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Attention à ce visuel trompeur sur les mesures de "sobriété énergétique" attribuées à l'association négaWatt


Publié / Actualisé
Un visuel portant sur la "sobriété énergétique" préconisée par l'association négaWatt prétend lister les changements d'habitude que les Français devraient s'appliquer pour lutter contre le réchauffement climatique. Un scénario inspirant le programme en matière de transition énergétique de Jean-Luc Mélenchon et qui suscite l'inquiétude d'internautes, sur fond de débats autour de la fin ou non du nucléaire. Or ce visuel est trompeur : il omet de dire qu'il s'agit d'un scénario à l'horizon 2050 et non dans la foulée de l’élection présidentielle. Il y rajoute, selon le porte-parole de l’association interrogé par l'AFP, des mesures, telles que la diminution de 50% des voitures individuelles et une diminution globale importante de la production industrielle, absentes de ce rapport.
Un visuel portant sur la "sobriété énergétique" préconisée par l'association négaWatt prétend lister les changements d'habitude que les Français devraient s'appliquer pour lutter contre le réchauffement climatique. Un scénario inspirant le programme en matière de transition énergétique de Jean-Luc Mélenchon et qui suscite l'inquiétude d'internautes, sur fond de débats autour de la fin ou non du nucléaire. Or ce visuel est trompeur : il omet de dire qu'il s'agit d'un scénario à l'horizon 2050 et non dans la foulée de l’élection présidentielle. Il y rajoute, selon le porte-parole de l’association interrogé par l'AFP, des mesures, telles que la diminution de 50% des voitures individuelles et une diminution globale importante de la production industrielle, absentes de ce rapport.

Les défenseurs de la sobriété énergétique, une approche de lutte contre le réchauffement climatique consistant à réduire notre consommation d’énergie, en vanteraient-ils toujours les mérites s'ils connaissaient l’ampleur des sacrifices quotidiens qu'elle implique?

A en croire un visuel partagé des centaines de fois sur Twitter et sur Facebook depuis sa première publication le 9 février 2022, pour appliquer le scénario de sobriété énergétique prévu par l'association négaWatt, qui défend la fin de l'énergie nucléaire en France à l'horizon 2045 et une bascule vers 100% d'énergies renouvelables, chaque citoyen devrait diminuer drastiquement certaines habitudes de sa vie courante, voire tirer une croix définitive dessus.

Capture d'écran du visuel sur le scénario négaWatt, réalisé le 16/02/2022.

Certaines mesures choc citées dans ce document touchent à des domaines très sensibles, particulièrement en pleine campagne présidentielle, tels que les transports ("-50% de voitures individuelles"), l'activité industrielle du pays ("-25 à 40% de production industrielle") ou encore le logement ("stabilisation nombre habitants par foyer").

Des internautes s'en inquiètent d'autant que Jean-Luc Mélenchon revendique le scénario négaWatt de sortie du nucléaire comme "la base" de son "programme en matière de transition énergétique" comme il l'expliquait sur son blog en octobre 2021, à quelques jours de la sortie annoncée de son scénario 2022, actualisé par rapport à sa version de 2017.

Plusieurs personnalités politiques n'ont d'ailleurs pas manqué de critiquer cette partie du programme du candidat LFI, la question de la sortie ou non du nucléaire constituant un point de clivage majeur entre les partis, au sein du pays le plus dépendant au monde de l'énergie nucléaire pour sa production électrique, assurée par 18 centrales et 56 réacteurs.

Tout en reconnaissant le "sérieux" de ce scénario "sur le plan technique", Maud Bregeon, porte-parole de LREM, a ainsi affirmé, sur Franceinfo, le 10 février, qu’il "allait très loin en matière de sobriété" : "Si on vend ça aux électeurs, il faut dire ce qu'il y a derrière : c'est par exemple [...] de la recohabitation forcée, c'est la limitation du nombre de m² par personne, c'est de l'électroménager partagé... Et c'est [...] la limitation au maximum à 110 km/h sur l'ensemble des routes de France."

De son côté, Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle, a soutenu sur France Inter, le 15 février, que ce scénario prévoyait "d’arrêter de construire des maisons individuelles d'ici 2050".

Or, le visuel est trompeur puisqu’il omet de dire qu’il s’agit d'un scénario envisagé à l'horizon 2050 et non dans la foulée de l’élection présidentielle. En outre, certains des chiffres avancés ne figurent pas dans le scénario négaWatt, comme l’indique le porte-parole de l’association, Yves Marignac, à l'AFP.

Un visuel qui "reprend rapidement les propositions de négaWatt"

L’auteur de ce visuel, Bertrand Cassoret, maître de conférences en génie électrique à l’université d’Artois, reconnaît lui-même auprès de l’AFP sa nature imprécise : "Mon document reprend rapidement les propositions de négaWatt rapidement, sans les détailler. Je l'ai créé la semaine dernière pour mettre en avant leurs recommandations qui me paraissent problématiques car elles sont compliquées à mettre en place : j'en avais marre de voir des gens citer négaWatt comme solution à tout bout de champ sans savoir ce qu’implique la sobriété énergétique, donc j'ai voulu montrer ce qu'elle englobait."

Bertrand Cassoret, qui a aussi admis dans un tweet que ce récapitulatif est "un peu sorti [de son] contexte", avait déjà formulé une première critique, plus détaillée, du scénario négaWatt dans une tribune publiée en 2018 sur le site "Le monde de l’énergie", l’année de la sortie de son livre, Transition énergétique – ces vérités qui dérangent ! (éd. De Boeck Supérieur).

Les chiffres avancés dans sa liste s'appuient donc sur les différents documents relatifs au scénario négaWatt 2017 : l'association, qui a mis en ligne une synthèse du scénario 2022 en octobre dernier, espère sortir le rapport complet "fin mars", selon Yves Marignac, qui admet "un retard" de calendrier.

"Le fait de se référer au scénario de 2017 représente un biais car les choses ont évolué en cinq ans, mais ce n'est pas un biais fondamental puisque notre vision de la sobriété énergétique n'a pas changé, au contraire", précise Yves Marignac. Selon lui, "le biais réside plutôt dans le fait d'extraire des chiffres du scénario pour les résumer en seulement quelques mots, c’est très réducteur et négatif, car cela passe outre les hypothèses qui y sont associées dans le scénario".

"Il y a forcément un effet d’écrasement quand on pointe des hypothèses comme celles-ci sans contexte, car on a tendance à les projeter sur la situation actuelle, alors que nous faisons référence à des projections qui impliquent d'avoir rendu ces évolutions possibles d'ici 2050 grâce à des solutions alternatives et à l'aménagement du territoire", souligne le porte-parole de négaWatt.

Moitié moins de voitures individuelles? "Un chiffre sorti de nulle part"

Sur la diminution de "-50%" des "voitures individuelles", Yves Marignac s'étonne d'un "chiffre sorti de nulle part", l'association n'ayant "pas chiffré l’évolution du parc automobile dans le scénario 2022".

On ne trouve pas non plus trace de ce chiffre dans le scénario 2017 : le seul pourcentage proche d'une telle affirmation projette une baisse de "-51%" des km parcourus par personne en "voitures individuelles hors urbain" (p. 33 des "hypothèses et résultats").

Capture d'écran d'un tableau publié à la page 33 des "hypothèses et résultats" du scénario négaWatt 2017.

Une diminution qui s'appuierait notamment, selon les hypothèses retenues par l'association, à la réduction des distances parcourues grâce à un aménagement du territoire vers plus de proximité des services et des loisirs. "Personne ne se retrouve privé de voiture, l’idée est d'inciter à recourir à des modes de déplacement partagé – covoiturage, flottes mutualisées de véhicules… –, ce qui réduit aussi la dépendance de certains foyers à la voiture et donc aux flambées des prix du carburant", souligne Yves Marignac, négaWatt misant sur une augmentation du taux de remplissage par véhicule de 1,66 en 2020 à 2,4 en 2050 (p. 35 des "hypothèses et résultats").

"Dans le scénario 2022, on atteint une baisse de 40% de la vente de voitures neuves en 2050 par rapport à aujourd'hui, le stock global est donc déjà réduit, et on est loin des 50% de diminution de voitures individuelles", ajoute le porte-parole.

"-25 à 40% de production industrielle" : un chiffre qui n'a "pas de sens"

Yves Marignac se montre tout aussi dubitatif concernant la diminution de 25 à 40% de production industrielle listée dans le visuel : "Je ne sais pas d'où sortent ces chiffres, ils n'ont pas de sens concernant le scénario 2022 comme les précédents, ils n'y figurent pas."

Les seuls pourcentages relatifs à la production industrielle, dans le scénario 2017 de négaWatt, font référence aux "tonnages de matières consommées" et au "taux de recyclage des matières" (p.40 et 41 des "hypothèses et résultats").

Estimant que "donner un chiffre agrégé de production industrielle" a "peu de sens car l’enjeu aujourd’hui est de réorienter la production industrielle vers ce qui est stratégique et utile", Yves Marignac renvoie aux différentes pistes explorées dans le scénario. Parmi celles-ci : la diminution de la production mécanique (-20% en 2050), la réduction des emballages en verre (-71% grâce notamment au développement des consignes) et en plastique (-43%), tout en mettant l’accent sur le développement des équipements de transport collectif et d’énergies renouvelables (p.38 des "hypothèses et résultats").

L'entreprise de recyclage GDE, à Rocquancourt (Normandie), le 11 octobre 2016 (archive). ( CHARLY TRIBALLEAU)

"Stabilisation nombre habitants par foyer" : une hypothèse incitative et pas contraignante

Sur la "stabilisation nombre habitants par foyer" évoquée dans le visuel, Yves Marignac juge "l'appellation de "foyer" trompeuse : nous préférons parler d'un nombre moyen d'occupants par logement, dans le sens où il ne s’agit pas forcément de personnes de la même famille". Dans la synthèse de son scénario 2022, négaWatt parle d'ailleurs plutôt (p.7) d'une "stabilisation du nombre de personnes par logement".

En 2017, comme le précise Yves Marignac, l'association s'intéressait plus précisément au "taux de cohabitation", soit le "nombre moyen de personnes par logement", en réalisant une projection "au-delà de 2030" de la tendance retenue par l’Insee, en 2017, selon laquelle "les ménages, constitués des personnes partageant le même logement, sont de plus en plus petits" et "comportent en moyenne 2,2 personnes en 2013, contre 2,4 en 1999".

Concrètement, négaWatt projette une "stabilisation du taux de cohabitation autour de 2,2". "Il n’est pas du tout question de s’immiscer dans vie des familles mais plutôt d’encourager et d’inciter à recréer du lien social, avec de la colocation intergénérationnelle : une chambre d’étudiant chez une personne âgée seule, une colocation d’étudiants, une réduction du nombre de logements vacants…", détaille le porte-parole de négaWatt, estimant que "le niveau auquel négaWatt situe cette évolution reste complètement accessible par des comportements volontaires, par l’incitation fiscale notamment".

Un panneau indiquant une zone de covoiturage à Meteren (Hauts-de-France), le 26 avril 2016 (archive). ( AFP / PHILIPPE HUGUEN)

Des mesures bien présentes sur la consommation d'électricité, de viande et la fin des vols intérieurs

Le reste du visuel cite en revanche des propositions figurant bien dans le scénario 2017 de négaWatt, parmi lesquelles la réduction de moitié de la consommation de viande en 2050 (moyennant une meilleure qualité), la disparition progressive des vols intérieurs (remplacés par des liaisons ferroviaires), la diminution de l'ordre de 25% des km parcourus (-26% sur la mobilité longue distance entre 2010 et 2050, p. 25 des "hypothèses et résultats"), la diminution du nombre d'heures d'éclairage dans le tertiaire et une baisse moyenne de 29% de la consommation d'eau chaude.

Enfin, les huit entrées relatives à la réduction de consommation d'énergie par logement - baisse du nombre de cycles de lave-vaisselle et de lave-linge, réduction du taux d'équipement en sèche-linge et en congélateur, diminution du nombre d'écrans et d'ordinateurs par foyer, disparition des consoles de jeu - sont aussi présentes dans le scénario 2017.

Mais le visuel omet de préciser que des solutions alternatives sont systématiquement prévues : des cycles de lavage plus remplis, des appareils hybrides réfrigérateur/congélateur, le recours accru au séchage naturel en complément des sèche-linges, la diminution du nombre d'écrans fixes au profit d'écrans mobiles (smartphones, tablettes), et enfin le remplacement des consoles individuelles de jeu par des terminaux multifonctions (audio, vidéo, Internet) moins consommateurs d'énergie. Sur ce dernier point, Yves Marignac souligne que négaWatt mise aujourd'hui plutôt sur le "cloud gaming".

Emmanuel Macron lors de son déplacement à Belfort, le 10 février 2022 (archive). ( POOL / Jean-Francois Badias)

L'avenir énergétique de la France, un sujet de désaccord majeur entre les candidats à la présidentielle

La question de l'avenir énergétique de la France est particulièrement clivante, comme l'ont rappelé, début février 2022, les nombreuses réactions politiques à l'annonce, par Emmanuel Macron, de la construction de six nouveaux réacteurs nucléaires.

Si les centrales françaises, réparties sur 18 sites, fournissent environ 70% du total de l'électricité produite dans le pays, la plupart des sites en activité ont commencé à fonctionner dans les années 1980, sur la base d'une "hypothèse" de 40 années de fonctionnement. EDF compte exploiter la plupart de ses réacteurs nucléaires jusqu'à 60 ans, sur le modèle de ce qui se fait aux États-Unis ou en Suisse, mais 20% du parc français doit subir des travaux de maintenance ou de contrôle en 2022.

Le coût brut du démantèlement de l'ensemble des réacteurs avait été estimé en 2015 à 75 milliards d'euros par EDF, un montant depuis jugé sous-estimé par un rapport parlementaire de février 2017.

Les candidats déclarés à la présidentielle défendent des positions bien différentes sur le sujet, selon qu'ils prônent une sortie du nucléaire, son maintien ou la mise en place d'un mix énergétique. Fabien Roussel avait ainsi plaidé au micro d'Europe 1, en octobre 2021, « la nécessité d'un mix énergétique énergies renouvelables-énergie nucléaire, les deux devant augmenter ». Il prévoit l'ouverture de 8 centrales nucléaires et la relance du projet Astrid, un réacteur de quatrième génération.

Du côté d'EELV, Yannick Jadot promet, s'il est élu, qu'il mettra "le paquet sur les énergies renouvelables" et, "progressivement, [...] sortira du nucléaire et de ses risques", en arrêtant notamment dix réacteurs nucléaires d'ici 2035. Même si la candidate socialiste Anne Hidalgo partage avec lui l'ambition d'atteindre 100% d'énergie renouvelable "le plus vite possible", elle considère comme un "non-sens" la fermeture de dix réacteurs d'ici 2035, mais ne "souhaite pas de nouveau réacteur".

Jean-Luc Mélenchon, lui, plaide pour une sortie du nucléaire - et la fermeture de la dernière centrale en 2045 - en vue d'atteindre 100% d'énergies renouvelables en 2050. Quant à Christiane Taubira, elle veut mettre en place un référendum sur le nucléaire, auquel elle n'est à titre personnel, "pas favorable".

Chez les pro-nucléaires, les propositions varient sur le nombre de nouvelles centrales. Valérie Pécresse propose la construction de six réacteurs et "l'inscription du nucléaire dans les énergies décarbonées devant être financées par l'UE". Eric Zemmour, qui prône "une grande politique nucléaire", veut construire 14 réacteurs de plus. Marine Le Pen, elle, souhaite la constructions de six réacteurs et la mise en place d'un moratoire sur le démantèlement de la centrale nucléaire de Fessenheim, qu'elle aimerait rouvrir.



Alexis ORSINI, AFP France
   

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