Brésil :

"La résistance joyeuse" de Lia Rodrigues, chorégraphe-citoyenne


Publié / Actualisé
Elle est depuis des décennies une figure de la danse militante au Brésil. Dans son dernier spectacle, Lia Rodrigues se fait l'écho de voix d'indigènes qui se sentent menacés par "un président génocidaire" et "pas écoutés" par l'Europe en matière d'environnement.
Elle est depuis des décennies une figure de la danse militante au Brésil. Dans son dernier spectacle, Lia Rodrigues se fait l'écho de voix d'indigènes qui se sentent menacés par "un président génocidaire" et "pas écoutés" par l'Europe en matière d'environnement.

"Encantado", le titre du spectacle présenté à Paris, peut surprendre. Une création sur l'enchantement, dans un Brésil étouffé à la fois par une crise politique et sanitaire ? Mais les "encantados" (les enchantés), ce sont aussi des entités mystiques appartenant à la cosmogonie de peuples indigènes au Brésil.

"Ils vivent entre le ciel et la terre, dans la nature; ils enchantent et désenchantent, comme de la magie", explique à l'AFP la chorégraphe dont le spectacle est présenté au Théâtre National de Chaillot puis au Centquatre, deux scènes où elle est artiste associée.

Ces entités ont "guidé" la création du spectacle en pleine pandémie à Maré, ensemble de favelas à Rio de Janeiro où depuis 2004, Lia Rodrigues a fait installer sa compagnie, créé une école de danse et un centre d'art.

- Chansons du peuple Mbya Guarani -

Dans "Encantado", onze danseurs de la Lia Rodrigues Companhia de Danças déroulent un grand tapis fait à partir de morceaux de tissus colorés. Au départ nus, ils détachent ces toiles une par une pour les enrouler autour de leur corps ou de leur tête, s'inventant des personnages, avant de se lancer dans une danse débridée et joyeuse.

"La joie, ça peut être aussi un moyen de lutter, de résister. C'est important qu'on n'oublie pas ça, notre lutte doit être joyeuse", assure la chorégraphe de 65 ans, qui est passée par la danse classique avant de travailler dans les années 80 avec Maguy Marin, figure de la danse contemporaine française.

Le choix de la musique n'est pas anodin: des extraits de chansons du peuple Mbya Guarani, interprétées en août lors de la plus importante manifestation d'indigènes jamais organisée au Brésil pour la reconnaissance de leurs terres ancestrales en péril.

Depuis son arrivée au pouvoir, le président Jair Bolsonaro est critiqué pour avoir affaibli la surveillance du biome (écosystème) amazonien et encouragé les activités extractives dans des zones protégées. Il soutient aussi un projet de loi qui ouvrirait les terres indigènes à l'exploitation des ressources naturelles.

"On a un président génocidaire, raciste, d'extrême droite qui détruit l'Amazonie, les peuples indigènes... et les artistes ne reçoivent plus d'aides, c'est terrible, mais ça ne tue pas ce que sont les Brésiliens", souligne Lia Rodrigues, reprenant des accusations de ses opposants les plus virulents.

La chorégraphe s'est inspiré de deux livres: "Torto Arado" de l'écrivain bahianais Itamar Vieira Junior, devenu un best-seller pendant la pandémie au Brésil et qui décrit un monde de petits agriculteurs et "L'écologie décoloniale" de Malcom Ferdinand.

Engagée depuis une quarantaine d'années sur les questions de destruction de l'environnement, des injustices sociales et du passé colonial du Brésil, elle a toujours eu conscience --grâce un père journaliste qui l'emmenait voir les favelas pauvres-- d'être "une femme blanche, de classe moyenne qui a eu le privilège de choisir d'être artiste".

- "Dire ce qu'on pense" -

Selon elle, les peuples indiens "font des mouvements extraordinaires; il faut aller vers eux" et écouter leurs "voix qui sont là depuis des siècles". "Vous avez (en Europe) besoin de la voix d'une fille comme Greta (Thunberg), cette incroyable enfant, mais les choses qu'elle dit sont dites déjà depuis des siècles par les peuples indiens".

Selon elle, il est tout aussi important que les artistes d'Amérique latine viennent "en Europe pour dire ce qu'on pense et notre façon d'être dans le monde".

L'artiste collabore depuis une vingtaine d'années aux côtés de l'association Redes da Maré, très impliquée auprès d'une population qui vit dans la terreur des gangs de narcotrafiquants mais aussi des raids de la police.

Pendant la pandémie minimisée par le gouvernement, le centre d'art de Maré a distribué à 17.000 familles des aliments, des kits d'hygiène, et en trois jours 25.000 personnes ont été vaccinées, à quelques pas des répétitions de la compagnie. En tant qu'artiste-citoyenne, elle veut assumer ses "responsabilités, surtout dans un pays aussi inégal, aussi raciste que le Brésil".

AFP

   

1 Commentaire(s)

Victorinox, Posté
Chorégraphe citoyenne, ça ne veut rien dire. Nous sommes tous citoyens. Le mot juste, d'ailleurs employé dans l'article, c'est "engagée". Ou "militante".