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Attention à cette affiche sur les vaccins anti-Covid et les thromboses


Publié / Actualisé
Une affichette, partagée sur Facebook plusieurs centaines de fois depuis janvier, enjoint les personnes vaccinées contre le Covid-19 à réaliser un test de D-dimères, dont le taux ne devrait "pas dépasser 500 ug/ml". En cas de taux élevé, le document conseille de prendre de l'héparine comme "traitement préventif" pour "réduire le risque de thrombose". En réalité, l'augmentation des D-dimères n'est pas spécifique d'une thrombose, ont rappelé plusieurs hématologues à l'AFP, expliquant également que prendre de l'héparine en cas de taux élevé de D-dimères ne présente pas d'intérêt et peut même se révéler dangereux.
Une affichette, partagée sur Facebook plusieurs centaines de fois depuis janvier, enjoint les personnes vaccinées contre le Covid-19 à réaliser un test de D-dimères, dont le taux ne devrait "pas dépasser 500 ug/ml". En cas de taux élevé, le document conseille de prendre de l'héparine comme "traitement préventif" pour "réduire le risque de thrombose". En réalité, l'augmentation des D-dimères n'est pas spécifique d'une thrombose, ont rappelé plusieurs hématologues à l'AFP, expliquant également que prendre de l'héparine en cas de taux élevé de D-dimères ne présente pas d'intérêt et peut même se révéler dangereux.

"Alerte ! Si vous êtes vacciné...votre taux de D-dimères ne doit pas dépasser 500 ug/ml", clame le texte de cette affichette, partagée le 11 mai 2022 sur Facebook.

"On voit actuellement que la majorité des patients vaccinés contre la Covid 19 ont une valeur des D-dimères beaucoup plus élevée que la normale", ce qui "peut être le signe d'un risque important de THROMBOSE VEINEUSE PROFONDE (...), d'une PHLEBITE, d'une EMBOLIE PULMONAIRE ou d'un AVC", poursuit ce texte alarmant.

En cas de taux de D-dimères trop élevé, ce visuel conseille donc un "traitement préventif", qui consiste en "un traitement par une héparine, anticoagulante, qui réduira de 50% le risque de thrombose".

Cette affiche est signée par une association anti-vaccin bretonne, "Bretagne piquée au vif". Elle circule depuis au moins début janvier sur Facebook.

Capture d'écran réalisée le 18/05/2022 sur Facebook

Pourtant, comme l'a expliqué l'AFP à plusieurs reprises - 1,2 -, une augmentation des D-dimères peut avoir plusieurs causes et ne signifie pas nécessairement qu'un patient fait une thrombose ou une embolie pulmonaire. Par ailleurs, les scientifiques n'utilisent pas de valeur fixe de D-dimères au-delà de laquelle il faut surveiller le patient, le seuil pouvant évoluer avec l'âge.

De plus, ont expliqué deux hématologues à l'AFP, aucun traitement, préventif ou non, ne peut être prescrit à un patient au seul regard de son taux de D-dimères.

D-dimères et thrombose

Les D-dimères sont un produit de la dégradation de la fibrine des caillots sanguins. "Quand vous êtes blessé, vous formez un caillot de sang. Ce caillot va ensuite disparaître et être 'grignoté'. En étant grignoté, des fragments de ce caillot vont être libérés: ce sont les D-dimères", a expliqué à l'AFP le professeur Cédric Hermans, chef du service hématologie aux cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles, interrogé le 18 mai 2022.

Les tests de D-dimères peuvent être prescrits par les médecins pour écarter les suspicions de thrombose ou d'embolie pulmonaire chez un patient, celles-ci se manifestant par la présence de caillots de sang dans les veines ou artères. "Quand un patient présente des signes d'une thrombose, on dose chez lui les D-dimères. Si le taux est bas, c'est rassurant", poursuit le Pr Hermans.

Les D-dimères ont donc une bonne valeur prédictive négative, expliquait déjà à l'AFP Nicolas Gendron, hématologue à l'hôpital Georges-Pompidou à Paris, dans un précédent article de vérification. "Si le taux de D-dimères est en-dessous d'un seuil significatif, ça veut dire qu’il n’y a pas de trace d’activation de la coagulation chez la personne, et on peut exclure la thrombose d'un diagnostic".

Néanmoins, l'inverse n'est pas vrai, poursuivait le médecin: "Si le taux de D-dimères est élevé, cela ne veut pas dire qu’il y a une thrombose, cela veut dire que la suspicion n’est pas levée et qu'il faudra faire des examens complémentaires, comme un scanner, pour le confirmer".

En d'autres termes, un patient qui fait une thrombose aura très probablement un taux de D-dimères élevé mais un patient présentant un taux de D-dimères élevé n'aura pas nécessairement une thrombose.

En effet, de nombreux facteurs peuvent expliquer un taux élevé de D-dimères, souligne le Pr Hermans: "si vous vous cognez, si vous avez un rhume, une angine, une crise d'hémorroïdes, tout cela peut faire augmenter les D-dimères".

"L'augmentation des D-dimères n’est pas spécifique des thromboses", avait précisé le 19 juillet à l'AFP le Groupe de la Société Française d'Hématologie (GFHT). Les D-dimères "augmentent avec l’âge, chez les femmes enceintes et dans de nombreuses situations pathologiques comme les infections bactériennes ou virales même bénignes", notait le GFHT.

Pas de seuil fixe pour les D-dimères

Le visuel que nous vérifions affirme que le taux de D-dimères "ne doit pas dépasser 500 ug/ml".

Nicolas Gendron, recontacté par l'AFP le 17 mai 2022, a souligné que l'unité utilisée dans cette affiche est fausse, puisque les D-dimères s'évaluent en ug/L (microgramme/litre) ou en ng/ml (nanogramme/millilitre), mais pas en ug/ml. 500 ug/ml serait "une valeur monstrueuse", a commenté le Dr Gendron.

La valeur de 500 ug/L a longtemps été utilisée comme valeur seuil, comme l'explique cet article publié en 2014 sur le site de la revue médicale suisse. Mais depuis plusieurs années, les médecins adaptent ce seuil à différentes spécificités, notamment à l'âge du patient, explique Nicolas Gendron: "On s'est aperçu qu'en vieillissant, notre taux de D-dimères augmente et qu'il faut donc adapter le seuil à l'âge: une fois passé 50 ans, c'est l'âge x 10". Le seuil de D-dimères est donc à 600 pour un patient de 60 ans, 700 pour un patient de 70 ans, etc.

Au-delà de ce seuil et si le patient est susceptible de développer une thrombose ou une embolie pulmonaire, les médecins peuvent prescrire un scanner.

Pas de prescription d'héparine au seul regard des D-dimères

En cas de taux de D-dimères "élevé", les auteurs de l'affichette que nous vérifions conseillent de prendre en "traitement préventif" de l'héparine, "un anticoagulant qui réduira de 50% le risque de thrombose" selon eux.

"Cela n'a aucun intérêt. Je ne connais aucune pathologie où on se base sur le taux de D-dimères pour donner un traitement préventif", a commenté le Pr Hermans.

L'héparine est un médicament anticoagulant, utilisé pour fluidifier le sang et ainsi prévenir la thrombose ou l'embolie pulmonaire chez un patient susceptible d'en développer une. "Si on vous opère du genoux, ou que vous avez un cancer, on vous donnera de l'héparine pour prévenir la thrombose ou l'embolie pulmonaire dont le risque est important dans ces cas-là", indique Cédric Hermans.

Mais prescrire de l'héparine à des patients vaccinés contre le Covid-19 sans aucun signe de thrombose ou d'embolie "n'a aucun intérêt et n'est pas dénué de risque", a poursuivi le médecin, soulignant qu'ils s'agit de "molécules anticoagulantes vis-à-vis desquelles le patient peut être intolérant. Banaliser ainsi la prise d'héparine n'est pas anodin".

De plus, il n'existe "aucune littérature scientifique permettant d'affirmer que l'héparine réduit de 50% le risque de thrombose vaccinale", a ajouté Nicolas Gendron. "Si vous venez me voir car votre taux de D-dimères a été plusieurs fois contrôlé par un médecin et est un peu élevé, on va discuter ensemble un peu pour voir quels facteurs pourraient éventuellement expliquer ce taux. Mais on ne prescrira jamais un anticoagulant pour des taux élevés de D-dimères".

D-dimères et vaccins anti-Covid

Dans le cas des vaccins anti-Covid, un document à l'adresse des médecins publié sur le site du Groupe français d'études sur l'hémostase et la thrombose en décembre 2021 déclarait qu'"aucune surveillance biologique particulière ne doit être réalisée avant ou après la vaccination".

"Il a été décrit de très rares cas de thrombopénie associée à des thromboses (généralement cérébrale ou splanchnique) après la vaccination par AstraZeneca et Johnson & Johnson/Janssen", rappelait ce document, précisant toutefois que dans ces cas particuliers, "il n’y a pas d’indication spécifique à doser les D-dimères".

Début mai, l'agence américaine des médicaments a limité l'accès au vaccin Johnson & Johnson à cause des très rares risques de graves thromboses associés à ce vaccin.

La FDA a ainsi recensé 60 cas confirmés de thromboses aux Etats-Unis, dont neuf décès. Un peu moins de 19 millions de doses du vaccin de Johnson & Johnson ont été administrées dans le pays. La fréquence de ces thromboses est ainsi de 3,23 par million de doses administrées, a détaillé l'agence américaine.

Même si un taux de D-dimères était élevé chez des patients vaccinés, cela ne serait pas forcément un signal inquiétant. "Lorsque vous vous faites vacciner, il y a souvent une inflammation : on a un peu de fièvre, des courbatures donc ça traduit une réaction de l’organisme qui est heureuse puisqu'elle prouve que le vaccin fonctionne", expliquait en juillet 2021 à l'AFP Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, présidente de la Société Française de Médecine Vasculaire. Or, une réaction inflammatoire va entraîner un taux de D-dimères élevé, mais ça ne signifie pas qu'il y aura une thrombose pour autant".

"Il y a beaucoup plus de risques de faire une thrombose avec le Covid qu'avec le vaccin", a ajouté Cédric Hermans.

Une étude italienne de juin 2021 relue par les pairs et portant sur le suivi de 30 patients ayant reçu une première, puis une seconde dose du vaccin anti-Covid de Pfizer-BioNTech a conclu qu'il n'y avait pas d'augmentation du taux de D-dimères, ni aucun autre signe d’activation de la coagulation chez les personnes vaccinées.



Marie Genries, AFP France, AFP Belgique
   

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