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Attention à ce classement des "villes les plus criminelles d'Europe" dominé par des métropoles françaises


Publié / Actualisé
Douze villes françaises, Nantes et Marseille en tête, figureraient parmi les quinze premières places du "classement des villes les plus criminelles d'Europe", assurent des publications virales sur les réseaux sociaux relayées par plusieurs candidats aux élections législatives pour Reconquête! et le Rassemblement National. Attention : ce classement n'agrège pas des données officielles mais provient d'un site qui se fonde sur des avis subjectifs donnés par des internautes, qui ne sont pas représentatifs de la population générale. Il ne s'agit donc pas de données fiables qui permettraient de présenter des villes comme plus "criminelles" que d'autres, ont souligné plusieurs chercheurs auprès de l'AFP.
Douze villes françaises, Nantes et Marseille en tête, figureraient parmi les quinze premières places du "classement des villes les plus criminelles d'Europe", assurent des publications virales sur les réseaux sociaux relayées par plusieurs candidats aux élections législatives pour Reconquête! et le Rassemblement National. Attention : ce classement n'agrège pas des données officielles mais provient d'un site qui se fonde sur des avis subjectifs donnés par des internautes, qui ne sont pas représentatifs de la population générale. Il ne s'agit donc pas de données fiables qui permettraient de présenter des villes comme plus "criminelles" que d'autres, ont souligné plusieurs chercheurs auprès de l'AFP.

"Classement des villes les plus criminelles d'Europe. Nantes en tête (...)", assure dans un tweet publié le 15 mai Cécile Scheffen, candidate pour Reconquête! dans la 2e circonscription de Loire-Atlantique qui comprend le centre de Nantes, image d'un tableau à l'appui.

"Le seul classement ou la France de Macron prospère", avançait Stanislas Rigault, porte-parole du même parti et candidat aux législatives dans le Vaucluse un jour avant dans une autre publication avec le même visuel, titré "classement des villes les plus criminelles d'Europe", depuis partagée plus de 4.000 fois.

"La France bien représentée dans le top 15 (...) des villes les plus criminogènes et dangereuses d’Europe !
Merci la gauche, merci Macron, merci à tous les promoteurs de l'immigration massive et incontrôlée pour ces belles performances", accusait sur Twitter le député Rassemblement National du Pas-de-Calais Bruno Bilde, mettant en avant le même tableau.

Capture d'écran Twitter, prise le 17/05/2022
Capture d'écran Twitter, prise le 17/05/2022

 

 

Capture d'écran Twitter, prise le 17/05/2022
Capture d'écran Facebook, prise le 17/05/2022

 

 

De nombreux internautes ont partagé le même visuel sur Facebook, l'assortissant de critiques envers le gouvernement d'Emmanuel Macron, ou envers la mairie socialiste de Nantes.

Pourtant, ces classements n'ont rien d'officiel : ils représentent les avis de certains internautes, qui ne constituent pas un échantillon représentatif de la population, donnés via un bref formulaire sur un site Internet.

Un site qui récolte des avis de certains internautes

Une recherche avancée avec les mots-clés présents sur le tableau renvoie vers un site Internet appelé Numbeo. Il se présente comme "la plus grande base de données sur le coût de le vie du monde" et a été fondé, selon sa page de présentation, par un ingénieur en informatique serbe en 2009.

Le site se targue d'avoir été cité par de nombreux médias, allant de la BBC au New York Times en passant par Bloomberg, FranceTV Info ou encore Slate.fr. On y trouve plusieurs pages avec différents indicateurs comparant des villes et des pays, comme le "coût de la vie", des "indices de pollution", ou encore des "indices de criminalité" et de "sécurité".

Capture d'écran du site Numbeo, prise le 17/05/2022

L'indice de criminalité de Numbeo consiste, selon le site, en "une estimation du niveau global de criminalité dans une ville ou un pays donné", qui est représenté par un nombre entre 0 (pas de criminalité) et 100 (criminalité très élevée). L'indice de sécurité est quant à lui "l'opposé de l'indice de criminalité. Si la ville a un indice de sécurité élevé, elle est considérée comme très sûre".

Ces indicateurs sont établis par l'agrégation d'avis d'internautes ayant donné leur ressenti dans un questionnaire. "Cette section est basée sur les sondages des visiteurs de ce site web", indique ainsi la page de méthodologie du site.

En consultant la page dédiée à l'indice de criminalité dans n'importe quelle ville, on est en effet rapidement invité à donner son avis sur cette dernière. S'il est bien demandé à l'internaute s'il vit dans la ville concernée, cette information n'est vérifiée à aucun moment. Ainsi, il est tout à fait possible pour une personne de donner son avis sur la criminalité à Nantes, sans jamais avoir mis les pieds dans cette ville.

Capture d'écran du site Numbeo, prise le 17/05/2022

Indice "actuel" de criminalité, en "Europe de l'Ouest"

Le tableau partagé sur les réseaux sociaux semble correspondre à l'"indice actuel de criminalité par ville", qui prend en compte l'"Europe de l'Ouest" - et non l'Europe entière comme le suggèrent les publications. Au 17 mai 2022, on peut ainsi retrouver un classement quasiment semblable à celui partagé sur les réseaux sociaux, dans lequel Nantes, Marseille et Nice se partagent les trois premières places du podium.

En prenant en compte le même indicateur, mais pour toute l'Europe, Nantes est reléguée à la troisième place, derrière deux villes du Royaume-Uni, Bradford et Coventry. Marseille figure à la sixième position, juste devant Nice.

Cependant, dans le classement qui s'intéresse à l'"Europe de l'Ouest", quelques points des indices de criminalité et de sécurité diffèrent par rapport aux publications postées sur les réseaux sociaux. Cela peut s'expliquer par la méthodologie utilisée par Numbeo : l'indice "actuel" utilisé est mis à jour continuellement avec les réponses des internautes, et le classement peut ainsi varier d'une minute à l'autre.

L'AFP a pu se rendre compte de légères modifications visibles sur le site en répondant aux quinze questions sur la ville de Nantes. Après avoir complété le questionnaire en assurant ne pas ressentir de menaces de sécurité dans la ville, l'indice de criminalité de Nantes est passé de 63,12 à 63,09, tandis que l'indice de sécurité est passé de 36,88 à 36, 91.

Capture d'écran du site Numbeo, avant de remplir le questionnaire, prise le 17/05/2022
Capture d'écran du site Numbeo, après avoir rempli le questionnaire, prise le 17/05/2022

 

 

Comme l'avaient détaillé des médias suédois (1, 2) et TF1 Info en 2017, un internaute résidant en Suède avait déjà, à force de voter en défaveur de la petite ville étudiante de Lund, artificiellement fait passer cette ville comme la plus dangereuse du monde dans les classements du site, afin de dénoncer le manque de crédibilité de certaines informations présentes en ligne.

Contacté par l'AFP au sujet de précisions sur la méthodologie et de ses indices, sur la définition géographique considérée par l'"Europe de l'Ouest" et au sujet des possibilités de manipulation des classements présents sur son site, Numbeo n'a, pour l'heure, pas répondu.

Un indice qui "mélange des choses incroyablement différentes"

Le site ne présente donc en aucun cas des données officielles ou représentatives des populations concernées, comme l'ont expliqué plusieurs chercheurs à l'AFP.

Les questions posées sur le site portent sur des ressentis généraux des répondants. "C'est trompeur d'affirmer en tirer une représentation des villes les plus criminelles : ce qui est présenté, ce sont des villes qui sont ressenties comme celles ayant le plus de criminalité, par un certain nombre d'internautes. Mais pour des études en sciences sociales, cette approche ne vaut rien", estime David Weinberger, directeur de l'Observatoire des criminalités internationales de l'IRIS.

Capture d'écran du questionnaire du site Numbeo, prise le 17/05/2022

En outre, l'indice utilisé sur le site "mélange des choses extraordinairement différentes, des infractions qui se produisent à des niveaux différents, qui produisent des effets personnels très différents (...) On ne peut pas utiliser ce site comme une source fiable", ajoute Renée Zauberman, directrice de recherches émérite au CNRS, et responsable de l'Observatoire scientifique du crime et de la justice (OSJC) du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP).

Quelles mesures de la criminalité ?

Ces deux chercheurs rappellent que la criminalité est aujourd'hui mesurée, en France et dans la plupart des pays européens, à partir de deux sources de données. La première est constituée par les données "administratives", provenant de signalements (des dépôts de plainte par exemple) ou d'observations d'infractions notées par les autorités de police ou de gendarmerie.

La deuxième est composée à partir d'enquêtes dites "de victimation", qui interrogent des échantillons représentatifs de la population pour savoir si les personnes qui les constituent ont été victimes de délinquance, et avoir leur ressenti général sur la délinquance dans leur lieu de vie.

"Cette méthode a l'avantage d'interroger les personnes sur des affaires qui ne seront pas forcément signalées aux autorités. On considère aujourd'hui que ce sont ces enquêtes qui donnent la mesure de toute la délinquance commise", souligne Renée Zauberman de l'Observatoire scientifique du crime et de la justice du CESDIP.

"On pourrait penser que ce que fait ce site se rapproche des enquêtes de victimation. Mais dans une enquête de victimation, l'échantillon est représentatif de la population, et doit être suffisamment large", ajoute David Weinberger.

"Ce que les gens répondent, on a aucune garantie que cela représente la population générale", illustre encore Renée Zauberman. Sur Numbeo, Rennes, classée dixième ville d'Europe de l'Ouest selon l'indice de criminalité, n'a par exemple été notée que par 62 internautes.

A l'échelle de la France, l'Observatoire scientifique du crime et de la justice analyse les données liées à la délinquance dans le pays. Chaque année depuis 2007, l'enquête de victimation "Cadre de vie et sécurité (CVS)" est menée par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), avec l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) et avec le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). Celle de 2021, qui porte sur des données de 2020, a été menée sur "environ 25.000 individus".

Graphique montrant l'évolution des faits constatés contre les biens et les personnes depuis 2017 ( AFP / Sylvie HUSSON, Sophie RAMIS)

Quelles comparaisons ?

Comparer des données liées à la criminalité dans des villes d'Europe est, à ce jour, plus complexe, selon plusieurs experts interrogés par l'AFP.

"Il n'y a pas de moyen de comparaison globale", estime ainsi le professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) Alain Bauer, qui est aussi responsable du pôle "sécurité, défense, renseignement, criminologie, cyber-menaces, crises" (PSDR3C). A propos de la délinquance et des infractions, dans les différents pays, "on ne compte pas la même chose, sur des territoires comparables (villes, agglomérations...), de la même manière (plaintes, mains courantes, enquêtes de victimation)", précise-t-il.

Pour rendre comparables des enquêtes de victimation, "il faut que les questions soient posées de la même façon" dans les différents pays, note aussi Renée Zauberman.

Eurostat, l'Office statistique de l'Union européenne, qui publie des données liées à la criminalité par pays (mais pas par ville), met en garde sur son site quant au fait que "la comparaison directe des chiffres de la criminalité entre les pays n'est pas nécessairement pertinente ou valable : elle peut mener à des déductions trompeuses ou des conclusions erronées".

En revanche, il est, selon Alain Bauer, possible de comparer certains types d'infractions spécifiques entre les pays : "on peut comparer les homicides car c'est à peu près identique, ou les vols de véhicules et les cambriolages par exemple".

D'autres organismes publient des classements comparant la "sûreté" de pays ou de villes, se fondant sur des méthodes agrégeant plusieurs indices. Le journal britannique The Economist, avec une entreprise informatique, NEC, publie par exemple le "Safe City Index", qui note 60 villes en prenant en compte 76 indicateurs internationaux concernant la santé, l'espérance et la qualité de vie.

L'OCDE publie de son côté le "Better Life Index", qui classe les pays qui en sont membres selon les ressentis de la population sur le bien-être dans leur région.



Claire Line NASS, AFP France
   

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