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Non, le prix de la baguette de pain n'est pas encadré comme l'a affirmé le député LFI Alexis Corbière


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Interrogé sur la polémique autour du blocage par le groupe Leclerc du prix de la baguette de pain à 29 centimes d'euros dans ses enseignes, qui a suscité la colère des boulangers et des meuniers français, le député La France Insoumise Alexis Corbière a affirmé que les prix de la baguette étaient actuellement "encadrés". Cependant, cette assertion est fausse : si l’État a décidé du prix du pain pendant de nombreux siècles, celui de la baguette est libre depuis 35 ans, comme l'ont expliqué à l'AFP l'historien Steven Kaplan et la Confédération Nationale de la Boulangerie-Pâtisserie Française.

Le prix de la baguette est-il actuellement "encadré" en France ? C’est ce qu’a déclaré le 28 janvier Alexis Corbière, porte-parole du candidat à l'élection présidentielle Jean-Luc Mélenchon, sur la chaîne de télévision Public Sénat.

Le prix de la baguette, libre depuis 1987

Invité sur le plateau de l’émission Bonjour chez vous !, le député de la Seine-Saint-Denis était interrogé sur la journée de mobilisation pour la revalorisation du pouvoir d’achat, organisée à l’initiative des syndicats français le 27 janvier dernier.

Alors que la France insoumise milite pour le blocage des "produits de première nécessité", la journaliste a demandé à M. Corbière s'il applaudissait l'annonce d'une baguette à 29 centimes dans les magasins Leclerc, présentée par l'enseigne de grande distribution comme un geste face à la poussée de l'inflation.

"Non", a répondu le député, avant d'ajouter: "alors, en l'occurrence, là le problème c'est qu'on est sur un produit qui d'ores et déjà est réglementé". Avant de mettre en garde contre "les effets d'aubaine de grands groupes qui en profitent aussi pour détruire toute une profession." Mais, a-t-il ajouté, "actuellement, les prix de la baguette sont aussi encadrés."

Mais cette déclaration est inexacte. Contacté par l'AFP, Alexis Corbière reconnaît d'ailleurs qu'il s'agit d'une "erreur de sa part". Depuis 1987 et l’entrée en vigueur d’une ordonnance relative à la liberté des prix et de la concurrence, les boulangers fixent le prix de leur pain librement. "Le prix du pain n’est pas encadré depuis 35 ans", indique ainsi le président de la Confédération Nationale Boulangerie-Pâtisserie Française Dominique Anract, "on est complètement libres, on peut mettre la baguette à dix euros si on veut."

L'historien américain Steven Kaplan, spécialiste du pain, ajoute que "la première libération des prix a été instaurée en 1978." Mais "parce que les boulangers ont alors augmenté les prix de manière spectaculaire, la taxation a été réimposée jusqu'au 31 décembre 1986."

S'il est impossible pour les acteurs du secteur de s'entendre sur un prix de vente, pratique contraire à la libre concurrence en vigueur, les boulangers déterminent le prix de leur pain en fonction de leurs charges et coûts de production.

"Chaque boulanger a ses pratiques : l’un cuit au gaz, l’autre à l’électricité, l’un est propriétaire des murs de son établissement quand l’autre est locataire", détaille encore Dominique Anract, qui précise qu'un professionnel "pratique ses prix de vente en prenant en compte les charges fixes, les salaires et le coût des matières premières."

Selon le lieu d'implantation de la boulangerie et les spécificités propres à chaque structure, le prix de la baguette oscille de ce fait "entre 80 centimes d'euros dans certaines boulangeries de villages et jusqu'à 1,20 euros à Paris", explique l'INSEE, qui estime le prix moyen de la baguette à 0,90 centimes d'euros.

Un produit règlementé

Lors de cette interview, Alexis Corbière notait également que la baguette est "un produit qui est d’ores et déjà règlementé".

S'il n'existe aucune règles légales encadrant le prix de la baguette, cette dernière doit effectivement être produite dans des conditions particulières.

La règlementation en la matière figure dans deux décrets. Celui du 13 septembre 1993 spécifie que "peuvent seuls être mis en vente ou vendus sous la dénomination de : "pain maison" ou sous une dénomination équivalente les pains entièrement pétris, façonnés et cuits sur leur lieu de vente au consommateur final." Ce décret a été adopté à l'issue d'une "bataille" menée par "des boulangers pour se différencier de la grande distribution", estime le président de la Confédération Nationale Boulangerie-Pâtisserie Française.

En 1998, un second décret vient préciser "les conditions juridiques de l'exercice de la profession d'artisan boulanger".

"On peut avoir une baguette à 200 ou 300 grammes, la seule chose qui compte est que ce soit indiqué", ajoute l'historien Steven Kaplan. "Les boulangers ont l'obligation d'afficher le grammage, pour une baguette de tradition ou une baguette ordinaire, à l'unité et théoriquement au kilogramme aussi."

Baguette à 29 centimes : la colère des boulangers

La prise de parole d'Alexis Corbière intervient dans un contexte de tension autour de l'inflation, tant sur les prix de l'énergie que sur les produits alimentaires, comme la baguette de pain.

Le 11 janvier, la décision du Groupe Leclerc de bloquer à 29 centimes d'euros le prix de la baguette dans ses magasins a suscité la colères des boulangers et des meuniers français.

Fermement opposés à cette commercialisation, les acteurs du secteur se sont mobilisés : "Cette baguette à 29 centimes fait passer les boulangers pour des voleurs, alors qu'à Leclerc, des traditions à 75 ou 85 centimes sont aussi vendues. Pourquoi existe-t-il une telle différence de prix entre ces deux produits ?", interroge le président de la Confédération Nationale de la Boulangerie-Pâtisserie Française.

Un champ de blé près de Reims en 2019. ( AFP / FRANCOIS NASCIMBENI)

Dans un communiqué, l'organisme s'indigne ainsi d'une annonce "démagogique" alors que "les cours des céréales et par conséquent de la farine, connaissent des prix élevés, que les coûts de production (salaires, etc.) progressent fortement." Les prix du blés ont augmenté d'environ 30% en un an.

Vilipendé, le président du comité stratégique des magasins E.Leclerc Michel-Edouard Leclerc a de son côté estimé qu'il n'avait "jamais eu affaire à une polémique aussi ridicule", sur BFMTV. "Face à l'inflation qui arrive, on a voulu prendre un marqueur de notre intention de ne pas faire passer des hausses de prix sans discussion, sans modération", a-t-il expliqué.

La France Insoumise : pour un encadrement des prix

Alexis Corbière et Jean-Luc Mélenchon à l'Assemblée Nationale en mai 2021. ( AFP / MARTIN BUREAU)

Deux jours après l'annonce du Groupe Leclerc, le candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon, dont Alexis Corbière est le porte-parole, portait justement à l'Assemblée Nationale une proposition de loi pour le blocage de certains prix en cas d'"urgence sociale". Parmi les produits ou services ciblés: l'énergie -- gaz, électricité, carburant -- et cinq fruits et légumes de saison. Mais pas le pain, que M. Mélenchon a toutefois évoqué lors des débats.

"C'est le marché qui crée le dérèglement et la brutale flambée des prix", a accusé M. Mélenchon. Il a pointé "la conjonction d'un système incapable de s'auto-réguler avec une pression de la demande", conduisant selon lui par exemple à ce que le groupe de grande distribution Leclerc propose une baguette à 0,29 euro.

La ministre déléguée à l'Industrie Agnès Pannier-Runacher a jugé que la proposition de loi, examinée dans le cadre d'une journée réservée à des textes LFI, était "une mauvaise réponse à une bonne question". Elle a finalement été rejetée par l'Assemblée Nationale.



Emilie BERAUD, AFP France
   

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