Tribune libre de Reynolds Michel :

Ukraine : quelle sortie de crise ?


Publié / Actualisé
Pour mettre fin à la guerre d'agression russe de son pays, aux bombardements meurtriers de ses grandes villes pilonnées par les forces russes depuis plus d'un mois, à la souffrance de son peuple - dont plus de 5 millions ont déjà pris le chemin de l'exil - le président ukrainien Volodymyr Zelensky a avancé le mardi 29 mars des propositions pour sortir de cette guerre absurde qui sème la mort, la destruction et la misère (pape François), à savoir : un futur statut de neutralité de l'Ukraine en échange de garanties pour sa sécurité ; son intégration dans l'Union européenne ou encore l'avenir des territoires conquis par les Russes depuis le début de la guerre. 
Pour mettre fin à la guerre d'agression russe de son pays, aux bombardements meurtriers de ses grandes villes pilonnées par les forces russes depuis plus d'un mois, à la souffrance de son peuple - dont plus de 5 millions ont déjà pris le chemin de l'exil - le président ukrainien Volodymyr Zelensky a avancé le mardi 29 mars des propositions pour sortir de cette guerre absurde qui sème la mort, la destruction et la misère (pape François), à savoir : un futur statut de neutralité de l'Ukraine en échange de garanties pour sa sécurité ; son intégration dans l'Union européenne ou encore l'avenir des territoires conquis par les Russes depuis le début de la guerre. 

Des propositions jugées constructives par le principal négociateur russe Vladimir Medinski et de Sergei Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, du moins dans un premier temps. Car, le lendemain, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a fait savoir que " pour l’instant, nous ne pouvons pas faire état de quoi que ce soit de très prometteur. Il y a beaucoup de travail à accomplir " (Journal La Croix, 30/03/2022), minimisant ainsi les espoirs d’une percée après les pourparlers de paix du mardi 29 mars et laissant entendre que le président Poutine veut beaucoup plus, toujours plus.

- Au nom du réalisme politique donnons à Poutine ce qu’il veut, disent certains experts -

Depuis, les troupes russes se sont retirées des alentours de Kiev, en laissant dernière leur armée, non seulement des villes détruites, mais  aussi des centaines de victimes ciblées délibérément et tuées directement – des cadavres dans les rues, parfois les mains attachées au dos, des hommes, des femmes et des enfants entassés dans des fosses communes, comme à Boutcha, au Nord-Ouest de Kiev…–  du moins selon les indices graves et concordants (Liz Throssell, porte-parole du HCDH, ONU-Info, 05/04/2022). Si l’armée russe s’est retirée du Nord, c’est pour mieux se positionner vers l’Est et au Sud, en vue d’occuper la totalité des régions administratives de Donetsk et de Louhansk – des régions qui sont en partie contrôlées par les séparatistes pro-russes. Une telle victoire permettrait à Poutine de négocier en position de force. Concernant la Crimée, annexée illégalement en 2014, le débat semble clos pour Moscou : la Crimée est un territoire russe. En annexant les rivages de la mer d’Azov en vue de permettre la jonction de la Russie et de la Crimée, le maître du Kremlin veut, le moment venu, négocier en position de supériorité.  Pour l’instant, les forces russes continuent de réduire à l’état de ruines certaines villes et autres villages (Marioupol, Borodianka, Tchernihiv…), en attendant d’autres concessions des Ukrainiens en vue de se tourner vers une sortie de guerre par la diplomatie.

Pour certains géo-politologues, stratèges, universitaires et politiques, il faut offrir au président Vladimir Poutine une porte de sortie honorable en lui offrant ce qu’il veut, c’est-à-dire revenir à peu près à la zone d’influence russe qui existait du temps de l’URSS, avec en prime la levée au moins partielle des sanctions qui frappent son pays (Serge Halimi, Le Monde Diplomatique, avril 2022, p. 21). Car, dans cette guerre, disent-ils, l’Occident porte par ces provocations à l’encontre de la Russie – mépris pour ses préoccupations sécuritaires, en particulier pour ses lignes rouges : la Géorgie et surtout l’Ukraine – la responsabilité première (Renaud Lambert, Le Monde Diplomatique, avril 2022, p.12 ; Noam Chomsky, Le Courrier international, 20 mars 2022). Certes, ils disent tous, notamment le grand linguiste Noam Chomsky, que l’invasion russe de l’Ukraine est un crime de guerre majeur. Mais en vue de mieux pointer la responsabilité de l’Occident, ils nous invitent à un effort pour comprendre pourquoi cette tragédie s’est produite et ce qui aurait pu être fait pour l’éviter (Noam Chomsky), en mettant, sous nos yeux, les témoignages des grands spécialistes (George F. Kennan, William J. Burns, Jack F. Matlock, …– nous alertant sur les " lignes rouges " à ne pas franchir (Renaud Lambert, ibid…). Et ce, sans s’interroger sur le danger que représente la Russie depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

- Une lecture exclusivement géopolitique des événements -

Nous sommes là devant un type de raisonnement qui fait fi du principe d’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes (Charte des Nations Unies) au nom d’un soi-disant droit de certains États à se voir reconnaître des sphères d’influence : un glacis, des États-tampons qu’ils contrôlent et qui se conforment à leurs intérêts. Et lorsque nous disons que la construction de la paix est inséparable de la recherche de la justice, c’est-à-dire de la justesse des relations entre grands et petits, riches et pauvres, ils nous disent : mais depuis quand la justice a-t-elle prévalu dans les affaires internationales ? (Noam Chomsky). Nos spécialistes en relations internationales semblent privilégier une logique de blocs sur les valeurs, les droits des individus et des peuples, notamment le respect de chaque peuple avec ses caractéristiques historiques et culturelles. Difficile de les suivre dans cette lecture des événements exclusivement focalisée sur les grandes puissances et leurs manœuvres et stratégies internationales. Un véritable système international ne se construit pas sur une logique impérialiste de blocs aux dépens de la liberté des peuples, mais sur le principe de l’égalité de tous les peuples et sur le respect de leurs légitimes différences. La paix est fruit de la justice.

L’Ukraine se bat pour sa liberté et son indépendance. Mais elle ne se bat pas que pour elle : elle se bat pour affirmer la liberté souveraine de chaque peuple à choisir ses alliances et son aspiration à la liberté et à la démocratie. Il n’y a qu’un seul agresseur dans cette guerre. Le président Vladimir Poutine " est bien le responsable de ce conflit majeur. Aucune maladresse occidentale, aucune erreur historique, aucun des arguments avancés par le régime russe et ses défenseurs depuis des années ne saurait justifier l’attaque " russe de l’Ukraine le 24 février dernier (Éditorial du journal Le Monde, 25/02/2022).

La sortie de crise n’est pas évidente après la destruction de nombreuses villes, les bombardements des zones d’habitation et des infrastructures – écoles, hôpitaux, systèmes d’approvisionnement en eau et d’électricité –, le massacre des habitants dans certaines villes ou certains villages, les viols comme armes de guerre – plus de 1 842 civils morts en Ukraine depuis le début du conflit et plus de 12 millions de personnes ont dû quitter leur foyer (ONU /Info, 12/04/2022).  Bref, " une cruauté toujours plus horrible ", dit le pape François. Outre ces crimes de guerre qui peuvent conduire leurs auteurs devant la Cour de justice internationale, l’invasion de l’Ukraine a eu, entre autres conséquences, celle de déstabiliser l’ordre européen post-guerre froide. Aucun des pays de l’ancienne Union Soviétique ne se sente désormais en sécurité. Certains, comme la Finlande et la Suède, envisagent leur ralliement à l’OTAN.  Le chancelier allemand Olaf Scholz a décidé d’augmenter à 2 % la part du PIB allemand dédiée à la défense, tout en débloquant immédiatement 100 milliards d’euros à cet effet. La défense européenne est à l’ordre du jour et l’OTAN reprend de la vigueur. Les jours difficiles s’annoncent.

Faut-il, après tout ça, récompenser Poutine pour son acte d’agression en lui accordant ses gains territoriaux en vue d’obtenir une sortie de crise ? C’est la demande de quelques experts et autres populistes de droite comme de gauche. C’est un résultat laid, concèdent-ils, mais il faut passer par là pour sortir de cette guerre absurde qui risque de faire basculer plus d’un cinquième de l’humanité dans la pauvreté, le dénuement et la faim, selon l’ONU.

Au regard de la justice et de la construction de la paix, cette sortie de crise est inacceptable. Outre qu’elle méprise le droit des peuples et la justice internationale, elle récompense les crimes de guerre et un sinistre dictateur – qu’il ne faut pas humilier, selon certains. Au peuple ukrainien de faire, si nécessaire, les concessions pour une paix durable. À l’Occident de maintenir les sanctions, voire les renforcer, pour que le président Poutine n’ait plus la tentation de recommencer ce type de guerre ou " pour faire en sorte que cette guerre soit la dernière " (Daniel Cohen, Le Un, n° 389). Aux Nations Unies de proposer aux nations et aux peuples les chemins d’une paix véritable qui s’attaquent aux causes de tous conflits dans le monde. La Paix est possible, mais elle passe nécessairement par le respect de la dignité de chaque homme et la souveraineté de chaque peuple.

Reynolds MICHEL




 

   

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