Justice - affaire Théo Hilarion :

Les témoins parlent de loi du silence


Publié / Actualisé
Depuis lundi 23 juin 2008 aux assises se déroule le procès des deux gendarmes impliqués dans le coup de feu qui a éborgné le docker Théo Hilarion, le 7 mars 1994. Le mardi 24 juin, la personnalité des accusés, qui risquent jusqu'à 15 ans de réclusion criminelle, a été soigneusement examinée. Ce mercredi 25 juin débutait l'audition des témoins. Elle a permis de souligner la mise en place, au plus haut niveau de la hiérarchie, d'une loi du silence pour étouffer la dramatique bavure
Depuis lundi 23 juin 2008 aux assises se déroule le procès des deux gendarmes impliqués dans le coup de feu qui a éborgné le docker Théo Hilarion, le 7 mars 1994. Le mardi 24 juin, la personnalité des accusés, qui risquent jusqu'à 15 ans de réclusion criminelle, a été soigneusement examinée. Ce mercredi 25 juin débutait l'audition des témoins. Elle a permis de souligner la mise en place, au plus haut niveau de la hiérarchie, d'une loi du silence pour étouffer la dramatique bavure
Après trois jours de procès, les responsabilités des deux gendarmes restent difficiles à déterminer, l'un et l'autre demeurant campés sur leurs positions. Mardi, la journée a été marquée par le témoignage très émouvant de la victime et par la nette mise en cause de l'ancien procureur Bernard Legras par Charles Gamet. Selon l'accusé, le procureur de la république savait dès le départ qu'un gendarme était l'auteur du coup de feu ; il aurait caché l'information, " pour des raisons d'ordre public ".

9 experts et 15 témoins

Le procès accorde une grande place à l'audition des témoins, tous cités par le ministère public, et fait appel à de nombreux spécialistes. Ainsi, pas moins de neuf experts - en médecine, psychiatrie, psychologie, balistique et enquêteur de personnalité - ont été convoqués pour l'occasion. Quinze témoins sont appelés à déposer, dont treize par visio-conférence, à la demande de l'accusation. Ils s'exprimeront essentiellement sur la journée du 7 mars dont Théo Hilarion ne garde aucun souvenir. Certains seront également interrogés sur la fameuse loi du silence qui a régné dans le microcosme de la gendarmerie pendant 14 ans. Parmi les personnages-clés appelés à témoigner, citons le colonel Denis Guillaume, chef du groupement de gendarmerie à l'époque, le commissaire Michel Bonnafous, chef de la circonscription de police du Port à l'époque des faits, Michel Séraphine, secrétaire général de la CGTR Ports et Docks (qui s'est également portée partie civile dans le procès). La cour a également entendu deux autres dockers ainsi qu'une dizaine de gendarmes mobiles, présents lors du drame.

La version des dockers

Ce mercredi matin, les premiers à s'avancer à la barre ont été les anciens collègues de Théo Hilarion et Michel Séraphine. Il ressort de leurs témoignages que la manifestation du 7 mars 1994 se déroulait dans une ambiance " bon enfant " avant un enchaînement de violence au dénouement dramatique entre manifestants et gendarmes. Les grévistes se sont dits étonnés du déploiement des forces de l'ordre, inhabituel dans ce type de manifestation. La veille au tribunal, le discours des accusés était tout autre. Charles Gamet et Alain Michelot ont en effet parlé tour à tour d'une " pluie de galets ", d'un " climat insurrectionnel " et décrit Théo Hilarion comme un meneur qui s'était " fait remarquer depuis le matin, par ses provocations ".
Des témoignages catégoriquement réfutés par les dockers, Théo Hilarion s'est certes avancé vers la ligne de gendarmes les bras levés, notent ses anciens collègues, non pour provoquer les forces de l'ordre mais dans un geste d'apaisement. Même s'il a tout oublié de cette terrible journée, la victime qui a définitivement perdu l'usage d'un ?il, est lui-même intervenu ce mercredi matin pour dire qu'il ne se reconnaissait absolument pas dans ce rôle de " meneur " que les gendarmes lui attribuent.

Le témoignage du colonel Denis Guillaume

Le patron de la gendarmerie à l'époque des faits s'est également exprimé ce mercredi matin. Absent lors de l'opération de répression du 7 mars, le colonel Guillaume raconte qu'après avoir pris connaissance de la gravité de la blessure de Théo Hilarion, il a rapidement été convaincu que le tir ne pouvait provenir des gendarmes. D'une part, parce que ce coup de feu émanait d'un fusil à pompe, un type d'arme prohibé dans les opérations de maintien de l'ordre, d'autre part parce que la munition utilisée n'était pas en dotation dans son unité. Il explique également que, longtemps après les faits, l'adjudant-chef Michelot est venu lui confesser son crime, sans évoquer une quelconque responsabilité du capitaine Gamet. Le colonel Guillaume dit avoir encouragé le tireur à se dénoncer (alors que celui-ci a déclaré mardi que personne ne lui avait imposé de parler) avant d'informer le Préfet et le procureur de la République que les gendarmes étaient bien responsables de ce coup de feu, " sans faire plus de vagues que cela " selon les propres mots du colonel Guillaume. Une accusation à peine voilée de la volonté des autorités d'étouffer l'affaire.

Le rôle de Gamet reste flou

" Je n'ai entendu personne lui donner l'ordre de tirer mais pour moi il n'a pu le faire que sur ordre ". C'est ce qu'a déclaré ensuite à la barre un ancien gendarme présent au Port est le 7 mars 1994. Son témoignage ajouté à ceux d'autres militaires conforte l'avocat de Théo Hilarion, maître Rémi Boniface, dans l'idée que c'est bien le capitaine Gamet qui a donné l'ordre de tir à l'adjudant-chef Michelot. " Un gendarme, s'il a tiré, n'a pu le faire que sur ordre, explique-t-il. L'un dit qu'il a entendu l'ordre, l'autre dit qu'il n'a rien. Mais pour tous les gendarmes, il est impossible que leur collègue ait pu agir de sa propre initiative. Ce sont des militaires, des gendarmes qui le disent, pas des manifestants : les gendarmes ne tirent pas sans ordre, c'est impossible ".
De son côté, l'adjudant-chef Michelot reconnaît être allé chercher l'arme de sa propre initiative, en revanche, il nie avoir tiré sans l'injonction de son supérieur. Les témoignages des gendarmes, s'ils vont globalement dans le même sens, ne permettent pas pour autant de définir de manière formelle le rôle exact du capitaine Gamet dans l'affaire. Ses avocats expliquent quant à eux que l'ordre - certains gendarmes mobiles ont déclaré l'avoir entendu dire " allumez-le ", " occupez-vous en ", ou " sortez les moyens spéciaux " - ne s'adressait pas à Alain Michelot et ne visait pas Théo Hilarion. " Il y a beaucoup de confusion, les faits sont très anciens, la mémoire semble plus ou moins sélective, analyse Maître Sophie Liotard, avocate de Charles Gamet. C'était une manifestation confuse et très certainement violente. Chacun a entendu des choses qui ne sont pas forcément corroborées par les autres. Pour moi, ces témoignages ne peuvent pas être fiables ".

Verdict attendu jeudi

Les militaires qui se sont exprimés ce mercredi après-midi ont confirmé par ailleurs l'existence d'une loi du silence, imposée par la hiérarchie et en premier lieu par le capitaine Gamet lui-même, à la tête des opérations ce jour-là. Celui-ci, à l'issue de la dramatique bavure, aurait donné pour consigne à ses hommes de ne rien révéler : " Vous n'avez rien vu, vous n'avez rien entendu".
Le verdict , qui devait être rendu vendredi, sera finalement connu ce jeudi 26, tous les témoins ayant été entendus. Pour autant, la lumière n'est toujours pas faite sur les circonstances exactes du drame et le rôle des différents protagonistes.
   

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