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Anticorps monoclonaux et ARN messager, les imprécisions d'une vidéo sur le variant Omicron


Publié / Actualisé
Les vaccins à ARN messager "ne marchent pas du tout contre Omicron", les traitements à anticorps monoclonaux de première génération ne fonctionnent pas, donc "selon la même logique", les vaccins non plus ? Deux affirmations parmi d'autres assénées par un écrivain et journaliste dans un extrait vidéo d'une émission américaine, à propos de l'épidémie de Covid-19, sous-titré et partagé plus d'un millier de fois en 12 jours. Mais, certaines sont erronées ou trompeuses selon plusieurs experts interrogés par l'AFP, notamment au regard des subtilités de la défense immunitaire induite par la vaccination.
Les vaccins à ARN messager "ne marchent pas du tout contre Omicron", les traitements à anticorps monoclonaux de première génération ne fonctionnent pas, donc "selon la même logique", les vaccins non plus ? Deux affirmations parmi d'autres assénées par un écrivain et journaliste dans un extrait vidéo d'une émission américaine, à propos de l'épidémie de Covid-19, sous-titré et partagé plus d'un millier de fois en 12 jours. Mais, certaines sont erronées ou trompeuses selon plusieurs experts interrogés par l'AFP, notamment au regard des subtilités de la défense immunitaire induite par la vaccination.

"Il est totalement clair que les vaccins (à ARN messager) ne marchent pas du tout contre Omicron", "La protéine Spike qu'ils font produire à votre organisme, pour que vous produisiez ensuite des anticorps contre elle, n'est pas la protéine Spike d'Omicron", "Anthony Fauci a déclaré que l'on n'allait pas donner de traitements à anticorps monoclonaux de première génération, parce qu’ils ne fonctionnent pas contre la protéine Spike d’Omicron, la même logique s’applique aux vaccins à ARN messager"... Invité sur la chaîne de télévision américaine Fox News, Alex Berenson, ancien journaliste du New York Times et écrivain, lance plusieurs affirmations sur les vaccins à ARN messager et leur efficacité face au variant Omicron, désormais largement majoritaire dans de nombreux pays, dont la France.

Des affirmations trompeuses ou manquant cruellement de contexte selon les experts interrogés.

Capture d'écran Twitter prise le 16 février 2022

"Les vaccins ne marchent pas du tout contre Omicron" ? Trompeur

Le variant Omicron étant apparu relativement récemment, les données pour estimer l'efficacité des vaccins contre ce variant sont forcément moins nombreuses que celles concernant le variant Delta par exemple. Par ailleurs, le variant Omicron est considéré par les autorités de santé comme plus susceptible d'être transmis, mais moins susceptible de causer des formes graves que le variant Delta. Toutefois, les experts interrogés s'accordent à dire que l'affirmation selon laquelle ils ne "marchent pas du tout" est fausse.

"Ne marchent pas ça ne veut rien dire. Contre Omicron, c'est moins efficace en ce qui concerne la transmission, mais ça reste efficace en ce qui concerne la maladie, et c'est le premier critère pour l'efficacité d’un vaccin", affirme Frédéric Martinon, docteur en immunologie, et chercheur à l'Inserm, contacté par l'AFP.

"Il y a désormais plusieurs études sur l'efficacité des vaccins ARN contre Omicron qui montrent toutes une bonne efficacité contre les formes graves donc il n'y a plus de débat là-dessus", abonde Frédéric Altare, directeur du Département d'Immunologie au Centre de recherche en cancérologie et immunologie Nantes-Angers (CRCINA).

"On a affaire à un virus qui échappe en partie à la réponse immunitaire. Ça veut dire que le virus va quand même pouvoir se multiplier, se transmettre, avec une efficacité moins importante. Mais le vaccin aide à protéger contre la maladie. Si l'effet protecteur a sans doute diminué, ça ne remet pas en cause l'efficacité de la vaccination", rappelle également Vincent Maréchal, professeur de virologie à Sorbonne-Université, et coordinateur du réseau Obépine, un observatoire épidémiologique français qui traque notamment le Sars-Cov-2 dans les eaux usées.

En France, la Dress (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques), aboutit à une conclusion semblable dans sa dernière note en date du 18 février 2022, sur la situation épidémique et les hospitalisations entre le 10 janvier et le 6 février 2022.

"À taille de population comparable, les entrées des personnes non vaccinées demeurent nettement supérieures à celles des personnes vaccinées ayant eu leur rappel", détaille la Dress.

"Le vaccin et plus particulièrement la (3e) dose de rappel restent efficaces contre les hospitalisations conventionnelles et les hospitalisations en soins critiques après infection par le variant Omicron (plus de 70 % d’efficacité vaccinale pour les 20 ans ou plus). Le vaccin et la dose de rappel sont aussi particulièrement efficaces contre les décès (90 % d’efficacité vaccinale pour les 40 ans ou plus), même si l’efficacité est réduite par rapport au variant Delta", ajoute-t-elle.

Capture d'écran de la notre explicative de la Dress en date du 18 février 2022

"En revanche, l'efficacité contre l'infection symptomatique diminue nettement pour le variant Omicron par rapport au variant Delta", souligne-t-elle.

Les CDC, qui constituent l'Agence américaine de la Santé, ont également publié une étude allant dans ce sens le 21 janvier dernier. Elle portait sur l'analyse de près de 222.000 passages aux urgences entre août 2021 et janvier 2022. Elle met toutefois en garde sur les données plus limitées concernant Omicron, puisque le variant est devenu majoritaire aux Etats-Unis à la mi-décembre.

Elle conclut toutefois au vu de ces données qu'une fois Omicron devenu dominant, l'efficacité du vaccin contre les hospitalisations entre 14 jours et 6 mois après la deuxième dose a été estimée à 81%; elle était de 57% lorsque l'on dépassait les 6 mois après la deuxième dose, et de 90% 14 jours ou plus après la troisième dose.

"La protéine Spike qu'ils font produire à votre organisme n'est pas celle d'Omicron" - La fausse idée de la clé et de la serrure

Dire que la protéine spike induite à ce jour par la vaccination pour stimuler la production d'anticorps n'est pas exactement la même que celle d'Omicron, est formellement juste, puisque ce variant présente un nombre inédit de mutations, dont une trentaine sur cette fameuse protéine spike, sorte de clé d'entrée du virus dans l'organisme. Or, on sait que certaines mutations peuvent être associées à une baisse d'efficacité des vaccins, et/ou à une transmissibilité accrue.

"On utilise dans les vaccins la forme historique qui présente un certain nombre d'homologies avec la forme Omicron. Mais la forme Omicron présente des éléments qui rendent la réponse immunitaire moins efficace. Mais ça ne veut pas dire que c'est nul. Ça ne remet pas en cause l'efficacité vaccinale", explique Vincent Maréchal.

"Les premiers vaccins n'ont pas été faits avec la séquence d'Omicron, donc forcément ils sont moins adaptés à Omicron, mais pour l'instant ça reste efficace. Ça se mesure en affinité. On a un peu tendance à voir ça comme une clé dans une serrure mais ce n'est pas ça, ce n'est pas 'ça marche ou ça ne marche pas'. Il y a une affinité, et elle peut être dégradée sans disparaître", ajoute Frédéric Martinon

Pour lutter contre le virus, les anticorps s'attachent notamment à sa protéine spike, l'empêchant de l'utiliser pour pénétrer dans les cellules et ainsi rendre une personne malade. Ainsi, des anticorps, générés grâce à la production via la vaccination de la protéine spike sous sa forme historique, qui s'accrochaient à une partie qui a subi une mutation importante avec l'apparition d'Omicron, pourraient voir leur efficacité baisser, quand d'autres la conserveraient. Mais il ne suffit pas qu'il y ait une ou plusieurs mutations sur cette protéine pour en conclure que les vaccins ne sont plus efficaces.

Et il existe surtout un autre type de réponse immunitaire, qui ne se base pas forcément sur la reconnaissance des mêmes zones chez le virus que ces anticorps.

Si l'action des anticorps, produits par des cellules appelées lymphocytes B, est largement mise en avant, car facilement observable et mesurable, ils ne sont pas du tout les seuls à aider notre organisme à lutter contre la maladie. Partenaires clé des lymphocytes B, des lymphocytes T peuvent être divisés en deux grandes catégories : les "auxiliaires" et les "tueurs", dits cytotoxiques.

Ces derniers "sont aussi sollicités dans le cas d'une infection virale et vont éliminer des cellules infectées par un virus. Le seul problème c'est que lorsqu'on fait une infection aiguë, le temps que ces lymphocytes dits TCD8 fonctionnent, ça va être un peu tard. C'est pour ça qu'on sollicite une production d'anticorps pour intervenir rapidement contre le virus", explique Frédéric Martinon. "Mais ces lymphocytes participent aussi à la protection contre la maladie".

"Or ces TCD8 vont reconnaître des peptides, c’est-à-dire des morceaux de protéine, qui font entre 8 et 11 acides aminés. On ne va pas produire un seul type de Lymphocyte TCD8, il va y en avoir plusieurs qui vont reconnaître différentes séquences", poursuit-il.

Or il est plus difficile de tromper les lymphocytes T. Ces derniers peuvent identifier, à l'intérieur des cellules infectées, les différentes composantes du virus durant son cycle de réplication, a détaillé pour l'AFP John Wherry, immunologue à l'université de Pennsylvanie.

Ce qui n'empêche pas qu'une dose de rappel soit utile : elle fait monter en flèche la production de tous les types d'anticorps, et entraîne encore davantage les lymphocytes B et T. "Omicron est inquiétant mais le verre est encore à moitié plein", selon John Wherry. "Il ne va pas totalement échapper à notre réponse immunitaire".

Anticorps monoclonaux et mode d'action des vaccins

"Anthony Fauci a déclaré que l'on n'allait pas donner de traitements à anticorps monoclonaux de première génération, parce qu'ils ne fonctionnent pas contre la protéine Spike d'Omicron, la même logique s'applique aux vaccins à ARN messager", affirme Alex Berenson.

Certains traitements à anticorps monoclonaux, recommandés par l'OMS pour les patients très âgés ou au système immunitaire déficient, ont effectivement été suspendus par les autorités de santé américaine face à la propagation du variant Omicron. Mais leur mode d'action n'est pas le même que celui des vaccins.

"C’est totalement faux", explique Vincent Maréchal. "Un anticorps monoclonal c'est un anticorps fabriqué en labo qui va reconnaître une région de la protéine spike, puis que l'on va donner aux gens. Si la protéine change à l'endroit visé par l'anticorps, forcément ça ne marche plus. Or l'intérêt d'un vaccin, c'est qu'il stimule différents types d'immunité : une réponse par différents anticorps qui vont cibler différents endroits de la protéine. Chaque lymphocyte B va produire un anticorps contre un petit morceau de la protéine Spike, un épitope. C'est ce qu’on appelle la réponse polyclonale", insiste le chercheur.

"Il est possible que certains des anticorps monoclonaux développés contre Delta ou la souche d'origine ne reconnaissent pas Omicron puisque le principe d'un monoclonal est de reconnaître une toute petite région de sa cible. Mais les anticorps induits par le vaccin reconnaissent plusieurs régions différentes sur la protéine spike, donc une partie d'entre eux la reconnaît toujours sur Omicron", abonde Frédéric Altare.

C'est également ce qu'a annoncé le 11 février en France l'agence de recherche ANRS/maladies infectieuses émergentes : plusieurs traitements par anticorps de synthèse contre le Covid-19, dont celui des laboratoires Regeneron et Roche utilisé en France, ne sont plus efficaces face au variant Omicron, selon elle.

Les résultats préliminaires d'essais précliniques sur l'efficacité des anticorps monoclonaux face au variant Omicron ont montré que le Ronapreve (développé par Regeneron avec le laboratoire Roche) n'avait "plus d'activité significative contre le variant Omicron", a-t-elle précisé dans un communiqué. Les tests montrent également selon elle que la monothérapie Regdanvimab du laboratoire Celltrion et les bithérapies par anticorps Bamlanivimab/Etesevimab du laboratoire Lilly "n'ont plus d'activité significative contre le variant Omicron".

En revanche, deux produits ayant des autorisations d'utilisation en France conservent une activité neutralisante contre le nouveau variant, souligne l'ANRS : la monothérapie Xevudy (anticorps Sotrovimab) développée par les laboratoires GSK Vir Biotechnology, "dont la baisse d'activité est modérée".

Cet anticorps est proposé pour le traitement précoce des patients infectés ayant des facteurs de risque de développer une forme grave de Covid-19.

L'agence évoque également le cocktail thérapeutique Evusheld du laboratoire Astrazeneca (combinaison des anticorps Tixagevimab et Cilgavimab) qui "conserve une activité neutralisante significative malgré une baisse d'activité plus importante". Ce cocktail est proposé pour la prévention des formes sévères chez les patients immunodéprimés.



Sami Acef, AFP France
   

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