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"Pas d'émeutes urbaines" depuis 2017 dixit Darmanin... mais de nombreuses violences, et des "gilets jaunes" inédits


Publié / Actualisé

Le ministre de l'Intérieur a affirmé que la France n'avait "pas connu d'émeutes urbaines" durant le quinquennat d'Emmanuel Macron. Si elle n'a pas vécu de situation comparable aux émeutes de 2005 dans les banlieues, la France n'en a pas moins connu de nombreux épisodes de violences urbaines ainsi que des manifestations d'un niveau de violence inédit pendant la crise des Gilets Jaunes, alors qualifiées d'"émeutes" par les prédécesseurs du ministre Place Beauvau.

La sécurité est un thème incontournable de toute campagne présidentielle en France. Et constitue un des principaux angles d'attaques des concurrents situés à droite d'Emmanuel Macron : Valérie Pécresse (Les Républicains), Marine Le Pen (Rassemblement national) et Eric Zemmour (Reconquête).

A la question, posée par le Journal du Dimanche dans son édition du 23 janvier, de savoir si la sécurité n'était pas le point faible du chef de l'Etat, Gérald Darmanin a répondu par un plaidoyer en faveur du bilan sécuritaire de la majorité actuelle.

"Trois grandes avancées sont à mettre au crédit d'Emmanuel Macron", a fait valoir le ministre de l'Intérieur. D'abord "le réarmement sans précédent face à la menace terroriste". Ensuite, "le président a recréé du muscle dans la sécurité grâce à 10.000 postes de policiers et gendarmes supplémentaires. Enfin, il a fait baisser considérablement les atteintes aux biens, les cambriolages, les vols de véhicule... Et nous n'avons pas connu d'émeutes urbaines, malgré la lutte impitoyable que nous menons face à la drogue."

Cette évocation d'"émeutes urbaines" est une évidente référence à la crise dans les banlieues de 2005. La mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans un transformateurs électrique à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) en tentant d'échapper à la police, avait alors déclenché trois semaines de violences urbaines à travers la France. Le gouvernement de l'époque avait décrété l'état d'urgence, une première en métropole depuis la guerre d'Algérie.

La France n'a pas vécu, entre 2017 et 2022, d'épisode comparable par sa durée. Elle n'en a pas moins connu de nombreux épisodes de "violences urbaines", terme préféré à celui d'"émeutes" par le ministère de l'Intérieur et les forces de l'ordre.

De fait, ces deux termes ne recouvrent pas de qualification juridique. "L'expression +violences urbaines+ n'a ni qualification pénale ni définition opératoire. On ne la trouve ni dans le Code pénal, ni dans l'état 4001, outil statistiques sur les crimes et délits constatés par les services de police et les unités de gendarmerie. Aucun individu ne sera poursuivi ni traduit devant une juridiction pour avoir commis une ou des +violences urbaines+. En revanche, il pourrait faire l'objet de poursuites pour l'une des infractions qui caractérise, dans le langage commun, la +violence urbaine+", écrivent les universitaires Alain Bauer et Christophe Soullez dans le livre "Violences et Insécurités urbaines" ("Que sais-je", 2010).

"Ces notions ne sont pas juridiques, mais appartiennent au vocabulaire technique des forces de l'ordre, et leur utilisation varie souvent au gré des discours des politiques, comme des journalistes d'ailleurs", relève le député LREM et ancien patron du Raid Jean-Michel Fauvergue.

"Violences urbaines" plutôt qu'"émeutes"

Gérarld Darmanin a d'ailleurs justifié à plusieurs reprises la survenue d'épisodes de "violences urbaines" par l'intense lutte menée par les force de l'ordre contre les trafics de stupéfiants.

En mars 2021, par exemple, la métropole lyonnaise a été agitée plusieurs nuits durant par des violences urbaines, notamment à Bron, à Rilleux-la-Pape ou encore dans le quartier de La Duchère.

"S’il y a des violences urbaines, s’il y a des voitures qui peuvent brûler, s’il y a des policiers qui sont pris à partie, des élus qui sont menacés, c’est parce qu’avec les polices municipales, mais (avec) la Police nationale en premier lieu, on intervient, on démantèle chaque jour (...) des points de deal. Et donc plus il y aura harcèlement de ces points de deal, plus il y a manifestement réactions des dealers. Mais à la fin, ce sera toujours la police qui va gagner", avait alors expliqué le ministre de l'Intérieur.

Autre exemple récent lié à la lutte anti-stupéfiants : fin octobre 2021, à Audincourt (Doubs), la Place Beauvau avait déployé des renforts de police après trois nuits de violences urbaines, en réaction, selon la préfecture, à une "opération d’envergure" contre le trafic dans la ville.

Depuis 2017, la France a également connu plusieurs épisodes de violences urbaines sans lien formel avec le trafic de stupéfiants. A Grenoble, en mars 2019, le quartier Mistral a été touché par trois soirées d'émeutes suite aux décès de deux adolescents dans un accident dans un accident de scooter, alors qu'ils étaient poursuivis par la police.

En 2019, une nuit de violences et d'affrontements entre jeunes et policiers avait secoué Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). "Je n'ai jamais vu ça en neuf ans de Bac", "on a vécu une scène de guerilla", avait expliqué un policier à la barre lors du procès en septembre 2021. Un incendie d'origine criminelle avait dévasté l'école de cirque appartenant à une association implantée depuis près de 30 ans dans la ville.

L'école de cirque de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines) détruite dans un incendie lors d'une nuit de violences urbaines, le 2 novembre 2019 ( AFP / Bertrand GUAY)

D'autres violences ou émeutes urbaines ont touché, en 2018, le quartier du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie (Yvelines), ou encore Nantes pendant quatre nuits, après la mort d'un jeune de 22 ans, tué par un policier lors d'un contrôle. Une nuit de violentes émeutes avait également marqué la ville de Blois après un accident entre trois jeunes occupants d'une Golf qui roulaient sans ceinture et à vive allure dans la ville, refusant de s'arrêter à la demande de la police, et deux autres véhicules.

Couvre-feu aux Antilles

Des émeutes, ou épisodes de fortes violences urbaines ont également eu lieu dans les Antilles, en lien avec la situation sanitaire, ou bien en métropole pendant la crise des "gilets jaunes".

En Guadeloupe, l'Etat a instauré un couvre-feu le 19 novembre 2021, toujours en vigueur, sur fond de nombreuses manifestations et d'affrontements avec les forces de l'ordre. Des magasins ont été pillés, des routes coupées, de nombreux véhicules et des immeubles ont été incendiés.

Le lendemain, déplorant des "tirs à balles réelles" contre les forces de l'ordre, Gérald Darmanin annonçait l'envoi de renforts dans l'île, dont une cinquantaine de membres du GIGN et du Raid, portant à 2.250 le nombre total de gendarmes et policiers sur place.

Un couvre-feu a également été instauré le 25 novembre en Martinique, trois jours après un appel à la grève générale. Là aussi, des barrages ont été dressés, des commerces incendiés, et des affrontements avec des forces de l'ordre ont donné lieu à des interpellations. Ce couvre-feu a été prolongé en raison de la situation sanitaire sur l'île.

Un membre du Raid et un policier au Lamentin, en Martinique, le 2 décembre 2021 ( AFP / ALAIN JOCARD)

Inédits "gilets jaunes"

Le terme d'"émeutes" a par ailleurs été employé à plusieurs reprises par les prédécesseurs de M. Darmanin au ministère de l'Intérieur, à l'occasion de la crise des "gilets jaunes".

"Nous sommes confrontés sur le terrain à des individus extrêmement violents qui veulent en découdre (…) ces violences transforment en réalité les manifestations en émeutes", déclarait, le 7 mars 2019, après près de six mois de manifestations, le secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Laurent Nunez.

"Aux techniques de dispersion classique de ces cortèges, il faut substituer des techniques qui sont destinées à lutter contre des violences urbaines, contre des émeutes", poursuivait M. Nunez, qui rappelait que "depuis le 17 novembre il y a eu à peu près 1.500 blessés parmi les forces de l’ordre, qu’il s’agisse de policiers, de gendarmes et même de pompiers" et "près de 80 dégradations majeures sur des bâtiments publics".

Démarré le 17 novembre 2018, en opposition à une hausse des taxes sur le carburant, ce mouvement a donné lieu à plus de vingt samedis de mobilisations consécutifs dans toute la France, dont certains émaillés de violences comme celle du 1er décembre 2018. A Paris, l'Arc de triomphe avait été saccagé, de nombreux commerces vandalisés voire pillés, et de multiples affrontements avaient eu lieu entre manifestants et forces de l'ordre. Au Puy-en-Velay, le même jour, des manifestants avaient incendié la préfecture.

Manifestation des "gilets jaunes" le 1er décembre 2018 à Paris ( AFP / Alain JOCARD)

"Les attaques immédiates ont été beaucoup plus violentes que tout ce que l'on a pu connaître lors de toutes les manifestations au cours de ces trente dernières années au moins, à Paris, mais aussi en province", reconnaissait, deux jours plus tard, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, auditionné devant la Commission des Lois du Sénat.

A Paris, ce 1er décembre 2018, la police avait procédé à 412 interpellations, "un niveau jamais atteint dans l'Histoire", selon M. Castaner.

Pour le samedi suivant, le Premier ministre Edouard Philippe avait annoncé une "mobilisation exceptionnelle" des forces de l'ordre: 8.000 à Paris, et 89.000 dans toute la France. Une douzaine de véhicules blindées à roues de la gendarmerie (VBRG) avaient été déployés dans la capitale. Une disposition inédite en milieu urbain depuis les émeutes dans les banlieues en 2005.

"Emeutes" contre LBD

Le terme d'"émeutes" fut également employé par les pouvoirs publics pour justifier l'usage des lanceurs de balles de défense (LBD), fortement décriés sur fond de nombreux blessés pendant les manifestations des "gilets jaunes".

"Le LBD est utilisé dans un contexte d’émeutes urbaines, pas dans la gestion de manifestations pacifiques". "Dans un contexte d’émeutes urbaines, les policiers et les gendarmes ont le droit de se protéger. C’est quand il y a confrontation qu’ils utilisent ces armes, qui sont des armes de défense", argumentait le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, le 14 février 2019.

L'usage des LBD a été reconduit dans le nouveau schéma national de maintien de l'ordre, publié fin 2021. Le LBD est également utilisé dans le cadre des évènements qualifiés de "violences urbaines". En 2021, elle ont notamment été employées à Argenteuil (Val-d'Oise), à Corbeil-Essonnes ou encore à Bourgoin-Jallieu (Isère).



Baptiste PACE, AFP France
   

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