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Faut-il "sauver" le système des retraites ? Les projections sont moins alarmistes


Publié / Actualisé
Les soutiens d'Emmanuel Macron martèlent que le "système des retraites" est menacé pour justifier la mesure du candidat sortant de repousser l'âge légal de départ à 65 ans. Mais si la question du financement des retraites est une problématique constante, ces affirmations se heurtent aux projections de moyen et de long terme.
Les soutiens d'Emmanuel Macron martèlent que le "système des retraites" est menacé pour justifier la mesure du candidat sortant de repousser l'âge légal de départ à 65 ans. Mais si la question du financement des retraites est une problématique constante, ces affirmations se heurtent aux projections de moyen et de long terme.

Opération déminage. Dès le premier jour de la campagne d'entre-deux tours, en déplacement dans le Nord, Emmanuel Macron a semblé prêt à lâcher du lest sur la mesure la plus commentée de son programme électoral : la retraite à 65 ans.

Soucieux de "faire consensus" sur un sujet pouvant générer "trop de tensions", et désireux d'attirer à lui les électeurs de gauche, le président sortant s'est dit disposé à "bouger" sur cette réforme, en évoquant un âge légal repoussé à 64 ans et une "clause de revoyure" en 2027.

"Ca n'est pas renoncer ou reculer. C'est expliquer la réforme de manière plus claire, et créer une respiration, un rendez-vous démocratique", a-t-il cependant précisé le surlendemain, le 13 avril sur TF1.

 

 

Sur le fond, il est d'autant moins question de recul que l'argument-phare du camp présidentiel demeure: une réforme serait indispensable pour assurer la pérennité du système des retraites.

"Il faut d'abord sauver notre régime de retraites", a assuré le Premier ministre Jean Castex mardi 12 avril sur RTL.

 

 

"Une réforme des retraites est indispensable pour sauver notre régime des retraites par répartition", a renchéri le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, le 12 avril sur CNEWS

L'argument a également été employé par le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, le 13 avril sur RMC et BFMTV: "on veut toujours réformer notre système de retraites tout simplement pour qu'il puisse continuer à exister et verser des retraites !"

 

 

Cette affirmation était contestée par tous les candidats de gauche éliminés au 1er tour de la présidentielle, ainsi que par Marine Le Pen, et par l'ensemble des syndicats de salariés. "Les retraites ne sont pas dans une situation financière difficile", assurait Laurent Berger, N.1 de la CFDT, le 10 mars en conférence de presse. "Il n'y a pas de raison économique à faire une réforme des retraites", estime également François Hommeril, président de la CFE-CGC.

Le système est-il menacé dans son existence ? Rien ne le laisse penser, à en croire les différents scénarios de projection établis par le Conseil d'orientation des retraites (COR).

Les travaux de cet organisme, créé en 2000 par le Premier ministre d'alors, Lionel Jospin, constituent la principale source du débat public sur la question des retraites.

Rattaché au Premier ministre, le COR est composé de 41 membres : parlementaires, représentants des organisations professionnelles et des syndicats, des retraités, des familles, de l'administration et d'experts. Son prochain rapport annuel est attendu le 22 juin.

Pour éclairer le débat, le COR établit plusieurs scénarios de projection de long terme en s'appuyant sur de nombreuses données: démographie, contexte économique, évolution du chômage, évolution de la productivité horaire du travail. "Les résultats des projections sont déclinés selon quatre scénarios de gains de productivité horaire du travail de long terme (scénario 1%, scénario 1,3%, scénario 1,5% et scénario 1,8%) associés à un taux de chômage stabilisé à 7% en 2032", détaille-t-il dans son dernier rapport annuel publié en juin 2021.

Or selon ces travaux, "les évolutions de la part des dépenses de retraite dans le PIB resteraient sur une trajectoire maîtrisée à l'horizon de la projection, c'est-à-dire 2070." Alors qu'"en 2020, les dépenses du système de retraites s'élevaient à 14,7% du PIB", un pic atteint sur fond de crise sanitaire, "à l'horizon 2070, la part des dépenses de retraite dans le PIB baisserait progressivement et serait moins élevée qu'en 2019 dans tous les scénarios: elle varierait ainsi entre 11,3% et 13% du PIB à l'horizon de la projection".

Comment expliquer ce tableau de long terme, malgré le vieillissement de la population ? "Si les ratios de dépenses de retraite dans le PIB diminuent en 2070 par rapport aux niveaux actuels, quel que soit le scénario économique envisagé, c'est que les évolutions démographiques défavorables seront contrebalancées par la baisse à venir de la pension moyenne rapportée aux revenus d'activité, à législation inchangée : la pension continuerait de croître en euros constants, mais moins vite que les revenus", explique le COR.

Présenter le système des retraites en France comme en danger est une "dramatisation outrancière", estime Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT.

Déficit

Que le système soit pérenne n'empêche pas les problèmes de financements. "Je le dis : aujourd’hui, le système n’est plus financé", a d'ailleurs répété Emmanuel Macron sur BFMTV le 11 avril.

A nouveau opposée à Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle, Marine Le Pen estime, de son côté, qu'il n'y a "pas de sujet" de financement des retraites, comme elle l'a répété le 12 avril sur TF1.

Selon le COR, "en 2020, les ressources du système de retraite se sont élevées à 325 milliards d'euros", pour "339 milliards d'euros versés". Soit une perte globale d'un peu plus de 13 milliards d'euros (contre 3,5 milliards d'euros en 2018).

Le Covid a coûté moins que prévu au système de retraites : les précédentes projections pour 2020 tablaient sur un trou de 25 à 29 milliards d'euros.

En 2021, la quarantaine de régimes existants devraient globalement afficher un déficit inférieur à 10 milliards d'euros, pour environ 340 milliards de dépenses cumulées.

Et le retour à l'équilibre n'est pas envisagé avant 15 ans au mieux, selon les projections du COR.

Pour justifier sa réforme, l'exécutif martèle son triptyque : la solution passe soit par la baisse des pensions, soit par une hausse de cotisations. Deux pistes qu'il exclut. Il faut donc, en conséquence, "travailler davantage".

Cette réforme est d'autant plus importante aux yeux du président-candidat qu'elle serait nécessaire "pour qu'on puisse continuer à financer du progrès social".

"C'est important, sinon je ne peux pas financer -- parce qu'il faut du sérieux -- les progrès sociaux que je veux faire pour nos retraités, pour la dépendance, pour tout ce qu'il y a dans mon projet", a-t-il réaffirmé le 15 avril sur Franceinfo.

 

Et le président de rappeler sa promesse électorale de porter la retraite minimum pour une carrière complète à 1.100 euros. Ainsi que celle, formulée le 6 avril, à quatre jours du 1er tour, d'indexer "dès cet été" les retraites sur l'inflation, au lieu d'attendre le 1er janvier. Soit une hausse de 4%, justifiée par la flambée des prix liée notamment à la guerre en Ukraine.

Mais pas uniquement: cette réforme "n'est pas là que pour combler le trou" du système de retraites, mais doit aussi "financer l'ensemble du projet, avec le plein emploi et la croissance", expliquait début avril, lors d'une rencontre avec l'Association des journalistes de l'information sociale (Ajis), Anne de Bayser, coordinatrice des relations avec la société civile du candidat Macron.

Au cours de cette rencontre, Pierre Bouillon, chef du pôle idées du parti présidentiel, mettait lui aussi en avant l'objectif de "libérer des marges de manoeuvre budgétaires qui vont permettre de financer les dépenses liées au vieillissement de la population", tant en matière de santé que de dépendance (voir cet article de l'AFP sur le site du Télégramme).

Les équipes du président-candidat ont chiffré à 9 milliards d'euros les marges annuelles attendues, en 2027, grâce à cette réforme. L'Institut Montaigne, un club de réflexion libéral qui s'est penché sur les programmes de tous les candidats, table, de son côté, sur 7,7 milliards d'euros.

Baptiste Pace, AFP France

   

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