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La hausse des violences sexuelles liée à l'immigration? L'affirmation infondée d'Eric Zemmour


Publié / Actualisé
Depuis le début de la campagne, Eric Zemmour a déclaré à plusieurs reprises que les violences sexuelles avaient "explosé" du fait de l'immigration. Or, si les violences sexuelles en France ont bien doublé depuis le début des années 2010, cette forte hausse est d'abord liée à la libération de la parole des victimes et à une facilitation des dépôts de plainte, comme l'expliquent des études du ministère de l'Intérieur, de l'Insee ou de l'Ined. Le candidat fonde par ailleurs ses propos sur un échantillon très limité portant uniquement sur les violences sexuelles dans les transports en commun.
Depuis le début de la campagne, Eric Zemmour a déclaré à plusieurs reprises que les violences sexuelles avaient "explosé" du fait de l'immigration. Or, si les violences sexuelles en France ont bien doublé depuis le début des années 2010, cette forte hausse est d'abord liée à la libération de la parole des victimes et à une facilitation des dépôts de plainte, comme l'expliquent des études du ministère de l'Intérieur, de l'Insee ou de l'Ined. Le candidat fonde par ailleurs ses propos sur un échantillon très limité portant uniquement sur les violences sexuelles dans les transports en commun.

"Les violences sexuelles, on sait quels sont les principaux responsables. On sait que ça a explosé à cause de l'immigration" : tels sont les propos tenus mi-décembre sur le plateau de l'émission Face à Baba, par le candidat à l'élection présidentielle Eric Zemmour. Interrogé sur les violences sexuelles, il déclare devant la ministre chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes Elisabeth Moreno que la "vie des femmes est menacée avant tout par une immigration incontrôlée".

"Il y a partout une explosion de la délinquance, un ensauvagement généralisé de la société française", avait par ailleurs affirmé le candidat Reconquête! sur le plateau de Public Sénat le 27 janvier dernier. A ses yeux, la "mère de toutes les raisons" de cette "explosion" des violences sexuelles est claire : "l'immigration".

Sur son site de campagne, le candidat, qui est lui-même accusé de violences sexuelles par huit femmes, met aussi en avant un visuel illustrant le doublement des violences sexuelles entre 2012 et 2019, accompagné de son programme sur la sécurité dans lequel il souhaite notamment "expulser les délinquants étrangers incarcérés".

Qu'en est-il réellement ? Si le nombre de violences sexuelles a bien doublé au cours de la décennie, aucune étude statistique à l'échelle nationale ne corrobore les propos d'Eric Zemmour attribuant cette hausse des cas à l'immigration.

En réalité, des études du service statistique sur la sécurité intérieure du ministère de l'Intérieur (SSMSI), de l'Institut national des études démographiques (Ined) et de l'Insee expliquent principalement cette forte hausse par la libération de la parole des victimes et la facilitation des procédures de dépôt de plainte.

Par ailleurs,les statistiques existantes montrent que la part des étrangers mis en cause pour ce type d'infraction est restée stable, et il n'existe aucune donnée officielle distinguant les Français mis en cause en fonction de leurs origines.

M. Zemmour se fonde en réalité sur une étude de 2019 dédiée aux seules infractions commises dans les transports en commun et qui porte sur un échantillon très réduit.

Un effet de la libération de la parole des victimes

Eric Zemmour a raison sur ce constat : entre 2012 et 2019, le nombre de cas enregistrés de violences sexuelles - à savoir les viols, tentatives de viols et agressions sexuelles - a quasiment doublé en France, passant de 26.800 à 53.200, comme l'indique le bilan statistique annuel du SSMSI publié en avril 2021.

Dans les faits, ces chiffres apparaissent même sous-évalués lorsqu'ils sont mis en perspective avec les enquêtes annuelles dites de "victimation" menées par l'Insee avec le SSMSI. Lors de ces enquêtes, les sondés sont interrogés, entre autres, sur les violences qu'ils disent avoir subies au cours de l'année. Chaque année entre 2011 et 2018, l'Insee note ainsi que 200.000 personnes majeures disent avoir été victimes de violences sexuelles, un chiffre six fois plus élevé que le nombre moyen de violences enregistrées sur la période.

Concernant la hausse des cas enregistrés soulignée par M. Zemmour, ce doublement est surtout interprété par le SSMSI comme le signe d'une libération de la parole dans le sillage du mouvement #MeToo et à "l'évolution du comportement de dépôt de plainte des victimes", comme l'indique son bilan statistique 2020.

Un constat partagé par Alice Debauche, maîtresse de conférence en sociologie à l'Université de Strasbourg, coresponsable de l'enquête sur les Violences et rapports de genre (Virage) pour l'Ined. Pour la chercheuse, interrogée par l'AFP le 9 mars, la hausse des violences sexuelles enregistrée n'est pas nouvelle : "Depuis la fin des années 70, on observe une augmentation quasi-constante des cas de violences sexuelles. A l'époque, on portait plainte uniquement pour les viols et agressions sexuelles 'stéréotypées', contre un inconnu dans la rue ou dans un parking la nuit. Maintenant, ce sont de plus en plus d'autres formes de violences sexuelles qui se déroulent par exemple dans des espaces privés avec des personnes que l'on connait".

La chercheuse souligne ainsi la forte augmentation des plaintes liées à des faits incestueux. "On observe une +visibilisation+ croissante de ces violences et une prise en compte plus importante dans le débat public, souligne-t-elle. Plus on en parle dans le débat public, plus c'est visible, moins on culpabilise les victimes et plus la société est prête à les entendre, plus les plaintes augmentent."

Depuis 2010, les victimes portent "deux fois plus souvent plainte"

Cette explication est aussi soutenue par le rapport Sécurité et Société de décembre 2021, porté par l'Insee et le SSMSI, qui analyse notamment l'évolution des violences sexuelles au cours de la décennie 2010. L'étude souligne la prise de conscience de plus en plus importante des victimes, désormais plus résolues à faire connaître les violences sexuelles qu'elles ont subies. Le nombre de personnes majeures se déclarant victimes a ainsi augmenté de près de 50% entre les périodes 2013-2015 et 2016–2018 à la suite des débuts du mouvement #MeToo en 2017.

Autre fait majeur, le taux de plainte pour violences sexuelles a aussi doublé en quelques années. Entre 2016 et 2018, 2 personnes sur 10 ayant subi des violences sexuelles sont ainsi allées déposer plainte, contre moins d'une personne sur 10 auparavant.

"Cette évolution est très certainement liée à la libération de la parole, mais également à une amélioration de l'accueil des services", affirme Olivier Filatriau, chef du bureau de la méthodologie et des études statistiques au sein du service du ministère de l'intérieur, interrogé par l'AFP le 7 mars.

Le rapport du SSMSI avance en effet en parallèle un "contexte d'amélioration des conditions d'accueil des victimes" au sein des commissariats et gendarmeries, avec la mise en place de formations spécifiques, de nouveaux outils comme le portail de signalement en ligne des violences sexuelles depuis 2018 ou encore l'intervention de personnels spécialisés. Un constat toutefois nuancé par plusieurs associations de victimes, qui continuent de pointer des lacunes dans l'accompagnement par les forces de l'ordre des victimes de violences sexuelles.

Une part des étrangers mis en cause stable depuis 2010

Qu'en est-il du profil des agresseurs sexuels, qu'Eric Zemmour relie à l'immigration ? Selon le rapport du SSMSI "Insécurité et délinquance", 14% des mis en cause pour violences sexuelles étaient de nationalité étrangère en 2020.

Graphique issu du rapport Insécurité et Délinquance 2020 du SSMSI ( Nathan GALLO)

"La part des étrangers mis en cause sur les violences sexuelles est relativement stable dans le temps depuis 2010", décrit Olivier Filatriau, un point confirmé par le graphique suivant de l'étude Sécurité et Société.

Pour Alice Debauche, ce type de discours porté par Eric Zemmour "repose sur un processus +d'altérisation+ des agresseurs qui vise à nier la fréquence des violences sexuelles commises par des personnes que l'on connaît, ou à atténuer leur caractère +ordinaire+ dans les modalités des rapports de domination des hommes sur les femmes".

( Nathan GALLO)

Des affirmations fondées sur un très faible échantillon

Sur quoi s'appuie donc Eric Zemmour ? Contactée par l'AFP le 9 mars, son équipe de campagne indique que le candidat se fonde sur des données de 2019 relatives aux agressions dans les transports en commun, qui montrent que 63% des violences sexuelles qui y sont commises en Ile-de-France sont le fait de ressortissants étrangers. Cette proportion tombe à 32% au niveau national en excluant la région francilienne.

Selon le SSMSI, 32% des personnes mises en cause pour des violences sexuelles sont de nationalité étrangère hors Île-de-France (134 personnes sur 420). Ce chiffre montre à 63% en Île-de-France (170 personnes sur 270). Au total, 304 personnes sont concernées en 2019. La même année, le SSMSI avait enregistré 53200 cas. ( Nathan GALLO)

Cette étude du service statistique du ministère de l'Intérieur a toutefois une portée limitée.

Ces chiffres ne représentent ainsi qu'une infime partie des cas à l'échelle de la France : les violences sexuelles commises par des étrangers dans les transports en commun et répertoriées dans cette étude sont au nombre de 300 en 2019 alors que le SSMSI en recensait au total 53.200 pour cette année.

Les agressions fortuites dans les transports ne reflètent par ailleurs que très partiellement la typologie des violences sexuelles. Sur les 200.000 personnes qui s'en sont déclarées victimes chaque année entre 2011 et 2018, plus de la moitié (56%) ont ainsi indiqué connaître le mis en cause, selon le rapport de l'Insee et du SSMSI. Parmi ces cas, plus de 10% de ces violences se sont déroulées dans un cadre familial.

Dans les affaires de viol, les chiffres sont plus flagrants : , selon les enquêtes de victimation de l'Insee, 9 victimes sur 10 connaissent leur agresseur.



Nathan GALLO, AFP France
   

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