Tribune libre de Reynolds Michel :

"Underground Railroad"; : un réseau clandestin d'aide aux esclaves fugitifs


Publié / Actualisé
Dans la conscience américaine, " Underground Railroad / Le Chemin de Fer clandestin " est le symbole de l'histoire de la résistance à l'esclavage par l'évasion et la fuite. C'est une histoire qui est au coeur de la culture américain, évoquée par quelques grands romans, de Beloved de Toni Morrison à Underground Railroad de Colson Whitehead en passant par Le Monde Connu de Edward P. Jones, trois ouvrages récompensés par le prix Pulitzer. Tout récemment, le réalisateur Barry Jenkins a signé une somptueuse adaptation en 10 épisodes du roman de Colson Whitehead, Underground Railroad, nom également de la série du réalisateur Barry Jenkins. Mais, c'est quoi au juste cet Undergroung Railroad /ce Chemin de Fer clandestin ? Réalité ou symbole ?
Dans la conscience américaine, " Underground Railroad / Le Chemin de Fer clandestin " est le symbole de l'histoire de la résistance à l'esclavage par l'évasion et la fuite. C'est une histoire qui est au coeur de la culture américain, évoquée par quelques grands romans, de Beloved de Toni Morrison à Underground Railroad de Colson Whitehead en passant par Le Monde Connu de Edward P. Jones, trois ouvrages récompensés par le prix Pulitzer. Tout récemment, le réalisateur Barry Jenkins a signé une somptueuse adaptation en 10 épisodes du roman de Colson Whitehead, Underground Railroad, nom également de la série du réalisateur Barry Jenkins. Mais, c'est quoi au juste cet Undergroung Railroad /ce Chemin de Fer clandestin ? Réalité ou symbole ?

Un réseau clandestin d’aide aux esclaves fugitifs

Si dans l’imaginaire de nombreux jeunes américains, ce Chemin de fer Clandestin est un véritable chemin de fer souterrain – idée reprise par Colson Whitehead pour son best-seller – cet Underground Railroad n’est, en réalité, ni un train, ni un métro, mais plutôt une allégorie. C’est un réseau secret de routes clandestines et un maillage de points de rencontre et de lieux sécurisés que les esclaves, qui fuyaient les États esclavagistes du Sud, empruntaient pour rejoindre les États abolitionnistes du Nord ou gagner le Canada où l’esclavage était aboli depuis 1833. Pourquoi cette fuite vers le Nord ou le Canada (alors Amérique du Nord britannique) ? A la fois pour satisfaire leur aspiration à la liberté et pour échapper à l’excessive dureté de leur condition servile. C’est en effet pour vivre plus librement qu’ils fuyaient les plantations du Sud vers les grandes villes, comme Boston, New York ou Philadelphie où ils trouveraient l’anonymat, du travail, l’aide juridique et une communauté de Noirs Libres.

Au départ, les esclaves s’enfuyaient en général seuls, sans assistance. Ils quittaient la plantation ou leur calbanon (maison sommaire d’esclaves) au bord des champs, le plus souvent à pied et de nuit, avec très peu d’informations à suivre. Pour ces chercheurs de liberté (freedom seekers), l’objectif immédiat était de mettre le plus de distance entre eux et leurs propriétaires, qui tentaient à tout prix de les retrouver, parfois en lançant des chasseurs de prime à leurs trousses. Capturés, ils étaient cruellement " punis, fouettés, torturés, marqués au fer, voire exécutés pour l’exemple " nous rappelle Olivette Otele, historienne à Université de Bristol, en Grande Bretagne. Quelque fois, ils trouvaient de l’aide en cours de route à la faveur de sympathisants (des Noirs nés libres, d’anciens esclaves affranchis ou des blancs abolitionistes) qui les dissimulaient dans des lieux sécurisés, tout en les aidant à poursuivre leur route vers le Nord à travers le Chemin de fer clandestin (Undergroundrailroad) : ce réseau de refuges, de routes, de transport qui a permis à plusieurs dizaines de milliers de personnes de fuir les plantations esclavagistes du Sud vers les États du Nord. Plus de 50 000 se sont ainsi sauvées grâce à ce réseau.
Ce réseau, bien établi en 1830, reposait sur un principe : ˝chaque personne qui accueillait un fugitif, pour quelques heures ou plusieurs jours, le dirigeait ensuite vers la ville ou le hameau suivant où quelqu’un d’autre pourrait l’aider. De proche en proche, comme sur des rails invisibles, les esclaves avançaient ainsi vers le Nord. La métaphore était filée sur tout le parcours : les maisons, granges et églises abritant des esclaves étaient des gares tenues par des chefs de gare, les fugitifs des passagers, véhiculés par des conducteurs˝ (Volker Saux, GEO, 24/10/2018). Le voyage, à ses risques et périls, pouvait durer plusieurs mois.

Les conducteurs ou héros les plus célèbres.

Parmi les chefs de gare, conducteurs et autres qui ont contribué à la prouesse de ce réseau clandestin – opération qui n’était pas sans danger ni pour les fugitifs, ni pour eux – l’Histoire a retenu quelques noms célèbres. Harriet Tubman (1820-1913), une esclave qui fuit, en 1849, le Maryland pour gagner la Pennsylvanie pour être libre, est la plus célèbre. Elle retourne ensuite à plusieurs reprises dans le Sud, pour guider vers le Nord des dizaines d’esclaves, avec la collaboration d’une figure majeure du Chemin de fer clandestin : le quaker Thomas Garrett (1789-1871).  Levi Coffin (1798-1877), quaker de l’Indiana, est une autre célébrité du réseau. Il a aidé des centaines d’esclaves en fuite, souvent, comme thomas Garrett, en les hébergeant dans sa maison de l’Ohio. Les Quakers – les membres d’une Église protestante fondée au XVIIe siècle, en Angleterre, par George Fox – ont été, il convient de le souligner, à la pointe de la lutte contre l’esclavage et très actif dans le Underground railroad.

Frederick Douglas (1817-1895), né esclave dans le Maryland, militant abolitionniste à toute épreuve et grand orateur autodidacte, est une autre grande figure de l’Unnderground railroad à l’instar d’autres grands militants du Chemin de fer clandestin, tels que :
John Parker (1729-1775), né esclave à Norfolk (Virginie) ;
William Still (1821-1902), né de parents anciennement esclaves dans le New Jersey ; 
Henrietta Bowers Duterte (1817-1903), née libre à Philadelphie (Pennsylvanie) ;
Josiah Henson (1786-1883), né esclave dans le Comté de Charles (Maryland) ;
Lewis Hayden (1811-1889), né esclave à Lexington (Kentucky) ;
David Ruggle (1810-1849), né libre à Norwich (Connecticut) ;
Samuel D. Burris (1813-1863), né libre dans le Comté de Kent (Delaware), et bien d’autres afro-américains qui risquaient gros (capturés, emprisonnés et revendus) en cachant les fugitifs et en les orientant pour la suite du périple.

Une opposition grandissante conduisant à la guerre de Sécession (1861-1865)

La guerre d’indépendance et la fondation de la République entre 1778 et 1789 ont permis une unité de façade entre les États esclavagistes du Sud et les États Libres du Nord. L’existence de deux univers juridiques radicalement opposés – celui où l’esclavage était légal et celui où il était interdit sous une même souveraineté – n’était pas à la longue tenable. L’incompréhension ou l’opposition ne pouvait que grandir, d’autant plus que États libres du Nord ne respectaient pas, ou très peu, les lois sur les fugitifs adoptées dès la signature de la Constitution en 1787, les obligeant à prêter main-forte aux chasseurs d’esclaves pour traquer les esclaves fugitifs où qu’ils soient et les rendre à leurs ˝propriétaires˝.
Et voilà que des milliers d’esclaves fuient et viennent se réfugier dans les États du Nord-Est. Pour les États du Sud, où la main-d’œuvre servile était un des piliers de l’économie – le boom du coton a fait passer le nombre d’esclavages, entre 1800 et 1860, de 800 000 à 4 millions – ce n’était plus tolérable, d’autant plus qu’une loi de la Cour suprême, en 1842, a absous les États progressistes qui refusaient de capturer et de reconduire les fugitifs. Durcissant alors le ton, ils parviennent à faire voter, en 1850, le " Fugitive Acte ", loi faisant désormais obligation à tous les États du pays de collaborer activement à l’arrestation des esclaves en fuite. Le Congrès des États-Unis, pour acheter la paix civile, avait fini par céder.

Cette loi nouvelle rendait passible de poursuite et de condamnation tous ceux qui portaient secours aux fugitifs. Quant aux réfugiés, ils ont plus aucun droit civique et sont à la merci des forces de police. L’arrestation des Noirs dans les rues de certaines grandes villes (New York, Chicago…), qu’ils soient citoyens ou pas, provoque la colère des passants, et suscite, ici et là, de véritables révoltes populaires où on libère les Noirs des mains de la police ou des traqueurs privés. Pour les abolitionnistes, cette loi était une provocation. On assista alors à une montée en force de tous les mouvements ou associations abolitionnistes en vue d’aider davantage les fugitifs qui se dirigent de plus en plus vers le Canada, devenu la terre promise.

Les grands esprits du temps, tels que Walt Whitman, Ralph Waldo Emerson, Nathalie Hawthorne et Henry David Thoreau, s’indignent et s’engagent. En réaction à cette provocation, le philosophe et pionnier de la pensée écologiste, Henri David Thoreau (1817-1862), lance et théorise l’idée de la " désobéissance civile ". Des États entiers (Vermont, Maine, Connecticut, Massachusetts, Rhode Island, Michigan et Visconsin) refusent la nouvelle loi fédérale et passent leurs propres lois sur les " libertés personnelles " en vue de mieux protéger les esclaves en fuite. Le pays est plus que jamais fracturé et un processus de guerre civile s’amorce progressivement.

Abraham Lincoln, champion du parti Républicain farouchement anti-esclavagiste, est élu le 6 novembre 1860. Pour les États du sud cette victoire est une déclaration d’hostilité. La guerre est déclenchée le 12 avril 1861. De 1861 à 1865, les États-Unis s’entredéchirent dans une guerre civile, la plus meurtrière de leur Histoire. Le 31 janvier 1865, le Congrès adopte le 13ème amendement à la Constitution fédérale, qui aboli définitivement l’esclavage sur l’ensemble du territoire américain. Il sera approuvé le 18 décembre, provoquant l’affranchissement de quatre millions d’esclaves.

C’est le triomphe de la lutte pour les droits de l’homme. C’est la victoire de tous les abolitionnistes. C’est la victoire des militant-e-s de l’Underground Railroad dans leur ensemble. Des centaines de sites à travers le pays entretiennent, à juste titre, la mémoire de ce réseau et célèbrent la mémoire de ses grandes figures.


Reynolds MICHEL

   

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