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Il n’y a pas eu de "soulèvement" au Sénégal contre les sanctions visant le Mali


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Selon un message viral sur les réseaux sociaux depuis le 18 janvier 2022 en Afrique de l’Ouest, "un soulèvement" a eu lieu au Sénégal contre les récentes sanctions imposées au Mali par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Mais c'est faux: il n’y a pas eu de telle révolte dans ce pays. 

Il y aurait eu, selon plusieurs publications qui totalisent un millier de partages, un "soulèvement populaire au Sénégal". L’auteur du texte, devenu viral depuis le 18 janvier 2022, affirme que les rues sont coupées à Dakar, la capitale sénégalaise, parce que le "peuple africain du Sénégal rejette la fermeture des frontières avec le Mali suite aux sanctions de la Cédéao". 

Pour témoigner de l'ampleur de la protestation, l'une des images associée à ces posts montre un nuage de fumée noire s'élevant au-dessus d'une route: comme si des pneus étaient en train de brûler. A quelques mètres de là, trois véhicules, appartenant très probablement aux forces de l’ordre, sont stationnés. 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 20 janvier 2022

Certaines publications contiennent une autre photographie prise lors d'une manifestation: on y voit un jeune homme brandissant le drapeau sénégalais au milieu d’une route, là encore assombrie par des fumées noires. 

Le message, relayé dans de nombreuses publications (1,2,3…) et même par un site d'information en ligne (1) malien, survient quelques jours après une grande manifestation de Maliens pour dénoncer les sanctions prises par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) contre leur pays. Vendredi 14 janvier, ils étaient en effet des milliers dans les rues de Bamako pour protester contre les mesures prises le 9 janvier par cette instance contre la junte au pouvoir au Mali. 

Une batterie de sanctions  contre le Mali 

La Cédéao et l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa) ont pris une batterie de mesures économiques et diplomatiques à l'encontre du Mali, en réaction aux velléités de la junte de se maintenir au pouvoir encore plusieurs années.

Ces mesures sanctionnent notamment le refus des colonels, qui ont mené deux coups d'Etat en août 2020 et mai 2021, de tenir leur promesse d'organiser le 27 février prochain des élections présidentielle et législatives qui auraient ramené des civils à la tête du pays.

La Cédéao a ordonné la fermeture des frontières de ses Etats membres avec le Mali, un embargo sur les échanges commerciaux (hors produits de première nécessité) et les transactions financières, la suspension de ses aides financières et le gel des avoirs du Mali à la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO).

Le gouvernement de transition du Mali a annoncé, à son tour, la fermeture de ses frontières avec tous les Etats membres de la Cédéao, à l'exception de la Guinée qui a refusé d'appliquer les mesures de l'organisation régionale.

"Aucune manifestation"

Mais contrairement à ce que prétendent les publications virales, "il n’y a pas de soulèvement au Sénégal, et aucune manifestation au niveau de ses frontières avec le Mali et encore moins à Dakar", a assuré à l'AFP un haut responsable de la police sénégalaise, contacté le 19 janvier 2022.  

"Je n'ai pas constaté de soulèvement ou de début de soulèvement à Dakar en rapport avec la situation au Mali. Je n'ai pas non plus eu échos de situation de ce genre dans le reste du pays dans la presse locale", a expliqué Assane Diagne, journaliste au bureau de l’AFP à Dakar.  

Capture d'écran réalisée sur Google Map le 20 janvier 2022

Une photo de mars 2021

Par ailleurs, la photographie du jeune homme brandissant le drapeau sénégalais est ancienne et n'a rien à voir avec les tensions actuelles au Mali.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 21 janvier 2022

Nous avons effectué une recherche d’image inversée avec Google images et l’avons retrouvée dans de nombreux articles en ligne. Cette photographie accompagne par exemple cette dépêche de l'AFP sur les manifestations qui ont secoué le Sénégal début mars 2021. L’arrestation le 3 mars 2021 de l’opposant politique sénégalais Ousmane Sonko, accusé de “viols et menaces de morts”,  avait en effet déclenché des scènes de guérilla à travers le pays. 

Cette photo est à chaque fois créditée Associated Press (AP). Elle figure effectivement dans la banque d'images de cette agence de presse américaine.

Capture d'écran sur apimages.com, réalisée le 21 janvier 2022

Selon la légende, la photographie montre "un manifestant qui agite le drapeau national sénégalais lors de manifestations en faveur du principal chef de l'opposition et ancien candidat à la présidentielle Ousmane Sonko à Dakar, Sénégal, le mercredi 3 mars 2021".

Elle n'a donc aucun lien avec l'actualité du Mali. 

L'AFP n'est pas parvenue à retrouver l'origine de l'autre photo, celle montrant un nuage de fumée noire en plein milieu d’une route. Si vous avez des informations concernant cette image, merci de les partager avec nous en nous écrivant à partir de ce formulaire de contact.

Entre la date des publications virales, le 18 janvier, et le 21 janvier, il n’y a eu ni soulèvement au Sénégal ni routes coupées à Dakar. 

En revanche, le 14 janvier, il y a eu une rencontre d’hommes d'affaires maliens travaillant à Dakar pour "attirer l’attention des autorités sénégalaises sur les dangers des sanctions de la Cédéao", selon leurs explications dans cette vidéo d'un média en ligne sénégalais

La mise sous embargo du Mali a freiné l'activité des transporteurs transfrontaliers. Les principales frontières sont fermées et les bus circulent moins sous l'effet des sanctions ouest-africaines. Le Mali est un nœud du transport routier ouest-africain. Le pays est certes enclavé mais immense. La capitale Bamako est incontournable quand on veut voyager par la route du Sénégal, de la Gambie ou de la Mauritanie vers le reste de l'Afrique de l'Ouest.

Les tensions liées à la transition au Mali suscitent de nombreux fake news qui ont fait l'objet de plusieurs articles de vérification par l'AFP (1, 2, 3).



Monique Ngo Mayag, AFP Sénégal
   

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