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Les approximations de Gérald Darmanin sur les dangers du cannabis


Publié / Actualisé
Opposant résolu à la légalisation du cannabis, Gérald Darmanin a soutenu que l'ensemble des "substances" dérivées de cette plante étaient très nocives pour la santé. Cette affirmation est sujette à caution : elle fait l'impasse sur les vertus du cannabis thérapeutique, déjà autorisé dans de nombreux pays et actuellement expérimenté en France avec l'aval du gouvernement, et entretient une confusion entre la molécule psychotrope du cannabis et le CBD.
Opposant résolu à la légalisation du cannabis, Gérald Darmanin a soutenu que l'ensemble des "substances" dérivées de cette plante étaient très nocives pour la santé. Cette affirmation est sujette à caution : elle fait l'impasse sur les vertus du cannabis thérapeutique, déjà autorisé dans de nombreux pays et actuellement expérimenté en France avec l'aval du gouvernement, et entretient une confusion entre la molécule psychotrope du cannabis et le CBD.

Gérald Darmanin ne s'en cache pas : il est farouchement opposé à toute légalisation du cannabis, qui scellerait selon lui une "défaite morale". Interrogé mardi matin sur France Inter sur le nouveau rebondissement judiciaire dans le feuilleton du CBD, le ministre de l'Intérieur a déplacé le débat sur le terrain sanitaire en assénant que "l'ensemble" des dérivés de cette plante seraient nocives.

"De manière générale, toutes les substances qui relèvent du cannabis, de la drogue, sont très mauvaises pour la santé", a lâché le ministre après avoir "regretté" la décision du Conseil d'Etat de suspendre l'arrêté ministériel qui interdisait la vente de fleurs de cannabis chargées en cannabidiol (CBD).

L'affirmation du ministre est toutefois sujette à caution : si sa consommation sous forme de joints comporte d'indéniables risques sanitaires, le cannabis possède également des vertus thérapeutiques, reconnues notamment par l'OMS, qui ont conduit une cinquantaine de pays à autoriser son usage médical. En France, le gouvernement auquel appartient M. Darmanin a lui-même lancé une expérimentation sur ce sujet, avec le soutien actif du ministère de la Santé et en se fondant sur l'avis d'un comité scientifique.

"Il y a un discours politique de simplification qui consiste à dire cannabis=drogue, ce qui permet de clore le débat potentiel sur ses différents usages, déplore auprès de l'AFP Nicolas Authier, psychiatre et pharmacologue au CHU Clermont-Ferrand, qui a présidé ce comité scientifique. Tout dépend qui l’utilise, comment on l'utilise et quelle est la qualité du produit. C’est un sujet sérieux qui mérite une réflexion de fond et ne peut pas être balayée en une phrase".

Les effets thérapeutiques du cannabis

De fait, contrairement ce qu'affirme Gérald Darmanin, le cannabis n'est pas toujours "mauvais" pour la santé et peut même, au contraire, s'inscrire dans un processus thérapeutique visant à apaiser les effets de maladies graves.

Ce constat a été dressé par le gouvernement lui-même qui a donné, en mars 2021, le coup d'envoi d'une expérimentation du cannabis sur quelque 3.000 patients en "impasse thérapeutique" et souffrant de certaines formes d'épilepsies, d'effets secondaires des chimiothérapies ou encore pour les soins palliatifs et les contractions musculaires incontrôlées provoquées par la sclérose en plaques.

"C’est le rôle de la médecine que de combattre les maladies et de soulager les douleurs. En tant que médecin, en tant que ministre, je suis fier que la France puisse expérimenter l’usage du cannabis à des fins médicales, et d’ainsi mieux accompagner des milliers de patients qui affrontent des pathologies lourdes", avait déclaré le ministre de la Santé Olivier Véran en donnant le coup d'envoi de cette expérimentation qui repose sur l'administration du cannabis par des huiles ou par la vaporisation de fleurs séchées. Ses résultats sont attendus pour septembre 2023.

En amont, un comité d'experts avait été mis sur pied en septembre 2018 par l'Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM) au vu notamment "des données scientifiques convergentes qui montraient un intérêt du cannabis dans le traitement de certains symptômes de différentes pathologies".

A l'issue de ses travaux, ce comité a jugé "pertinent" d’autoriser le cannabis à visée thérapeutique pour "les patients dans certaines situations cliniques et en cas de soulagement insuffisant ou d’une mauvaise tolérance des thérapeutiques, médicamenteuses ou non, accessibles".

"On s'est appuyé sur des études revues par les pairs qui montraient un bénéfice pour certains patients", souligne le professeur Authier, qui reconnaît que ce médicament est encore au stade "expérimental". "Il y a une base scientifique qui mérite d’être renforcée parce qu’on a pris un peu de retard".

Sur ce terrain, la France accuse de fait un "retard très regrettable", déplorait un rapport parlementaire publié en juin 2021, qui soulignait qu'une cinquantaine de pays (Israël, Allemagne, Royaume-Uni, Portugal...) avaient déjà autorisé le cannabis thérapeutique "avec des approches très diverses".

Dès 2019, les experts de l'Organisation mondiale de la santé avaient, eux, pointé dans un rapport des effets potentiellement bénéfiques du cannabis médical.

"L'usage thérapeutique du cannabis a montré à la fois des résultats positifs et l'absence d'effets secondaires importants dans le traitement de la perte d'appétit liée au VIH/sida, des douleurs chroniques, de la maladie de Crohn, du diabète neuropathique, des douleurs neuropathiques, des migraines et des céphalées en grappe", notait l'OMS, tout en indiquant que des données supplémentaires étaient requises pour procéder à une "évaluation complète".

En 2017, les académies américaines de sciences, d'ingénierie et de de médecine avaient, elles aussi, fait état de résultats prometteurs sur les bienfaits du cannabis à usage médical. "Le Comité a réuni des éléments montrant que les patients traités avec du cannabis ou des cannabinoïdes avaient davantage de chances de connaître une réduction significative des symptômes" s'agissant des douleurs chroniques chez l'adulte", soulignait leur rapport, qui pointait également une "efficacité" dans le traitement des vomissements liés aux chimiothérapies ou des spasmes causés par les scléroses en plaque.

Dans ce contexte, l'affirmation de Gérald Darmanin fait tiquer le Dr Marlène Amilhaud, qui dirige l'expérimentation sur le cannabis médical au centre hospitalier de Guéret, dans la Creuse.

"Ce n'est pas cohérent de dire une chose pareille parce que ça voudrait dire qu'on mettrait en danger les patients, ce qui est totalement faux", déclare-t-elle à l'AFP, critiquant par ailleurs l'amalgame entretenu par cette déclaration.

"On prescrit une huile extraite du cannabis, qui sera préparée selon des critères pharmaceutiques et dispensée par un pharmacien comme un médicament en respectant des contre-indications alors que la même huile peut devenir une drogue si elle est acquise sur le marché noir, mal préparée et mal utilisée", renchérit le professeur Authier, qui rappelle que le danger principal du cannabis vient du fait de le fumer. La France reste d'ailleurs le pays européen qui compte le plus de consommateurs illicites de cannabis.

Selon ces spécialistes, l'expérimentation française doit permettre d'étudier plus rigoureusement les éventuelles vertus thérapeutiques du cannabis.

"Il y a des retours positifs des pays qui l'ont autorisé mais sur le plan de la méthodologie ce n’est pas aussi rigoureux. On se rend bien compte que c’est efficace mais on n’a pas encore de preuves scientifiques incontestables prouvant par exemple la supériorité absolue du cannabis par rapport à la morphine ou à un placébo", estime le Dr Amilhaud.

Quid du CBD?

Selon les deux médecins joints par l'AFP, les propos de M. Darmanin entretiennent par ailleurs une confusion entre les principes psychotropes du cannabis et le CBD, dont la justice européenne comme le Conseil d'Etat ont estimé la dangerosité pas assez établie pour justifier son interdiction.

Dans sa décision rendue publique le 19 novembre 2020, la Cour de justice de l'Union européenne a ainsi jugé que la France n'était pas fondée à interdire la vente de feuilles de CBD en s'appuyant sur des seuls arguments sanitaires.

"La Cour relève que, d’après l’état actuel des connaissances scientifiques, dont il est nécessaire de tenir compte, à la différence du tétrahydrocannabinol (communément appelé THC), un autre cannabinoïde du chanvre, le CBD en cause n’apparaît pas avoir d’effet psychotrope ni d’effet nocif sur la santé humaine", avait écrit la Cour dans un communiqué résumant sa décision.

"La juridiction nationale doit apprécier les données scientifiques disponibles afin de s’assurer que le risque réel allégué pour la santé publique n’apparaît pas comme étant fondé sur des considérations purement hypothétiques", relevait également la Cour.

Le gouvernement avait répliqué en prenant, fin décembre 2021, un nouvel arrêté rétablissant l'interdiction de la vente de fleurs de CBD en s'appuyant "à titre principal" sur des motifs de santé publique.

"S’il subsiste à ce jour des incertitudes sur les effets pour la santé de la consommation de produits à base de CBD, des études scientifiques ont montré que le CBD agissait au niveau du cerveau sur les récepteurs à la dopamine et à la sérotonine en faisant ainsi un produit psychoactif à part entière. Sa consommation peut donc avoir des effets psychoactifs, de sédation et de somnolence", avait argué le ministère dans l'exposé de ses motifs, sans donner plus de précisions sur ces études.

Mais cet argument n'a cette fois pas convaincu le Conseil d'Etat qui, statuant en référé, vient de suspendre cet arrêté en assurant que les risques sanitaires n'étaient pas suffisamment établis.

"Au vu des pièces versées à la procédure par les parties et des échanges tenus au cours de l’audience, il ne résulte pas de l’instruction, à la date de la présente ordonnance, que les fleurs et feuilles de chanvre dont la teneur en THC n’est pas supérieure à 0,30 % revêtiraient un degré de nocivité pour la santé justifiant une mesure d’interdiction générale et absolue de leur vente aux consommateurs et de leur consommation", a décidé le Conseil d'Etat, qui doit revenir sur le fond du dossier dans les pochaines semaines.

Après ce nouveau revers pour le gouvernement, la phrase lâchée par M. Darmanin traduit d'abord un "agacement", selon le professeur Authier. Ce débat, estime-t-il,"vient perturber la démarche avant tout sécuritaire qu’on a en France et qui consiste à ne pas vouloir différencier les différents usages de cette fleur".



Jérémy Tordjman, AFP France
   

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