wieviorka, "il faut s’intéresser au retour de l’idée de peuple tout en le considérant avec circonspection" (4).

 Le peuple, c’est une histoire de rapports de forces

Dans ce débat sur les divers sens du mot "peuple" – peuple-population, peuple-citoyens, peuple-nation –, il y a une catégorie de personnes qui y est toujours incluse : l’ensemble de citoyens de condition modeste par opposition aux classes dirigeantes et/ou à  l’élite.

C’est dans cette masse des oubliés et marginalisés, dans cette "majorité marginale", que va émerger le peuple lorsqu’elle se met en marche, lorsqu’elle manifeste sa volonté d’émancipation, lorsqu’elle s’ébranle pour mettre dehors un dictateur et son clan comme en Tunisie tout récemment. Dans les années 60, nous avons vu les masses marginalisées du Tiers Monde se  mobiliser pour rompre avec les structures coloniales de leurs pays, se constituant ainsi en "peuples".

C’est dans ce surgissement, dans cette irruption dans l’Histoire,  pour défaire un ordre injuste et participer à un projet historique que les masses se transforment en peuples. Il est des moments – qu’on se rappelle de 1789, de 1936…–,  où les citoyens redeviennent acteurs de leur destin politique, ce moment de soulèvement qui unit tous les segments de la population en un unique tout social capable d’agir comme acteur de l’histoire. Le peuple, c’est ce  qui désigne ce processus politique émancipateur et non cette entité abstraite supposée englober l’ensemble des individus soumis aux lois d’un État. Le peuple n’est pas un patrimoine. "Le peuple, écrit Sadri Khiair, ce sont des rapports de force, c’est une histoire, c’est une histoire de rapports de force" (4).

Je conclurai en disant qu’il me semble de plus en plus difficile aujourd’hui de défendre une conception du peuple comme ensemble homogène et unanime, comme entité globale "porteur d’une volonté collective tendue vers l’espoir d’un autrement". Cette conception fusionnelle du peuple a son revers : l’impasse sur les fractures d’une société réunionnaise cassée où les jeunes n’ont plus d’avenir et d’espérance. Quelle place occupe les jeunes, les exclus et les couches populaires dans les projets politiques de nos élus ?

Le problème n’est pas tant l’unité et l‘identité du peuple réunionnais que la prise en compte de la complexité de la société réunionnaise avec ses multiples divisions et distinctions. Face au défi de "bien vivre ensemble", il s’avère, me semble-t-il, nécessaire de revisiter le concept de peuple pour le problématiser à partir de nos diversités-différences et de nos défis.

Le combat n’est pas tant celui d’une démocratie formelle que celui de la citoyenneté participative. Pour combler la distance entre le "peuple réel" et le "peuple représenté", il s’avère nécessaire de revisiter le concept de représentation politique à partir d’une  conscientisation et politisation citoyennes pour dire que cela suffit, qu’il faut changer vraiment, qu’une autre société est possible.

Reynolds Michel

* Notes

  1. Lettre ouverte au Comité pour la 350ème anniversaire du peuple réunionnais / signataires : Alexia Aky, Teddy Aky, Ghislaine Bessière, Philippe Bessière, Marilyne Dijoux, Monique Dijoux, Manuela Lesage, Raphaël Mithra, Alex Mithra, Jean Técher
  1.  DIDI-HUBERMAN, cité par Juliette CERF, Qu’est-ce qu’un peuple ?, in Telerama, n° 3301, 15/04/2013 (recension de Qu’est-ce qu’un peuple ?, ouvrage collectif - d’Alain Badiou, de Sadri Khiari, de Jacques Rancière, Pierre Bourdieu, Judith Butler et de Georges Didi-Huberman -,, proposé par les éditions La Fabrique, Paris, 2013.
  1. RANCIERE Jacques, cité par Juliette CERF, Ibid.
  1. WIERVIORKA Michel (Dir.), Le peuple existe-t-il ? Ed., Sciences Humaines/Collection Les entretiens d’Auxerre, 2012.
  1. KHIARI Sadri, Contre qui se constitue le peuple ? In Qu’est-ce qu’un peuple ?, Ed. La Fabrique, Paris, 2013
   

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